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    Métiers oubliés #11

    Diseur de pluie (Normandie)

    Premier bulletin météo de la TV française. Premier bulletin météo de la TV française. - © Grenier TV

    En 1965, la Direction de la météorologie nationale (DMN, future Météo France) s'affole du manque de crédibilité de ses prévisions de pluie auprès des Normands. Afin d'affirmer son professionnalisme et d'aider la population à y voir clair dans l'abondance de dictons météorologiques locaux, le service public crée, à titre expérimental, cinq postes de "diseur de pluie" avant de les supprimer sous les averses de critiques.

    Mai 1965 : une étude classée confidentielle, élaborée au sein de la direction de la météorologie nationale (DMN), affole le bureau 43-CADV, lequel a pour mission, comme ses homologues s'occupant des autres régions françaises, de "chapeauter" météorologiquement les cinq départements composant la Normandie. Le constat est sans appel : "L'abondance invraisemblable de proverbes météorologiques en Normandie nuit à la crédibilité de notre service public. En effet, quoi que nous prédisions, et malgré l'influence des bulletins télévisés, il y a toujours un dicton normand pour nous mettre en défaut. Le ressenti de la population sur notre service est, dès lors, très mauvais. Qu'on se figure à seul titre d'exemple ces deux proverbes : "En Normandie, il pleut deux fois par semaine : une fois trois jours et une fois quatre jours" et "En Bretagne, il pleut tout l’ temps ; en Normandie, de temps en temps".

    Les 228 pages de l'étude dressent un bilan accablant : les Normands afficheraient une indifférence totale aux prévisions météorologiques terrestres du service public (la météo marine serait, elle, suivie), se fiant uniquement à leurs proverbes. "Même si le lendemain, en général, les gens ne se souviennent plus de ce qu'on a prévu, les Normands restent persuadés que leur dicton aurait été bien plus clairvoyant. On arrive à cette situation grave qu'en Normandie, les gens s'intéressent par conséquent aux bulletins météorologiques passés plutôt que ceux à venir afin de vérifier qu'on a tort. Le sens de notre mission de prévision s'en trouve tout retourné". Le choc est total au bureau 43-CADV. Le directeur en présente sa démission, qui est illico acceptée.

    Le "ressenti" ment

    Resituons : depuis 1959 la DMN essaie de normaliser le ressenti du temps au sein de la population française. La directive AC-592-B3 du 7 juillet 1959 préconise, devant les disparités constatées dans les esprits, et parmi les mentalités et croyances sévissant au sein des régions, qu'il convient "tant d'implanter, que surtout pérenniser, le service public de prévision météorologique en France. Cela doit passer par un effort de sensibilisation, sinon de propagande de nos méthodes scientifiques, auprès des populations que l'on doit convaincre de nos précisions, exactitude, efficacité et pertinence. Il en va très largement de la santé publique comme du développement des activités majeures : agriculture, bâtiment, et industries météorologiquement impactées". En somme, il faut que les gens soient convaincus que le service de météorologie est efficace sur 90 % des bulletins, même si ceux-ci, a posteriori, s'avèrent avoir été mauvais. En somme, le souci est de "normaliser" la météo sur tout le territoire de la République, comme on le fit jadis pour l'heure(1), en dépit des pratiques de prévisions populaires locales empiriques. L'étude sur la Normandie, après six ans d'efforts effectués en ce sens par les bureaux régionaux de « prosélytisme météorologique ", est un orage qui fait boule de neige ; d'autant que la Direction nationale a commandé dans la foulée ce qui est attendu déjà comme "une bombe"... une étude sur le ressenti du temps en Bretagne ! Interrogé sur l'affaire, Robert Buron, ministre des Transports, et ministre de tutelle de la Météo, tente maladroitement de résumer et minimiser l'affaire d'une phrase désinvolte, mais celle-ci déclenche des foudres : "On a beau expliquer aux Normands que certains jours il fait beau : ils pensent qu'il pleut".

    Un jeune fonctionnaire, Adrien Capulet, est nommé à la tête du bureau 43-CADV. Météorologiste sensibilisé aux méthodes de communication et époux d'une chercheuse en linguistique, l'homme est ambitieux et volontaire. Dès sa prise de poste, il fait recenser par des étudiants en patrimoine régional tous les proverbes normands liés à la météo. La liste établie se révèle être longue puisqu'elle en recense plusieurs centaines, très majoritairement liés à la pluie, selon les cantons ou villages, voire d'une rue à l'autre ! Ainsi le cas extrême, devenu fameux, de Saint-Martin des Besaces où deux dictons sévissaient selon que l'on habitait du côté des numéros pairs ou impairs de la rue Grande : "Quand le mars fait l'avril, l'avril fait le mars " (prévision côté pair) s'opposait à "Si l'avril fait le mars, le mars a fait l'avril" (prévision a posteriori, côté impair). Au bureau 43-CADV, on panique un peu, d'autant qu'un chercheur en rajoute en prétendant que le patois normand comprendrait plusieurs dizaines de mots différents pour décrire la pluie selon qu'elle soit plus ou moins drue ou mouillée, ou peut-être que non, ou peut-être que si.

    Conseilleurs en dictons

    Capulet ne recule toutefois pas devant l'immensité du chantier. Positif, il clame qu'au moins, "dans cette forêt de dictons contradictoires, on est sûr d'une chose : les Normands se doutent qu'il peut arriver de pleuvoir chez eux... ". Au terme de sept mois de réflexion et de travaux ardus, il propose à la DMN, dans un courrier de janvier 1966, "d'agir expérimentalement et localement sur les Normands en leur proposant un service qui serait présenté comme unique, novateur et donc valorisant pour eux : à savoir des conseillers en usages des dictons météorologiques (DCUM) qui porteront le temps officiel auprès de la population et de la presse ". L'idée est moderne, puisque ce faisant, il invente l'ancêtre de la hotline : un numéro de téléphone dans les préfectures permettra désormais à chacun de savoir quel dicton normand appliquer, par exemple en cas de ciel qui se couvrirait subitement. L'idée est aussi astucieuse : chaque DCUM ne communiquera évidemment que le dicton qui correspond strictement aux prévisions météo du jour, et certainement pas un de ceux, si nombreux, qui pourraient les contredire. "Sachant que nombre de dictons prédisent la pluie sous trois jours ; c'est en fait pas beaucoup mieux que nous ", conclut Capulet.

    Cinq postes de DCUM, fonctionnaires de catégorie A, sont créés fin février 66, et affectés dans les préfectures de Normandie. Ces agents sont formés aux dictons et proverbes normands "même les plus abscons ", tant en français qu'en patois. Charge pour eux, donc, après avoir reçu la météo officielle et selon le jour de l'année, de diffuser le dicton adéquat. Paris Normandie se gausse, et affuble ces fonctionnaires d'un nouveau type du sobriquet de "diseurs de pluie".

    Le vent tourne

    Pourtant, l'engouement lors des premières semaines est total : on se bouscule dans les bureaux de poste ou chez les voisins nantis du téléphone pour appeler les diseurs de pluie qui ne ménagent pas leurs efforts et propagent la bonne parole météorologique – du moins celle qui est en accord avec les préconisations gouvernementales et la météo du jour : "Arc-en-ciel du matin, beau temps en chemin ; Arc-en-ciel du soir, c'est un arrosoir " ; "Ciel vêtu de laine, eau peu lointaine" ; "À la Saint-Michel regarde le ciel / Si l’Ange se baigne l’aile / Pluie jusqu’à la Noël " ; "Breune dans la vallée, fais ta jouornée, breune sur les monts, reste à la maison" ; "Gelée blanche au croissant : beau temps / Gelée blanche au décours : pluie sous trois jours." ; "Si la Chandleu est claire, l’hiver est derrière." ; "Février trop doux, printemps en courroux " ; "Si mars commence en courroux, il finira tout doux" ; "Mars qui rit sous les averses prépare en secret le printemps" ; "Au mei d’ou, l’hivaer se noe" ; "Juillet sans orage, famine au village" ; "Quand le soleil est rouge au matin et que ça noircit, c’est de l’eau sous trois jours " ; · "Temps sec à la Saint-Ghislain annonce un hiver d'eau plein " ; "Quand il tonne à Noué, l’hiver avorte à mitan" ; "Rougie du Sei met la mare à sé ; Rougie du matin met la mare au chemin"(2)

    Les Normands sont doublement rassurés durant le courant de l'année 1966 : non seulement leurs dictons traditionnels continuent d'avoir raison, mais la météo est du coup désormais considérée comme fiable ! La population s'est mise à prêter foi aux annonces du service public et à s'intéresser enfin aux prévisions la veille comme il se doit, abandonnant sa pratique de consultation les jours suivants. À la suite d'une enquête qui vient confirmer ces résultats, on se congratule à Paris. Capulet est officiellement félicité par le ministre, volontiers lyrique : "Monsieur, vous nous avez dégagé des cumulonimbus noirs et lourds de l'obscurantisme ; l'heure est à la beauté de la dentelle légère des cirrus et autres cirrostratus de la rigueur scientifique !". On décide de maintenir l'opération une année de plus en donnant peu à peu des dictons de plus en plus vagues : durée et stratégie nécessaires pour définitivement installer les prévisions de la DMN en Normandie. Capulet, jubilant, écrit dans son journal à la Saint-Sylvestre 1966 (qui est douce) : "Luisante et claire nuit de l'an, à bonne année donne l'élan ! Tel avent, tel printemps !". Il est persuadé que l'année 1967 verra son définitif triomphe, sinon sa promotion importante dans les sphères de la DMN.

    Caen dicton ?

     

    Une simple erreur du diseur de pluie de Caen fera pourtant basculer l'expérimentation début 1967. Adressant un jour de grand soleil de février le dicton "Quand on voit les îles, c'est qu'il va pleuvoir ; quand on ne les voit plus, c'est qu'il pleut déjà " à un chroniqueur de Paris Normandie, il incite celui-ci à lancer une virulente polémique critique : "Pourquoi faisait-il beau à Caen alors qu'on ne voyait pas les îles ? Les mensonges de la météo démasqués" titre le lendemain le journaliste démesurément teigneux. L'article tonne comme la foudre dans un ciel clair et les jours suivants les langues se délient. D'aucuns, dans le courrier des lecteurs, s'empressent de se souvenir que "parfois tout de même "les diseurs de pluie"pourtant assermentés" ont "raconté des bêtises d'ânes trempés". Un certain M. G. de Bois-Guillaume, dans une lettre assez fielleuse, et avec une précision maniaque, dresse la liste des dates des erreurs de prévision commises en 1965 : "Pour chacune de ces journées, alors que le dicton avait raison, celui-ci n'avait pas été appliqué par le diseur de pluie", écrit-il, ajoutant en gravité : "En sus, lorsque la prévision de la DMN était elle-même erronée, on ne s'y retrouvait définitivement plus dans le cumul mauvais dicton + mauvaise prévision. Il ne restait plus qu'à sortir sous la pluie pour savoir à quoi s'en tenir. Or le but du service public chèrement payé par le contribuable n'est-il pas de nous aider à rester au sec ? Combien de citoyens tels que moi, au départ météorologiquement insoupçonnables, se sont retrouvés embrumés ou enrhumés, et en désaccord tant localement que nationalement avec les prévisions ? Une fois de plus météo Paris nous ment, météo Paris n'est pas Normand".

     

    Très vite, la situation se dégrade, car le 7 mars 1966 le Syndicat des hôteliers et limonadiers normands porte plainte au tribunal administratif contre le bureau 43-CADV, réclamant des indemnités. Quoique la plainte soit facilement déboutable à cause de sa formulation ("nous avons été victimes, ou peut-être bien que non, d'une détérioration des mobiliers de terrasse exposés à la pluie les jours qui avaient été annoncés de grand soleil"), la DMN frileuse accuse mal le coup. Un arrangement est négocié à l'amiable, mais c'en est terminé pour les diseurs de pluie. L'équipe est dissoute. Capulet voit alors ses ambitions s'écrouler. Muté au service d'évaluation du taux de dissipation des brumes matinales (ETDBM), il finira sa carrière dépressif.

    Depuis, le temps a continué d'être ce qu'il a toujours été pour les Normands, peut-être bon, peut-être mauvais, mais comme on dit, "si bonne n’était Normandie, Saint-Michel n’y serait mie".

     

    Photo de Une : crédit Grenier TV

     

    Les preuves irréfutables :

    1 Avant 1891, il y avait au moins trois heures différentes en France : celle de Paris, celle des campagnes (liée au soleil et à la traite), et celle du chemin de fer. L'invention du télégraphe en 1850 permettra de communiquer la bonne heure sur le pays, et de concourir à la normaliser. http://mieux-se-connaitre.com

    2 La plupart des proverbes proviennent de ce beau site : "Le Petit Manchot"


    PS : il va de soi, que ceci n'est que pure fiction, puisque insérée dans des faits, dates, événements réels et côtoyant des personnages ayant réellement existé.


    Prochaine chronique : Releveur de Cairn (Morbihan).

    Vous voulez rétablir la vérité imaginaire ? Vous avez eu vent d'un métier inconnu du territoire ? Suggérez-le moi, je mènerai des recherches, vous vous en doutez, rigoureuses : Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.

    Francis Mizio - Journaliste
    Francis Mizio - Journaliste

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