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    Métiers oubliés #9

    Faiseur de bruit (Landerneau)

    Charivari, au Moyen Âge Charivari, au Moyen Âge - © DR

    Ce mois-ci est celui du 230e anniversaire de la création de la profession de "faiseur de bruit", imposée par le célèbre Oanig Tanneguy de Landerneau, un peu trop obsédé en janvier 1784 par la chanson de l'Éguinané (Kan an eginane ou Aguilaneuf, soit "Au gui l'an neuf")...

    Diverses théories courent sur l'origine de l'expression "faire du bruit dans Landerneau"1. Certains affirment que ce fut une réplique d'une pièce de théâtre à succès, Les Héritiers, d'Alexandre Duval, jouée pour la première fois le 27 novembre 1796 par le Théâtre français ; d'autres qu'il s'agissait des coups de canons tirés lors d'évasions de la prison de Brest, entendus jusqu'à Landerneau, ou enfin, plus probable, que cela remontait à la tradition des charivaris, rituel social, bruyant et cathartique existant au moins depuis le XIVe siècle2. C'est à se demander comment la personnalité d'Oanig Tanneguy, premier "faiseur de bruit" appointé de Landerneau, a pu passer aux trappes de l'histoire... Rétablissons l'injustice.

     

    Nous sommes à Landerneau, le 31 décembre 1784 en milieu d'après-midi. Le traditionnel cortège de l'Éguinané, destiné à récolter de l'argent pour les pauvres de l'hôpital, traverse le pont de Rohan qui relie les rives des pays de Léon et de Cournouaille, en direction de l’église Saint-Houardon de Landerneau. L'Éguinané est un charivari, c'est-à-dire un rassemblement autorisé et encadré par les forces de l'ordre, composé d'enfants et de personnes poussant des cris et créant du tapage avec force instruments improvisés, qui entonnent entre autres le Kan an eginane, chant célébrant l'arrivée de l'an neuf. Or, au pied de l'église, végète un mendiant : Oanig Tanneguy.

    Une drôle de bobine

    Oanig Tanneguy a environ 17 ans à l'époque des faits. Il est décrit comme un être "rabougri", à "la tête totalement plate sur le haut, sans cou, et rentrée dans les épaules", ayant "un torse anormalement bombé, lui donnant un aspect de "tonneau couché". Il faut préciser qu'ancien ouvrier à tâche et épisodique des filatures de crées (toiles de lin), il a perdu son emploi six mois plus tôt après s'être pris une bobine de fil de plusieurs dizaines de livres sur le crâne, ce qui l'en aurait fait rétrécir d'autant de dizaines de centimètres.

    Sous la protection miséricordieuse du chapelain de l'église, François-Joseph du Rosel de Beaumanoir, curé de Maizel (évêché de Bayeux)4, il vit depuis de la mendicité place Saint-Julien. Si Oanig, affligé de constantes migraines, est fameux, ce n'est pas pour la qualité de sa conversation, mais parce que les habitants de Landerneau éprouvent une réelle compassion pour son sort. Nombre d'entre eux ayant même accepté à sa demande incessante – et c'est son seul propos depuis l'accident– qu'on l'appelle du prénom breton Fiackr, qu'il s'est choisi, peut-être à cause du bruit émis lors du choc.

    Lorsque Oanig, en cet après-midi de la Saint-Sylvestre, entend approcher le charivari, et au fil de la montée du son du cortège, il sort de sa torpeur habituelle pour se tenir la tête entre les mains. La douleur causée par les chants et les bruits métalliques des casseroles et autres bouts de fer devient pour lui vite insupportable. Il s'évanouit après avoir poussé son Fiackr ! Fiackr ! de multiples fois lorsque le rassemblement s'arrête devant l'église Saint-Houardon. Louis-Julien de Buxeuil, baron de Roujoux, alors lieutenant-maire de Landerneau présent lors de la fête, le fait aussitôt évacuer au couvent des Ursulines, sis sur la rive gauche de l'Elorn. Celles-ci ne voient pas arriver Oanig d'un bon œil à cause du manque de place, mais le lieutenant-maire prétexte qu'il n'occupera qu'un demi-lit.

    La métamorphose de l'éclopé

     

    Apparemment rétabli le lendemain, les Ursulines renvoient Oanig à la rue. Non pas par refus de s'en occuper, mais parce qu'elles ne supportent plus les chants que pousse maintenant le mendiant qui s'est éveillé de son coma dans une forme exceptionnelle, voire démultipliée. En effet, Oanig ne fait plus que bramer en boucle le Kan an eginane. Il ne s'arrête désormais plus. Commence alors pour la ville une terrible épreuve : entendre toute la journée l'homme au coffre de stentor arpenter les rues en courant et en hurlant "An ti-mañ zo bras uhel / Hag a ve gwelet a-bell / Igiena-ne, igiena-ne", le tout ponctué de réguliers "fiackr !, fiackr ! fiackr !".

     

    Le 3 janvier, Oanig dérobe deux casseroles sur le marché à un marchand ambulant, et la situation devient vite intenable. Le lieutenant-maire et le sénéchal envisagent de le faire interner sous la pression des Landernéens, mais le très respecté curé de Maizel, son protecteur, s'y oppose : "On n'enferme pas une créature de Dieu dont le chant n'est plus que l'ultime lumière. Il y a du sacré dans cet acte qui souhaite le bonheur à tous ! Attendons la fin janvier." Les habitants sont consternés, mais se fient à l'avis du prêtre. Une queue se forme toutefois devant un commerce de boules de cire, apparu opportunément place St Julien, faisant en quelques heures la richesse d'un colporteur astucieux.

    Punition divine, mais moins de guano

    Janvier 1784 restera longtemps gravé dans les mémoires de la ville, en tant que longue période de bruit qu'il fallut endurer. Le sénéchal note dans son journal que le lait des nourrices se tarit, que les nourrissons se mettent eux aussi à hurler, que des bêtes se tremblent et refusent la nourriture, que les estaminets même se vident. Certains parlent de sanction divine, puisque le chapelain est de la partie, et s'inquiètent de savoir quelles fautes Landerneau a bien pu commettre. Des gens de Léon commencent à regarder par-dessus l'Elorn ceux de Cornouaille de travers, et vice et versa : "Les péchés des uns ont dû traverser le pont", murmure chaque camp. La tension devient forte en ville tandis qu'Oanig continue de chanter à tue-tête dans les rues et les moindres venelles, bondissant au coin de chaque rue, assourdissant le passant. Seul point positif : pigeons, corneilles, mouettes et goélands désertent tôt la ville, mus par ce mystérieux instinct des volatiles pressentant les calamités, ou simplement parce qu'ils n'en peuvent plus.

    Le mendiant, devenu honni, ne bénéficie plus de la générosité des habitants qui s'enfuient à son arrivée. Il commence à courir moins vite, vociférer moins fort, le ventre creux, mais tient bon avec une énergie miraculeuse. Certains préconisent de le fournir d'abondance en nourriture au prétexte que lorsqu'il chante la bouche pleine, au moins, c'est assourdi. Le 24 du mois, une proposition est faite au curé : donner de l'argent à Oanig, "pour qu'il cesse de chanter, et aille porter le bonheur de la nouvelle année plus loin". L'homme d'église accepte au grand soulagement de tous "puisque la solution est charitable ; je veux bien l'entendre elle aussi, autant que notre protégé Oanig".

    Des gens d'armes coincent illico le trublion sur le pont Rohan, et un officier, muni de boules de cire dans les oreilles protégées par un lourd casque d'apparat, parvient à l'approcher, lui tendant une bourse de 100 liards à l'écu, tout en lui serinant lentement que son métier de faiseur de bruit mérite récompense, mais qu'il a le droit aussi de se reposer. Stupéfait par tant d'argent, Oanig en devient coi et s'empare prestement de son gain. Le militaire racontera plus tard qu'il a vu "une inquiétante lumière d'intelligence revenir dans les yeux du pauvre homme, et cela n'augurait rien de bon". Il avouera plus tard à sa hiérarchie avoir commis une erreur "J'ai dit qu'il pouvait se reposer... un peu. Ce "un peu" m'a échappé, et depuis je crains le pire ". Les musiciens ambulants de la ville protestent, car eux sont payés pour chanter. Quelle est donc cette nouvelle pratique ? Refusant de généraliser le problème, on les réprime. De toute façon, estime le sénéchal, on ne les entendait plus lorsque Oanig était à fond.

    Le cri du Grand Fiackr

    À la suite de sa rémunération sur le pont, Oanig reste silencieux durant plusieurs jours, puis disparaît de la ville. Des gazettes locales parlent alors d'une sorte de printemps de Landerneau : la ville revit ; les volets se rouvrent ; les passants réinvestissent les rues et les terrasses des auberges ; une certaine gaieté fébrile s'empare des habitants. La disparition d'Oanig Tanneguy, durant les semaines qui suivent, leur fait croire qu'ils ont réussi à s'en débarrasser à jamais... De façon inattendue, le faiseur de bruit de Landerneau repointe hélas son nez dès le mois de mai à Beuzit-Saint-Conogan pour la procession solennelle, "le tour de Saint-Conogan", ayant étonnamment acquis de la parole, de l'esprit et, le pire, de la malice.

    En effet, Oanig, vêtu comme un bourgeois, propose désormais ses services de "faiseur de bruit" et de "maître chanteur" selon deux tarifs ; celui où il accepte de se taire étant plus élevé, oscillant de 50 à 100 liards par l'écu selon la taille de la procession, et des raisons obscures connues de lui seul. Ne parvenant à le faire taire chaque fois, les marcheurs se cotisent pour payer, "préférant la rançonnade à la chansonnade" . Nouvelle erreur, car Oanig surgit dès lors à l'occasion de toutes les petites ou grandes troménies et autres processions solennelles de la région qu'il se met à écumer jusqu'à fin 1784. On subit son irruption, infatigable et déterminé, portant belle parure et embonpoint d'homme bien nourri à Gouesnou, à Bourbriac, à Locquenolé, à Henvic, à Taulé, à Landeleau, à Locmaria, à Quimper, à Plouzané... Toujours, on cède et le paie pour être exempté de ses vociférations. La réputation de la ville de Landerneau commence à en pâtir dans toute la Bretagne. On se plaint de "cette cité où il on a pas idée d'aimer le bruit au point de le payer ; l'État ne devrait jamais aider les musiciens, car cela donne des résultats désastreux pour les oreilles ". Oanig devient un phénomène social : certains parents menacent les enfants qui ne veulent pas manger leur soupe de l'arrivée du "Grand Fiackr ".

    Sa fin et ses moyens

    À Landerneau, ses habitants voient arriver avec angoisse la nouvelle date de l'Aguilaneuf, craignant que la calamité ne revienne les frapper durant tout le mois de janvier 1785. Chose qui gonfle une nouvelle fois le pactole du colporteur de boules de cire. Heureusement pour Landerneau, il n'en fut rien : blessé à la tête par une chute de la statue de Saint-Briac lors de la procession de Briac, le 17 décembre 1784, et sans que l'on s'explique comment les quatre porteurs du reliquaire avaient pu ainsi trébucher d'un seul homme, Oanig Tanneguy, qui s'est pris derechef dix centimètres de moins sous l'impact, meurt étouffé, le nez enfoncé dans la gorge.

    Selon un historien local, il est inhumé, "bien béni pour le coup", aux abords de la chapelle frairienne Notre-Dame de l’Épine près de Saint-Briac-sur-mer, en référence "tant à l'épine du pied ôtée à Landerneau, qu'au fameux pied comme on disait qu'il chantait". La petite fortune en liards à l'écu qu'il portait sur lui servit à financer la pierre tombale, laquelle fut voulue d'un poids exceptionnel, "de peur qu'à jamais il ne ressorte souhaiter à quiconque la bonne année".

     

    Les preuves irréfutables :

    1 Sur l'expression "faire du bruit dans Landerneau"

    2 Sur le texte en breton de L'Eguinané

    3 Sur les charivaris

    4 Sur l'église Saint-Houardon

     

    PS : il va de soi, que ceci n'est que pure fiction, insérée dans des faits, dates, événements réels et côtoyant des personnages ayant réellement existé.

     

    Prochaine chronique : Ermite ornemental (La Baule-Escoublac).

     

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    Francis Mizio - Journaliste
    Francis Mizio - Journaliste

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