Le culte de la bernique enfin de retour

Communiant de l'Église de la Bernique Communiant de l'Église de la Bernique - © d'après photo DR

C’est un coup de tonnerre qui a retenti sur Ouessant lors de fouilles archéologiques : nos ancêtres de l’âge du bronze, comme le rapporte Ouest-France, auraient voué un culte fervent à la bernique ! La découverte est de taille, car voici justifiés par-delà les siècles bien des comportements d’aujourd’hui ! Oyez ! oyez ! J’annonce le millénium berniquois ! J’annonce le retour du coquillage messianique, intemporel et sacré ! O Bernique, déesse nourricière ! O Bernique, ma mère !

Contrairement à ce que suggère le sens argotique du mot, la bernique, ce n’est pas rien : en mettant à jour des fosses contenant des centaines de milliers de coquilles de berniques mêlées à des bijoux, des objets précieux et sans doute sacrés, on comprendra que depuis la nuit des temps et la marée basse, le mollusque serait même une forme Grand Tout pressenti par nos ancêtres malins comme d’anciens singes.

Il convient avant d’aller plus loin de mettre en perspective l’ampleur de cette découverte proprement vertigineuse. En effet, à notre époque spirituellement désenchantée sinon erratique -voire hagarde-, la redécouverte d’un culte spirituel ancien ne peut rester sans conséquence. Pragmatiques, sinon cyniques, nous ne considérions jusqu’à ces jours-ci la bernique que selon deux points de vue franchement manichéens :

  • soit, au pire, en tant que fruit de mer, peu considérable "tout juste assez bon pour boëter les lignes" (être un appât sur l’hameçon) ou au pire comme une nuisance —et c’est sans doute pourquoi "bernique !" est une insulte chez le Capitaine Haddock qui a dû dans sa jeunesse être affecté au laborieux nettoyage des coques de navire ou de bouées.

  • soit au mieux et au contraire en tant que délice gastronomique, même si on le reconnaît volontiers quelque peu coriace, voire fourbe puisqu’il convient d’extraire les antennes et la tête si on ne veut pas qu’il soit indigeste1.

On en était là.

Désormais, tout s’éclaire. La chasse à la patelle (autre nom de la bernique), qui fait partie de cette frénésie sportive et familiale nommée "la pêche à pied" (qui n’est injustement toujours pas représentée aux Jeux Olympiques), prend un tour inattendu. On était jusqu’alors en droit de se demander ce qui poussait tant de gens à crapahuter et glisser sur les rochers à marée basse dans des tenues improbables pour pratiquer une activité qui fait mal au dos, qui griffe les doigts et diffuse une odeur de vase dans les cuisines des pavillons côtiers. L’être humain accomplissait, on le comprend maintenant, un rituel venu du fond des âges, un acte religieux dont le sens s’était perdu, mais qui se transmettait sans doute sans avoir jamais été remis en cause. La religiosité que Freud dans sa grande acuité avait donc justement appelé le sentiment océanique se confirme être justement baptisée, même si hélas Sigmund n’avait pas vu le lien avec les arrêtés préfectoraux et les conseils écodurables.

Dès lors, la "pêche à pied" que l’on constatait être toujours plus à la mode et qu’on justifiait soit par des soucis d’économie et des besoins de grand air, des envies de produits bio et frais, sinon de loisirs verts d’algues, dévoile sa vraie nature en ce siècle qui, selon un ministre de la Culture à mèche et à tics, "sera spirituel ou ne sera pas" : la récolte de berniques est en vérité une messe que chacun s’offre sous la voûte céleste et suivant les alertes ou non de Météo France, cette Improbable Pythie aux prophéties sur trois jours et sous réserves. Les coins à berniques lorsqu’on les découvre dans une brève percée de nuages prennent l’aspect d’une Épiphanie. L’absorption avec force ail-persil du corps sacré de l’arapède est une communion. Les querelles sur les modes d’accommodement de la mollusque-hostie sont des guerres de scolastiques. Ce qui est stupéfiant, c’est que d’après Ouest-France, le culte était déjà présent en Chine alors que nous n’avons jamais eu de chapeaux pointus et qu’enfin ici, erreurs de l’histoire et fourvoiements de la pensée, il y en a eu -et il y en a encore, O les malheureux !-, pour marcher dans les pas… des coquilles St Jacques ! Telle sera la leçon de siècles d’histoire : le coquillage de la rédemption n’était pas le bon ! On comprend pourquoi les maux de l’humanité ont encore quelques difficultés à être éradiqués.

Gageons que les pratiquants de la pêche à la bernique vont maintenant demander à être davantage considérés. Les voici en guides spirituels, voire en sauveurs planétaires – d’autant qu’en sus, il doit bien subsister encore quelques niches fiscales qui bénéficient aux membres des clergés.

Reste à savoir comment se pratiquait le culte il y a des milliers d’années : arrachait-on la bernique à coups de caillou, ce qui permettait de gagner du temps dans la préparation en l’absence, hélas tardive, de l’invention du canif, puis du mixer ? Mais alors, pourquoi retrouve-t-on tant de coquilles intactes lors des fouilles archéologiques ? Pensait-on à ôter les antennes et la tête ou fallait-il être initié pour avaler sans grimacer ? Jonathan Swift (1667- 1745), qui termina sa vie avec quelques obsessions dégoûtées, écrivit  : "Il est très courageux, le premier homme qui mangea une huître". Qui osa attaquer le premier une bernique ? Tressons des lauriers à la mémoire de ce pape méritant, puisqu’il fut sans feu ni persillade, tandis qu’aujourd’hui, si on veut poêler nos religieux brennig directement sur place, c’est bien plus simple : certaines plages à la pointe du progrès proposent de pratiques rochers mazoutés prêts-à-enflammer.

 

1 On notera en passant qu’il faut donc ôter les organes de la pensée et de l’appréhension du monde pour connaître la félicité : la métaphore inconsciente des méfaits de l’opium religieux, là, aussi soudain, s’explique. Tout se tient, on vous dit.

 

PS / bonus :

Vous vous souvenez de la dent dans le steak haché qui nous avait fait bien ricaner (chronique du 17 janvier 2012, Des souris en boîte) et de la Lettre à Tartempion intitulée Les dents de l'amer ? Eh bien, c’était une invitée du couple plaignant qui avait perdu l’une des siennes durant le repas. Il semblerait en ce moment que des gens perdent leurs morceaux sans s’en apercevoir. Un effet du scorbut ? Il aurait fallu manger davantage de fruits que de viande ! Quoiqu’il en soit, méfiez-vous la prochaine fois que vous donnez un barbecue, et s’il y a un invalide de guerre à dîner, avant de prévenir les médias. Pour les souris dans les salades et autres pneus, ou machines à laver détraquées dans les boîtes de petits pois, attendons les prochains avis de la Justice qui a pourtant bien autre chose à faire. Le délire collectif avec hallucinations et croyances, ça s’appelle le délire obsidional. Retenez ce terme, c’est toute l’humanité et ses civilisations qu’il résume.

 

Photo de Une : Communiant de l'Église de la Bernique durant son office. On observera les instruments cultuels : le couteau sacrificiel à usage de détachement des nourritures terrestres, les bottes préservant de la "vase des temps obscurs", et enfin le seau tant ustensile que symbole du transport des défunts au paradis persillé. (d‘après photo DR )

Francis Mizio - Journaliste
Francis Mizio - Journaliste

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