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    Métiers oubliés

    Metteur à la jaille sélectif (Nantes)

    Château de Saint-Mars-La-Jaille peu après les nettoyages Château de Saint-Mars-La-Jaille peu après les nettoyages - © DR

    L'expression nantaise "mettre à la jaille" (à la déchetterie) causa de fâcheux ennuis à la ville de Saint-Mars-la-Jaille à la suite de l'ouverture de la ligne de chemin de fer par la Compagnie de l'Ouest en 1885. Édouard Normand, industriel et maire de Nantes, créa alors en urgence les étonnants métiers de "metteurs à la jaille sélectifs".

    La jaille, dans le midi de la France, est le nom donné à certains morceaux de porc. Mais en Pays de la Loire et Vendée, c'est le terme employé pour désigner une déchetterie ou un objet bon à jeter1. On estime que le terme viendrait de "jetaille". Par ailleurs, la jaille désigne aussi, dans le jargon des marins travaillant sur les navires sabliers de l'estuaire de la Loire, le sable de mauvaise qualité. Enfin, il est une expression à ne surtout pas confondre : "faire la jaille" signifie faire la fête. Et c'est pourtant ce rapprochement de termes qui a causé des ennuis à la ville de Saint-Mars-la-Jaille.

     

    Le vendredi 17 avril 1885, Édouard Normand, maire de Nantes2, prononce un discours dans la gare d’État de Nantes à l'occasion de l'ouverture par la Compagnie de l'Ouest de la ligne de chemin de fer qui relie Nantes à Saint-Mars-la-Jaille3. C'est un événement important, pour lui : il se positionne déjà en candidat pour la campagne électorale pour les municipales de 1888. Édouard Normand est un industriel progressiste, humaniste, homme volontiers lyrique dans ses propos, habité par les valeurs sociales et hygiénistes de l'époque. Sa rhétorique est à la fois élevée et émaillée d'expressions populaires qu'il glane parmi les ouvriers des ateliers de son usine de vernissage et d'impression sur tôles et métaux de Couëron.

    Le principal quotidien nantais Le Phare de la Loire aime d'ailleurs reproduire ses meilleurs discours. Hélas, à la suite d'un vendredi de cuite carabinée au gros plant d'un ouvrier typographe, le discours d’Édouard Normand est victime de ce qu'on appelle, dans le jargon de la presse, alors au plomb, de plusieurs mastics ajoutés à une morasse4 : des mots et des lignes du discours sont intervertis. Le texte est publié dans l'édition du samedi chamboulé, et, en maints endroits, maculé d'encre.

    À la jaille sur toutes les lèvres

    Dans son texte original, Édouard Normand incitait au tourisme familial du dimanche : "Enfin, les Nantais qui se plaignent des ordures flottant dans ces fangeux bras de Loire qu'on devra bien un jour combler pourront désormais faire le voyage à Saint-Mars-la-Jaille, mettre leurs habits du dimanche et y goûter l'air pur de Saint-Mars-la-Jaille, si bon pour la santé. Voire, même, se feront un devoir de visiter le château de Saint-Mars-la-Jaille ! Le nom propre de cette ville unie à Nantes, toujours répété parce qu'il fait rêver, sera sur toutes les lèvres !". Au résultat, le texte publié donne: "(ILLISIBLE) Enfin, les Nantais se feront un devoir de combler de leurs ordures le château de la Jaille, (ILLISIBLE) pourront désormais même y faire (ILLISIBLE) la Jaille bonne pour la santé (ILLISIBLE) à Saint-Mars. Nantes sera propre et mettre à la Jaille sur toutes les lèvres !"

    Très lu, le discours d'Édouard Normand suscite un fort émoi le lendemain dans les élites et les institutions, mais la réaction officielle n'est pas immédiatement connue de la population. Édouard Normand avouera n'en avoir pas dormi. Le Phare de La Loire, la mairie de Nantes et celle de Saint-Mars-la-Jaille publient des affiches avec rectificatifs, mais avec deux jours de retard, le lundi. Or, c'est hélas trop tard : la nouvelle s'est considérablement répandue par bouche à oreille, et comme une traînée de poudre : les Nantais savent désormais qu'on peut, voire qu'on doit aller combler Saint-Mars-la-Jaille avec des ordures, et ce, pour le bien de Nantes et de sa propre santé ! Pour les Nantais, toujours avides de nouveauté, c'est un effet d'aubaine que de pouvoir goûter à l'exotisme du train et aller se promener tout en se débarrassant de ce qui contribue à polluer leur ville5.

    Nantais déverseurs

    Dans ses mémoires, Théophane Granin, premier chef de gare de Saint-Mars-la-Jaille, décrit ce qu'il nomme une "vision d'apocalypse" : "Le dimanche, j'ai vu descendre du train des centaines de Nantais chargés de paquets malodorants. Des familles entières, parents, enfants, vieillards, tous chargés, encombrés d'ordures. Qui avec des pochons, qui avec des sacs, qui à plusieurs avec de vieux meubles délabrés, des animaux morts, des choses inconnues et répugnantes... Ils partirent en file jeter leur immonde chargement dans le plan d'eau du château. Les plus fainéants déversèrent leurs horreurs sur les voies, sur les quais, par les fenêtres des wagons en attendant le retour du train sur Nantes. D'autres encore, étudiants en médecine et militaires en goguette accompagnés de femmes en cheveux, se sont dispersés dans les rues pour s'enivrer, danser, mettre le chaos en beuglant odieusement "À Saint-Mars ! À Saint-Mars, ma mie vient faire la Jaille. À Saint-Mars, à Saint-Mars, ma mie mettre la jaille".

    La mairie de St-Mars-la-Jaille est vite débordée par le phénomène qui dure trois jours durant, le temps administratif et de réaction qu'il faut pour envoyer une section de gendarmes à la gare. La ligne est fermée le mercredi. Mais encore une fois, trop tard : la ville de Saint-Mars-la-Jaille est alors devenue un immense dépotoir. Le château est cerné d'immondices. Une odeur portée par le vent se répand à des kilomètres à la ronde. Pendant plusieurs jours, des Nantais à la réaction plus lente seront encore interceptés en gare de départ et renvoyés chez eux avec leurs ordures, incompréhensifs : "C'est l' maire qui l'a dit ! Il ne jaille (ment) pas, tout même !». À Saint-Mars-la-Jaille, la population tout d'abord effarée réagit de plusieurs façons : soit en se terrant, soit en repoussant violemment les Nantais déverseurs (on parle de rixes à coups de vieilles chaussures et de chats crevés) soit, et c'est la majorité, sautant sur l'occasion pour se débarrasser de ses propres détritus et encombrants dans les rues.

    À chacun sa merde

    Un cabinet de crise est organisé entre les mairies de Nantes et celle de Saint-Mars-la-Jaille, la gendarmerie, le préfet, le responsable de la voirie et la direction régionale des chemins de fer. Chacun a ses préoccupations : le maire de Saint-Mars-la-Jaille exige qu'on nettoie sa ville, le commissaire veut arrêter le typographe et les Nantais déchargeurs identifiés, le préfet redoute une épidémie de choléra, le chemin de fer exige la réouverture de la ligne, tandis que Maurice Schwob, directeur de publication du Phare, craint pour la réputation de son journal si des échos de l'affaire parviennent à Paris... Le ton monte entre les participants qui peinent à définir des priorités, d'autant qu’Édouard Normand veut faire endosser le coût des dégâts au quotidien.

    Les négociations, âpres, finissent enfin par aboutir au terme d'une semaine interminable alors qu'on signale des cas de maladies bizarres et d'allergies alors inconnues à Saint-Mars-la-Jaille. "Les enfants prennent une drôle de couleur. J'en ai même eu un cet après-midi qui avait un air de feuille de vigne attaquée par le mildiou. C'est à se demander ce qu'il y a dans les déchets nantais...", note dans son journal le médecin local.

    Les frais de nettoyage sont répartis entre l’État, Le Phare de l'Ouest et la mairie de Nantes. Toutefois, les budgets étant serrés, et malgré l'intransigeance excédée du maire de Saint-Mars-la-Jaille, Édouard Normand parvient à imposer une exigence : il est question de ne rapatrier que les déchets nantais. Pas question de prendre en charge ce que les petits malins de Saint-Marsiens ont eux-mêmes jeté dans leurs rues. "À chacun sa merde ! Je veux bien reprendre la mienne, mais faut pas abuser", tonnera Édouard Normand, tentant de se refaire une image devenue désastreuse depuis que des caricaturistes le représentent en patron affublé non pas d'un haut-de-forme, mais de la toute récente invention parisienne d'un certain préfet, Eugène Poubelle, initiée un an auparavant, en 18846.

    Écoprécurseur

     

    Une cinquantaine de postes de "metteurs à la jaille sélectifs" sont alors créés. Ceux-ci mettront quatre mois à remplir leur office et leurs charrettes de détritus qui seront enfouis dans une gravière près de Nantes. "La difficulté a tout de même été de savoir à qui appartenait ce truc ou ce machin. C'est pourquoi on a affecté, un peu arbitrairement il est vrai, des ordures plutôt que d'autres aux habitants de Saint-Mars-la-Jaille", avouera le chef d'équipe plus tard, expliquant aussi que "des Saint-Marsiens repentis revenaient parfois échanger des détritus qui n'étaient pas à eux, et nous aidaient à retrouver les leurs." À l'automne 1885, Saint-Mars-la-Jaille et le plan d'eau du château ont retrouvé leur état d'origine.

     

    L'affaire aura beaucoup affecté Édouard Normand, avec des conséquences sur sa carrière politique : refusant par la suite de prononcer quelconque discours, brouillé avec Le Phare de l'Ouest, il échouera aux élections de 1888 par manque d'efficacité logique de sa campagne électorale dénuée de communication, puis quittera Nantes. Certains, aujourd'hui, voient en lui un évident précurseur nantais du tri sélectif, quoique d'une façon quelque peu expérimentale, puisqu'il s'est agi de trier les déchets déjà jetés pour les rejeter non triés.

    Le typographe, quant à lui, a dessoûlé.

     

    Les preuves irréfutables :

    1 "Jaille", sur le Wiktionnaire : http://fr.wiktionary.org/wiki/jaille

    2 Biographie succincte d’Édouard Normand : http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89douard_Normand

    3 Le chemin de fer depuis Nantes sur http://fr.wikipedia.org / l'histoire de Saint-Mars-la-Jaille sur www.saint-mars-la-jaille.fr

    4 Jargon de la presse, sur le site de la DGLF, www.dglflf.culture.gouv.fr/clemi/intro-recit.htm

    5 Histoire des comblements de la Loire visant à pallier notamment les conditions d'hygiène : http://nantes2026.wordpress.com/travaux-de-comblement/deroulement-des-travaux

    6 Eugène Poubelle, http://fr.wikipedia.org/wiki/Eug%C3%A8ne_Poubelle

     

    PS : il va de soi que ceci n'est que pure fiction, insérée dans des faits, dates, événements réels.

     

    Prochaine chronique : Noueuse de coins de mouchoirs (Cholet).

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    Francis Mizio - Journaliste
    Francis Mizio - Journaliste

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