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    Métiers oubliés

    Noueuse de coins de mouchoirs (Cholet)

    Théodore Botrel et ses demoiselles d'honneur Théodore Botrel et ses demoiselles d'honneur - © © : DR

    Cholet, terre de textile depuis le XVIIe siècle, fut le lieu en 1903 d'une étonnante rivalité entre deux fabricants : Étienne Maret, inventeur et fabricant du fameux "mouchoir rouge de Cholet", et son concurrent Gaston Ouvrard, qui créa pour la jeune Jeanne Payneau l'unique et disparu métier de "noueuse de coins de mouchoirs".

    Le 29 avril 1900, le barde breton Théodore Botrel chante pour la première fois à l'Orphéon de Cholet une chanson (que certains datent de 1898) qui évoque l'héroïsme des guerres de Vendée, Le mouchoir rouge de Cholet1. Sous-titré "1793", le chant évoque un fait réel : l'héroïsme d'Henri de la Rochejaquelein2, un des chefs de guerre blessé lors de la bataille de Cholet le 17 octobre 1793. De la Rochejaquelein qui portait alors trois mouchoirs blancs (à son chapeau, à sa veste et au côté) pour être reconnu de ses hommes, est blessé par une balle républicaine. Un des mouchoirs blancs devient rouge. La chanson de Botrel qui a remplacé dans son texte pour la rime de la Rochejaquelein par le général François-Athanase de Charette, a un refrain marquant : "Ah ! qu'ils étaient joliets/Les mouchoirs rouges de Cholet". Rappelant les faits de gloire et la douleur des Vendéens, la chanson connaît un immense succès.

    Léon Maret, industriel dans le textile choletais, a l'idée de faire teindre des mouchoirs de lin en rouge (le sang versé) et de les barrer de raies blanches (en souvenir des Vendéens qui combattirent les Bleus républicains). Il les offre à Botrel. Le succès de la chanson rejaillit immédiatement sur l'innovation de Maret. Le mouchoir rouge devient très vite en France le symbole de la filature choletaise, voire de la ville elle-même.

    Pour Gaston Ouvrard, principal concurrent de Maret, le coup est dur. En 1902, ses affaires déclinent. L'ingénieux Maret rafle en effet toutes les commandes de mouchoirs qui affluent de la France entière. Le mouchoir blanc rayé de bleu traditionnel qu'Ouvrard fabriquait ne se vend plus. Or, c'est un industriel ambitieux, d'un caractère teigneux. Il devient obsédé par l'idée de profiter de l'engouement pour le mouchoir rouge de Cholet, mais voilà : comment se distinguer de la formidable idée de Maret ?

    La première noueuse

    Ouvrard, à la recherche d'un produit original, tente dans un premier temps de lancer des modèles de mouchoirs ronds, puis d'autres triangulaires, mais ces nouveautés ne prennent pas. Émile Fray, un critique textilistique de La Gazette du Chanvre et Lin estime que "le mouchoir carré traditionnel a pourtant fait ses preuves ! On ne comprend pas ce qu'il y a de nécessaire à en changer la forme. Les propositions de la maison Ouvrard ne convainquent pas, voire en laissent plein les doigts si on souffle trop fort". Ouvrard fulmine.

    C'est le hasard, en janvier 1903, qui lui offrira l'occasion lors d'une visite de routine dans ses ateliers : il surprend une de ses brodeuses d'ourlet, Jeanne Payneau, sortant un carré blanc et bleu de sa robe, non pas pour se moucher, mais pour en nouer deux coins. Il l'interroge : "C'est pour pas oublier d' faire des croquignolles [beignets] et de la bijane [soupe] la tantôt aux queniaux [enfants] pour pas q'y pignent [chouinent] », répond-elle en patois angevin, intimidée par son patron. "J'ai pas l'souaton [rhume] à c't'heure, j'as m'sert du mouchoir pour l'garder mes idées" 3.

    Gaston Ouvrard a une subite inspiration : il va proposer des mouchoirs déjà noués ; des mouchoirs prêts afin que les gens puissent se souvenir rapidement des choses qu'ils auraient à accomplir. Il décide donc de vendre des mouchoirs noués à un seul coin, d'autres à deux, trois ou quatre coins. Enthousiaste, il propose à Jeanne Payneau de quitter son poste pour devenir noueuse de coins de mouchoirs, et, grand seigneur, l'augmente de deux francs. Jeanne Payneau se retrouve mutée dans un espace de la fabrique, aménagé pour elle parmi plusieurs tonnes de mouchoirs carrés et le stock des triangulaires invendus. Elle doit les nouer. " J'avions pourtant cru que le patron berlaudait [plaisantait]", confie-t-elle, quelque peu inquiète.

    "Cholet, c'est l'Amérique !"

    Ouvrard s'attelle à sa vision censée détrôner les irritants mouchoirs rouge et blanc de Maret : il achète une page de publicité dans La Gazette du Chanvre et du Lin ("À vue de nez, vous n'oublierez plus rien !", clame le slogan) et invite le critique Émile Fray à un copieux repas arrosé d'un quart de chaume suivi d'un bonnezeaux et d'un savennières. Ouvrard explique qu'il faut désormais proposer des produits tout prêts au consommateur : "Nous entrons ainsi dans le commerce moderne ! Cholet, c'est l'Amérique !", clame-t-il. Émile Fray, émoustillé en sortant de table, rédige une page dithyrambique sur les mouchoirs noués d'Ouvrard. Elle paraît la semaine suivante : "Nouvelle révolution à Cholet : La maison Ouvrard ne se mouche pas du coude !".

    L'affaire est lancée et la nouveauté portée par la réputation des filatures, contre toute attente, est bien accueillie. Un engouement s'amorce. Le Bon marché, à Paris, monte un rayon entier pour accueillir cette "folie choletaise" et commande à Alphonse Mucha, dessinateur du Petit Français illustré, une réclame dédiée (Mucha glissera d'ailleurs plus tard un mouchoir noué en bas à gauche de son affiche pour Le Chocolat idéal4). La presse de mode, amusée, relaie ; les cocottes parisiennes s'entichent de l'innovation, trouvant drôle de montrer ostensiblement qu'elles n'ont pas de cervelle. Très vite, le Tout-Paris veut son mouchoir déjà noué "à la main, et selon les méthodes traditionnelles de l'Anjou". Il devient bien vu chez les hommes d'avoir les poches de veste et pantalons bourrées de boules noueuses, témoignant de l'abondance de leurs tâches et responsabilités. Merceries et magasins pour dames sont dévalisés de leurs stocks de mouchoirs noués. Ouvrard exulte.

    La méritante Jeanne Payneau voit avec effroi se réduire l'espace de son atelier, toujours plus encerclée de piles de caisses de mouchoirs à nouer. Elle demande de l'aide qu'Ouvrard lui refuse tant que, estime-t-il, les bénéfices sur les nouveaux mouchoirs ne sont pas encaissés. "J'vas pas m'en dépatouiller", confie-t-elle, déprimée, en voyant ses cadences augmenter. "J'n'en n'ai les doués [doigts] qu'en saignent presq'. Pu l'temps d'tailler une bavette [discuter] ou de faire une marienne [sieste]. J'vas foleill [devenir folle]", se plaint-elle.

    L'écueil Dupuy

    Ouvrard, qui a eu vent d'une colère de Maret constatant un infléchissement des ventes de ses mouchoirs rouge et blanc, est si convaincu de son génie qu'il perd pied et investit à outrance. Abandonnant son atelier de draps et ses classiques mouchoirs non noués, il mise tout sur son invention et y consacre tout son stock de tissus. Il se lance jusqu'à la fabrication de mouchoirs octogonaux, "les hebdo amnesia" et de dodécagoniques "les annualo-amnesia" déjà noués, et lorgne sur ses traites pour savoir s'il va pouvoir bientôt embaucher d'autres noueuses.

    Hélas, une tribune paraît dans Le Petit Parisien le 14 octobre 1903. Avec ses 1 100 000 exemplaires en moyenne, et malgré ses six pages, l'influence du journal est impressionnante. Signé par Pierre Dupuy lui-même (fils du propriétaire du journal et alors benjamin, à 26 ans, de la Chambre des députés) et sans doute motivé par une rivalité avec un élu de la droite angevine, l'article titre de façon disproportionnée : "Mouchoirs noués : le niveau baisse dans ce pays !".

    Pour cet homme empreint de valeurs de gauche, la mode montante "futile, déraisonnable et indigne" du "mouchoir noué par des ouvrières du textile sous-payées, exploitées dans d'infâmes conditions de travail, d'hygiène, de morale et de vertu" est un signe de "l'abêtissement moderne : aurait-on besoin désormais d'aide pour se remémorer quoi que ce soit ? Où en sont nos méthodes d'enseignement ? Où est l'héritage de Jules Ferry ? Apprendra-t-on bientôt nos chefs-lieux de département et nos tables de multiplication en nouant des draps ?". Et de rappeler que, chez les "Grecs illustres", toute une pratique de la mnémotechnie était en usage "jusque dans les bas-fonds" : "Mnémosyne était la mère des muses ! Où est l'Art de la mémoire dont parla Cicéron dans De oratore ?". Dupuy estime que cette science perdue, remplacée au fil des siècles par les techniques d'écriture puis d'impression du savoir, était pourtant une fierté de l'esprit humain. Il conclut que "les mouchoirs d'Ouvrard, en dissuadant nos concitoyens de faire effort de mémoire, concourent à une décadence de la Nation. C'est le retour de la plèbe sans tête ; tout le contraire de nos idéaux de progrès. Oui, le mouchoir noué, c'est crasse. Oui, c'est morveux !".

    Malheureux dénouement(s)

    Ouvrard est effondré. Les caisses de mouchoirs noués lui reviennent des quatre coins de France sous des prétextes fallacieux : "J'ai oublié pourquoi j'ai commandé vos mouchoirs" ; "Les clients se plaignent que le nœud défait, cela ne sert plus qu'à se moucher" ou encore "Il y a trop de nœuds tout prêts, on ne sait plus à quoi cela correspond"... Jeanne Payneau est alors submergée de cartons de mouchoirs à dénouer. "Et dépatouiller les nœuds serrés, bajour..."

     

    Ouvrard, accablé, engage des repasseuses de mouchoirs dénoués et tente de se reconstruire une image positive, afin d'écouler ses stocks de mouchoirs blancs sans nœud, mais c'est trop tard. Il parviendra toutefois à s'en tirer en vendant avec amertume sa fabrique à Étienne Maret, puis en vivotant plus tard d'une activité d'imprimerie de pense-bête. Quant à la pauvre Jeanne, première et unique noueuse professionnelle de coins de mouchoir, retournée à l'état de faiseuse d'ourlet, et perdant ses deux francs de gratification, elle n'eut que les yeux pour baner [pleurnicher].


    Les preuves irréfutables :

    1 Paroles ici : http://www.dutempsdescerisesauxfeuillesmortes.net/paroles/mouchoir_rouge_de_cholet_le.htm

    2 Biographie : http://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_de_La_Rochejaquelein

    3 Sur le parler d'Anjou : http://patois.chez-alice.fr/histoire.htm

    4 Sur Mucha (voir l'affiche aussi) : http://www.lesartsdecoratifs.fr/francais/publicite/collections-97/l-univers-de-la-publicite/metiers-et-grands-noms/affichistes/mucha

     

    PS : il va de soi, que ceci n'est que pure fiction, insérée dans des faits, dates, événements réels. Toutefois, sur Wikipedia, il y a toujours autant d'articles improbables et passionnés, alors si le sujet du mouchoir vous fascine, allez ici : http://fr.wikipedia.org/wiki/Mouchoir. Merci à Mathilde pour m'avoir suggéré ce métier.

    Prochaine chronique : Tueur d'âne à coup de bonnet (Vendée).

    Vous avez eu vent d'un métier inconnu du Territoire ? Suggérez-le moi, je mènerai des recherches, vous vous en doutez, rigoureuses : Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.

    Francis Mizio - Journaliste
    Francis Mizio - Journaliste

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