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    Philippe Katerine : un malentendu

    Philippe Katerine Philippe Katerine - © katerine.net

    Lors du dernier Festival de Cannes eut lieu la promotion discrète du prochain film de Benoît Forgeard, Gaz de France, avec Philippe Katerine jouant un président de la République en quête de conseils en communication, terré dans un bunker sous l'Élysée1. Une occasion de se pencher sur le cas de ce Vendéen mâle entendu, dont les chansons mal entendables naissent sans doute... d'un malentendu.

    On n'entendait guère parler de Philippe Katerine depuis son relatif succès La Banane en 2010 et cela ne manquait guère. Son exaspérante voix niaise – voix qu'il n'a pas toujours adoptée2 – sur des musiquettes navrantes n'avait pas seulement crevé les antennes, mais aussi les tympans, en sus des 52 insupportables reprises réalisées avec le groupe Francis et ses peintres. Son album suivant, Magnum (2014), au disco italien insipide, fut dans la continuité d'un artiste qui a fait commerce de la nullité, de la vulgarité, du premier degré (qu'il dit préférer), de la répétition minimaliste et obsessionnelle, avec toujours l'alibi facile et prétendu de l'humour et de la dérision. Se situant comme un Bézu, chanteur de queue leu leu, mais popasse.

    Un cas, ce Philippe Katerine, assurément. Il répond n'importe quoi lors des interviews, jouant l'imbécile heureux, ahuri et lunaire, mais peut, lorsqu'il perd le contrôle du personnage dans lequel il s'est emprisonné ou s'il se place avec masochisme en situation de vérité, lâcher des phrases qui le confessent brutalement. Une dominante sous les fringues vintage : la candeur, la naïveté, qu'elles soient feintes ou réelles. Mais celui qui estime que "l'innocence en art est payante" et que "l'intelligence au service de la chanson [le] fait fuir"3, et que l'on veut croire sincère sur ces points, cache un jeu bien plus grave qu'il n'y paraît.

    Sans opinion

    Né à Thouars (deux-Sèvres) un 8 décembre 1968, originaire de la petite ville de Chantonnay en Vendée où il connaît l'ennui, le poids du catholicisme, les obsessions sexuelles, des épisodes rudes, une bande de potes vendéens toujours plus ou moins unis4, qui monte à Nantes connaître une gloriole (toujours traînante, parfois dans un café du centre-ville, et au travers de projets subventionnés par la Ville), Philippe Katerine est sans doute victime d'un malentendu. Peut-être même en souffre-t-il : il est aimé parce que clownesque, mais ses agissements musicaux, sa scatophilie5, sa provoc à deux balles sur rien de bien impliquant sinon de rebattu, ne semblent être qu'une perpétuelle tentative de lutter contre lui-même, ses origines familiales et géographiques, contre un mal-être permanent, contre la réalité, contre son rapport au corps, contre sa quête insoluble d'un retour à l'enfance. Contre lui-même et contre tous, dans une culture du Moi.

    L'auteur de ces lignes a une théorie toute personnelle, qui lui sert de grille de lecture : un artiste s'identifierait à trois choses, à savoir un univers, une identité, et un propos. Si Katerine a un univers (le kitsch beauf référencé année 70/80), une identité (l'imbécile heureux, le bouffon hermaphrodite, l'artiste dit décalé ou inclassable, egomaniaque qui peut jouer jusqu'à presque son propre Lui-Même6, on trouve difficilement un véritable propos dans sa discographie ou ses dires. Katerine évite systématiquement de formuler une opinion quelle qu'elle soit. Il n'aime certes pas Marine Le Pen7, chante pour que les Arabes et les Juifs se causent, estime qu'être de droite est un péché8, dessine des membres de l'UMP de façon absurde9, mais cela ne va jamais bien au-delà. Rien, finalement, sur le monde.

    De l'étron en boîte

    Le propos de Katerine, on le trouve ailleurs qu'en musique ou face à un micro : dans les deux films qu'il a tournés lui-même. Et alors, le clown qui voulait tant sortir du bocage et de la religion paraît bien triste, écorché. Dans son court métrage Un kilomètre à pied, il balance tout : le chemin entre l'école et la maison est peuplé de souvenirs glauques10. Ce court a été inséré plus tard dans un long métrage de 14 séquences11, Peau de cochon (2003), travail pour le coup plutôt fort et stupéfiant qui permet de tout relier autour du zozo Katerine, en complément des quelques bribes parfois lâchées au détour d'entretiens.

    Son propos ne porte évidemment que sur lui-même, mais parvient à émouvoir et tendre vers des questions humaines plus profondes : ses questions sexuelles (son goût du travestissement féminin, ses interrogations sur le changement de sexe12) ; ses problèmes d'intestin, de digestion et ses rapports aux excréments (il collectionne ses étrons dans des boîtes plastique, relégués dans une chambre froide chez ses parents) ; son ennui à l'enfance (il jouait à saluer les voitures qui passaient sous un pont, est fasciné par l'hideuse voie ferrée qui traverse Chantonnay) ; la religion dont il fallait s'extirper (il aurait voulu un temps devenir prêtre) ; le fait qu'un "trou" dans son cœur ait été comblé en 76 par une peau de cochon... Lors d'interviews, il soulève parfois des pans : les deux moments forts de sa vie auraient été le lendemain de l'opération cardiaque – 3 jours d'extase qu'il aimerait retrouver (ça devait être la morphine, Philippe) –, et le fait qu'ayant décidé de ne plus se laver après avoir été placé dans une institution catholique, il a été surnommé Poubelle par ses camarades et les professeurs.

    Fausse piste

    En somme, Katerine s'est trompé : il avait tout pour faire carrière dans l'art contemporain, égotiste et torturé, pour les performances dérangeantes ou douloureuses qui ne servent à l'artiste qu'à tenir le coup dans un monde, une identité et un corps abhorrés, voulant extirper tant les poids de la société que ceux de la religion. Ses penchants pour le cinéaste Jean Eustache13, pour le chanteur Syd Barrett14, pour l'art brut, pour les scénarios courts qu'il écrit sans jamais les tourner en sont autant de signes. Sa musique et ses chansons inoffensives et farfelues, très souvent inspirées de ses rêves tordus, sont sans doute une fausse piste. C'est sans doute aussi pourquoi il s'échine à les rendre fausses.

    On n'ira pas voir Gaz de France, bide prévisible (une sortie le 30 décembre 2015 en plein shopping des fêtes ; déjà des critiques aux lèvres pincées...) de ce qui est sans doute un nanar commis par Benoît Forgeard, maniaque du fond vert, contraint aux micro-budgets, à la lumière dégueulasse, aux images irréelles, adepte des décors hideux, de l'humour pathétique ou scabreux, que l'on classera entre Mocky et les cinéastes belges absurdes à la Ed Wood. À la fin de la bande annonce d'un court métrage de Benoît Forgeard, une voix affirme : "Sans chance et sans talent, mais avec de la volonté, on peut arriver à tout. Une belle leçon..." Sans doute. Serait-ce l'histoire de toute la bande d'amis ?

    Le chanteur Katerine est une anecdote ; l'acteur Katherine ne nous intéresse pas plus, enferré qu'il est dans une sorte de prémarge, et surtout une mocheté dérisoire et banaliste d'une vie qu'il veut fuir pour retrouver, dit-il "l'art absolu" de l'enfance.

    Fallait prendre les voies de chemin de fer à la sortie de Chantonnay, Philippe, certes, mais pas cette voie de fausset. Tu as mal entendu.

     

    Sources et notes :

    1 Sortie le 30 décembre 2015. Voir son interview à Cannes.

    2 Exemple avec cette chanson.

    3 Chez Ardisson.

    4 Dont le cinéaste Gaëtan Chataîgnier, réalisateur de ses clips, les musiciens des Little Rabbits, etc.

    5 Sa scatophilie, qu'il partage d'ailleurs avec Benoît Forgeard (qui a tourné des films comme Coloscopia et Fuck UK) est moins présente ces dernières années, mais on la retrouve régulièrement dans ses chansons ou dans son journal graphique intime Doublez votre mémoire (Ed. Denoël, 2007). Le trou, quand il n'est pas du cul, chez Katerine, renvoie aussi à son opération du cœur. Forgeard, lui, veut révolutionner le porno (toujours sur fond vert sans doute).

    6 Je suis un no man's land, de Thierry Jousse, 2011, avec l'actrice Julie Depardieu, sa compagne.

    7 Dans une interview chez Ardisson, à propos de sa chanson sur Marine Le Pen : "J'ai juste voulu faire une chanson vilaine avec des choses vilaines".

    8 Interview au Nouvel Obs, 5 avril 2012.

    9 Comme un ananas, Éd. Denoël, 2012.

    10 Qui n'est pas sans rappeler d'ailleurs la séquence du serveur qui entraîne à pied la caméra vers la maison de sa naissance dans Le sens de la vie des Monthy Python.

    11 Peau de cochon, en intégralité sur YouTube.

    12 Interview du Cabinet Des Curiosités.

    13 Jean Eustache : cinéaste torturé qui s'est beaucoup inspiré de sa propre vie. Mort par suicide en 1981 (en savoir plus).

    14 Syd Barrett : cofondateur des Pink Floyd, très dérangé à cause du LSD. Mort en 2006 (en savoir plus).

    15 The Ben & Bertie Show, "Ceux de Port Alpha, bande annonce".

    Francis Mizio - Journaliste
    Francis Mizio - Journaliste

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