Plaidoyer pour des dinosaures sarthois

Enfants se découvrant une vocation en DESS médiation culturelle Enfants se découvrant une vocation en DESS médiation culturelle - © d’après DR.

La Sarthe aurait été le lieu de vie de dinosaures alors qu’on ne se doutait de rien. Ouest-France du 25 avril dernier nous révèle l’étonnante découverte de M. Bruno Lebié, jardineur de Louplande, qui en nettoyant ses parterres, est tombé sur un os.

Il en parle à sa voisine par-dessus la haie, à la façon du personnage de BD Achille Talon avec son voisin Hilarion Lefuneste, et la dame lui apprend que, justement, un archéologue vient dîner ce soir. Après sans doute avoir montré l’objet au scientifique entre les olives et les chips de l’apéro, l’information est tombée : c’était une phalange d’ornithopode (une sorte de vache bipède locale d’il y a 100 millions d’années) et non pas un butin enterré par un chien louplandais. Si la voisine avait invité un paléontologue à dîner, on en saurait toutefois plus, mais avec un archéologue, on a tout de même échappé à la découverte du vrai tibia d’Oudart de la Vove, de la famille des Tucé de Bouërs, seigneurie du coin (on se demande d’ailleurs ce qu’il peut se passer si, en bêchant, vous trouvez un vieux pneu ou un réfrigérateur et que votre voisine vous apprend que justement ce soir passe un garagiste ou un frigoriste. Il y a de ces hasards…)

Mais passons, car l’info réside en cette phrase : "[C’est] une découverte assez exceptionnelle compte tenu de la qualité de l’os retrouvé, et surtout de la rareté de ce type de trouvailles dans la Sarthe : c’est le cinquième morceau de dinosaure mis à jour dans le département en 200 ans". Il y a de l’implicite, et du lourd dans cette assertion : d’abord on ne sait pas s’il s’agit du même dinosaure qui aurait été dispersé (un accident de météorite ? Le dinosaure "façon puzzle" ?), mais surtout, et c’est terrible, on comprend dans cette formulation pudique qu’il y a une sourde déploration : la Sarthe est en retard en matière de dinosaures.

S’il reste difficile de savoir quel est le taux de découvertes d’os de dinosaures par jour et par département, il semble toutefois certain que l’Ouest est peu compétitif… mais que cela ne nous dissuade pas d’attraper l’os au bond !

J’explique. L’auteur de ces lignes a, dans sa vie aventureuse, assisté à un effarant phénomène : la naissance de l’impayable Cardoland. En 1981, sur un parc de bois et de caillasses de 10 hectares, à Chamous, en Bourgogne, près de Vézelay, Raoul Cardi Saban Torres Irigaray, dit Cardo, acteur-danseur qui a enseigné le flamenco à Brigitte Bardot et a gesticulé avec Fred Astaire et Gingers Rogers, décide brusquement d’ouvrir un parc préhistorique parsemé de dinosaures en béton de sa fabrication1. Il plante une pancarte branlante et dégoulinante de peinture vite fait au bord de la route, Cardoland, et furieusement se lance dans une frénésie de fabrication de dinosaures en béton dont l’anatomie répond alors à une vision très personnelle qui a pour caractéristique de provoquer divers sentiments dont la perplexité ou l’hilarité.

 

Dans les bars de la région, on en pleure de rire les premières années : on raconte que Mme Cardo et ses filles, dévouées à la cause dans la grotte préhistorique, grognent de froid et en peau de bête devant un feu de camp constitué de trois ampoules de 90 watts peintes en rouge et cachées par des blocs de silex ; le tout dans un jeu d’éclairages plutôt improbable. Une attraction qui est alors proposée chaque jour devant trois touristes pelés et un passant tondu, comme on devait l’être en temps de préhistoire. La tête cubiste du tricératops et autres stégadons de fantaisie fait pouffer… Sympa le Cardo, mais un peu farfelu, l’artiste. "Qui viendra voir de telles horreurs ?", se gausse-t-on entre deux verres de chablis. Il faut préciser que la région est plus riche en os de Gaulois éduens ou lingons, de légionnaires romains ou de chrétiens exaltés que de vélociraptors ou de Gondwanatitans.

 

Mais un jour, les premiers groupes de retraités sont arrivés… et 30 ans plus tard, Cardoland est une attraction touristique incontournée, comprenant désormais du dino de qualité France et tout ce qui va autour : la boutique, le merchandising, les expos et animations… et une noria de bus climatisés (www.cardoland.com). Les rieurs alentour se sont rengorgés, mais le Cardo, lui, n’a jamais cessé de sourire. Et il s’en met sans doute plein les fouilles préhistoriques.

Si je vous évoque cette histoire, c’est parce qu’il y a peut-être une opportunité pour la Sarthe : celle de créer, en s’appuyant sur la découverte récente de M. Lebié, le plus grand parc de dinosaures en béton de France. Le dinosaure, contrairement à ce qu’on raconte, ce n’est pas mort2. Voire, c’est un perpétuel filon, et pas que géologique. On partirait du jardin du chanceux inventeur de phalange herbivore à qui on pourrait faire des propositions alléchantes pour son terrain, comme on le fait aux agriculteurs de Notre Dame des Landes, on malaxe un peu de béton et de silicone et le tour est joué. Le retard en matière de dinosaures qui ont l’insolence de se révéler partout ailleurs que dans l’Ouest serait tôt oublié. On créerait des emplois, ou du moins on occuperait sainement notre jeunesse stagiaire qui s’obstine à être fauchée et famélique, mais qui aurait pour une fois quelque chose de mal fagoté à se mettre sur le dos de façon utile dans des grottes éclairées par des led conçues dans la silicon valley nantaise. Bref, des opportunités, selon le terme à la mode, qui seraient transverses, mêlant culture et technologie.

On le répète assez dans cette chronique : du travail, il y en a, bande de feignasses, et lorsqu’elle est au pouvoir, l’imagination permet tout. C’est une question de volonté politique : par exemple, pourquoi ne pas créer d’ores et déjà des modules universitaires ? J’entends déjà les étudiants, heureux de ces nouveaux débouchés, comparer les spécialisations en filières pro Trias et Jurassique et les spécialisations erectus, sapiens, néanderthal et autres ("T’as pris Cromagn’ ou Habilis ? – Je m’appelle Lucy, alors la fac m’a mise d’office en module australopithecus afarensis, ça craint velu"). Après tout, c’est plus sympa que de choisir benchmarketing ou tracking comportemental. Ça ferait au moins briller les yeux des gosses.



1 Je n’invente rien ; vérifiez vous-même : http://www.cardoland.com/fr/cardo-le-createur.html

2 Avec son succès, le dinosaure en béton est même devenu une espèce invasive. J’en ai vu maintes fois s’ébattre en France, et qui ne se ressemblaient pas toujours, d’ailleurs. Il faudrait établir une norme. Il y a urgence. Que fait l’Europe ?

Francis Mizio - Journaliste
Francis Mizio - Journaliste

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