Promos en pleines poires

Eglise Saint-Laurent à Callac, dans les Côtes d'Armor (Bretagne) Comment peut-on vivre sereinement dans un village où le quincaillier est champion du monde de lancer de couteau, et qu’il exhibe aussi volontiers sa dextérité à la hache ? Pierre Cazoulat, de Callac-de-Bretagne (Côtes d’Armor) a décroché le titre au Texas1 et on ne peut que féliciter cet homme souriant, sympathique et passionné qui s’inspire sans doute de l’approche commerciale d’un ancêtre gaulois vendeur, lui, de menhirs. On lui souhaite tout le bien du monde et on ne le soupçonne de rien, même si on n’y coupera pas : on subodore que ses clients ne doivent guère oser filer à la concurrence. Ou alors en prenant soin de ne pas tourner le dos à sa boutique, progressant à reculons et aux aguets dans la grand-rue.

La vigilance qui nous anime chez Terri(s)toires nous a fait aussitôt bondir : la nouvelle, restée dans la catégorie cocorico ou insolite, n’a en effet pas su s’élever au stade criant du débat public. Nous lançons donc une question pointue : comment réagir si tous les commerçants copient les pratiques novatrices de M. Cazoulat pour lancer leur nouvelle gamme ?

La région est l'une des plus denses de France en zones marchandes, hypermarchés et autres foires à la farfouille, sur parfois des kilomètres à la sortie de nos grandes villes. Une quinzaine promotionnelle ou une batterie d’anniversaires de halles à tout pour pas cher pourrait vite tourner au gymkhana irakien pour les chalands qui ne demandent qu’à rentrer paisiblement chez eux en cette époque de crise, et donc d’agressivité commerciale. Qui supportera de franchir les longues distances, évitant les jets de canapé, de cuisines aménagées, de plaquettes de frein, de lavabos ou de thuyas en pot ? Si l’on peut sortir à peu près indemne d’une offre alléchante sur les chips, qu’en est-il du rôti congelé ? Comment faire face, lorsqu’on est soi-même "cœur de cible", à une opération massive sur les piques à brochettes ou les coupe-bordures ? Verra-t-on, lors de la frénésie semestrielle des soldes, affluer des jeunes femmes aux urgences, éborgnées par ces modèles de chaussures de chantier à bout renforcé, format écrase-chien, actuellement à la mode ?

 

Les pratiques de M. Cazoulat sont légitimes, mais s’inscrivent dans un vide juridique évident qui pourrait se retourner contre le laxisme des institutions publiques. Ce silence assourdissant de leur part inquiète lorsqu’on sait dans la région le goût pour le lancement d’œuvres monumentales ou de machines articulées. Espérons qu’elles ne se mettent pas, dans le cadre des réformes voulues par l’État, à s’inspirer des pratiques du privé. Une compagnie subventionnée, à Nantes, ne catapulte-t-elle pas déjà des pianos ?

 

En toute chose il faut de l’éthique, du cadre, savoir trancher. Il est donc désolant de constater une fois de plus l’incurie en matière de prévention alors que la situation dérape. Après, on ne s’étonnera pas, tandis qu’il faut plus que jamais relancer l’économie, si le citoyen se dit heurté, sinon blessé, par les agissements de la société de consommation. Un retour à l’envoyeur est à craindre. D’aucuns parlent déjà de revers du gauche.


1 Ouest France du 11/11/2011 : voir la vidéo ici.

Le son est faible. Tout le monde devait être intimidé. Enfin, une remarque : le cameraman aurait-il fait moins le malin en filmant derrière la cible si M. Cazoulat n’avait été qu’amateur ? On touche là aux limites de l’engagement journalistique.

 


Légende de la photo de Une :

"Contrairement aux rumeurs, l’absence de flèche à l’église Saint-Laurent de Callac-de-Bretagne n’est pas due à la pratique sportive assidue de M. Cazoulat."

(Tiltshift, d’après une photo CC Wikipedia de « Binch »)

Francis Mizio - Journaliste
Francis Mizio - Journaliste

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Commentaires  

 
0 #1 Philippe Le Boulanger - Journaliste et rédaction en chef 06-12-2011 13:02
:D
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