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    Métiers oubliés

    Rameneurs et sucreurs de fraises (Plougastel-Daoulas)

    Cueillette des fraises - CC Wikipedia common Cueillette des fraises - CC Wikipedia common

    L'étonnante histoire de la tentative d'exploitation de fraisiculture du couple d'Américains Mary et Bill Luttrell à Plougastel-Daoulas est aussi celle de deux métiers oubliés : ceux de rameneurs et de sucreurs de fraises... mais également le récit d'un télescopage linguistique avec la langue bretonne.

    Lors des violents combats qui libérèrent la presqu’île de Plougastel de l'occupation allemande (21-30 août 1944), tombe le 23 août le soldat de première classe John W. Luttrell, membre du 15e régiment de cavalerie américaine1. Seize ans plus tard, son neveu Bill Luttrell, accompagné de son épouse Mary, alors en voyage de noces en Europe, passent se recueillir dans le carré militaire du cimetière de Plougastel-Daoulas. Ils ont prévu de visiter ensuite la région durant une journée avant de repartir pour Brest et de rentrer dans leur ville de Monterey, au sud de San Francisco (Californie). Du moins c'est ce qu'ils avaient envisagé, ne se doutant pas qu'une partie importante de leur existence, sinon de l'histoire de la fraisiculture de Plougastel-Daoulas en serait troublées.

    La fraise portera-t-elle ses fruits ?

    Mary Luttrell, dans ses mémoires intitulées de façon revancharde Strawberry fields of honor (1982), écrit : "Nous sommes tombés sous le charme pittoresque, la beauté de la presqu'île, sous l'emprise de cette Cornouaille bretonne, et cela nous a renvoyés à l'origine de nos familles britanniques en Cornouailles, avant leur émigration aux États-Unis libres d'Amérique. Et surtout, quel ne fut pas notre choc d'apprendre qu'ici aussi on cultivait des fraises depuis le XVIIIe siècle ! Entre la mémoire de notre regretté John William, cette surprise de retrouver ici autant nos racines que les rejets des fraisiers, nous avons décidé de rester vivre et entreprendre à Plougastel-Daoulas." Car coïncidence aussi incroyable que le fait qu'un certain Amédée-François Frézier2 introduisit en 1740 la fraise du Chili dans sa propriété de Plougastel, le couple Luttrell était lui-même exploitant d'une des centaines d'exploitations familiales de fraisiculture de la vallée de Monterey.

    Quelques semaines plus tard, les Luttell vendent leur petite exploitation californienne et, nantis d'un coquet bénéfice, acquièrent près de Plougastel, très au-dessus de leur prix, une trentaine d'hectares bien exposés et une fermette de fraisiculteur appartenant au père Kervalla. Ils sont résolus à y appliquer ce qu'on appelait alors, en souvenir du débarquement massif et riche de moyens des forces alliées, "la méthode américaine".

    Le père Kervella déclarera trois ans plus tard à Ouest France en revenant sur la faillite du couple intervenue entre temps : "Je les avais pourtant vus venir. Je les avais même prévenus en leur disant "Ce n'est pas parce que vous nous avez ramené les chaussettes en nylon, le chouing gomme et de la musique de sauvage que vous ne serez pas aux fraises...", mais ils ont compris le contraire. Ils ont pris cela comme un encouragement. Ils m'ont dit qu'ils avaient la pèche ; j'ai rien compris du coup, car je croyais qu'ils étaient du métier". On verra que ce premier problème lié à la barrière linguistique ne sera hélas pas le dernier... Kervella, d'ailleurs, restera convaincu que "les Américains sont plus à l'ouest que nous".

    La swinging presqu'île

    Dans les années soixante, la fraise de Plougastel n'est plus aussi florissante qu'elle le fut au début du XXe siècle3. La Seconde Guerre mondiale a mis à mal les exploitations qui peinent à retrouver leur production d'antan malgré les tentatives réitérées de développer des sociétés coopératives de producteurs vendeurs, et la gariguette qui sauvera la fraisiculture française ne sera inventée par Georgette Risser de l'INRA Avignon qu'en 1970. Toutefois, en 1961, l'état de marasme de la fraise plougastellenn ne freine pas le couple Luttrell qui arrive avec une détermination et des visions qu'il veut d'avant-garde, nimbé d'une certitude très "nouveau monde libérateur" et bardé de plants de fraisiers californiens qu'il juge aptes à dynamiser la production locale.

    Bill Luttrell embauche une vingtaine de saisonniers et applique des méthodes d'exploitation intensives sous serres. En pleine euphorie sixties, les Luttrell bousculent le calme de Plougastel-Daoulas et intriguent, quoique certains restent observateurs, peu dupes, sinon goguenards. Le père Kervalla raconte que "fallait les voir mettre leur musique de touistt à fond toute la journée dans les serres par le truchement de leurs appareils électriques et sonores dignes de l'Ankou. Les fraises vibraient au bout des tiges ! Mais on peut pas leur reprocher de pas vouloir s'intégrer, on entendait Itsy Bitsy petit bikiny de la Dalida, mais en américain, toute la journée jusqu'à l'autre bout de la ville. On en avait tous la gigote, à force. Après, fallait voir si c'était bon pour les fraises... Du coup, on n'en est pas revenus quand ils ont eu leur première grosse récolte, en 61 ; une récolte comme on n'en avait jamais vu ici. Les fraises étaient énormes, comme les melons de chez ce gros futé de Lagathu. C'est p'têt de là qu'est partie l'histoire dans le journal qu'il faut faire écouter du Mozart aux légumes, allez savoir."

    Une vision : la fraise pour tous

    Mary Luttrell, galvanisée par la production de la première année, décide de mettre ses visions commerciales en application. Puisque l'export massif de fraises avec l'Angleterre ne marche guère depuis la guerre, elle envisage de repenser les circuits de vente et de distribution. Désormais, on ne se contentera plus de ramasser les fraises en les disposant dans des barquettes pour les empiler dans des camions ou des containers. Mary, elle, veut faire livrer les barquettes au plus tôt dans la moindre épicerie, la moindre boulangerie, et même chez les particuliers. "Chez nous, se souvient-elle, des jeunes gens distribuent le journal à vélo. Je veux une barquette de fraises dans chaque foyer, chaque matin." Le père Kervalla estime, lui, dans le Télégramme de Brest et de l'Ouest, perplexe, que "c'est bien joli de vouloir vendre de la fraise à vélo, mais c'est fragile, comme affaire. Faut voir si la jeunesse d'aujourd'hui pédalera assez vite sous le crachin ou le soleil piquant".

    Mary Luttrell consacre les derniers fonds du couple, ajoutés à quelques lourds emprunts, à la constitution de son réseau de distribution. Elle recrute pas moins d'une trentaine de commerciaux et les envoie sillonner la Bretagne. Autre innovation : elle s'engage à ce que les barquettes de fraises fraîches arrivent dès le lendemain sucrées sur les tables et dans les commerces de bouche, quitte à appliquer des méthodes tayloristes de production que n'aurait pas reniées Henri Ford lui-même. "J'avais remarqué", confie-t-elle dans ses mémoires, "que beaucoup de vieux Bretons, avec l'âge, et à cause sans doute de  ces drinks étranges qu'ils distillent derrière leurs maisons, tremblaient énormément sur le tard. Or ma philosophie a toujours été d'exploiter les talents. C'est ça la culture américaine. Aussi, j'ai recruté les plus vieilles personnes de la région pour sucrer les barquettes." Des méthodes d'un capitalisme à l'ancienne toutefois non dénué d'une certaine sensibilité sociale et financière protestante, car elle ajoute : "Il fallait les voir dans le bâtiment se livrer à leur tâche sans effort. Finalement, ils renversaient peu de sucre et on leur a trouvé de larges cuillères adaptées. Tous s'en sentaient même valorisés ! Des larmes m'en venaient".

    Débarquement américain de barquettes

    Très vite, le concept de barquettes nature et de barquettes sucrées Luttrell suscite de l'enthousiasme et, peu avant la deuxième récolte de 1962, les commerciaux reviennent à Plougastel avec des carnets de commandes pleins : restaurateurs, pâtissiers, boulangers, épiciers, traiteurs et même les ménagères sont séduits par l'approche moderne et cette toute nouvelle notion du service personnalisé. Mary recrute dans la foulée tout un réseau de près de 200 "rameneurs de fraises" équipés de bicyclettes dernier cri nanties de ce luxe qu'est le dérailleur, et de paniers en osier sur les porte-bagages. Mieux, elle habille ses rameneurs d'une chemise ornée du sigle de sa vaste entreprise de livraison intitulée DISTRI-BILL, en hommage à son mari qui sue sang et eau sous les tunnels à fraises. Enfin, elle engage des frais de réclame dans les journaux locaux : "Recevez vos fraises chaque matin en Distri-Bill !". Tout semble au point. L'avenir s'annonce plus que prometteur, d'autant que la deuxième récolte va être encore supérieure à la précédente. Et c'est alors que tout dérape.

    Le père Kervalla expliquera à Ouest France l'année suivante que tout avait été pourtant prévisible : "Y a pas de mystère. Ici, c'est la Bretagne. On ne cesse de le rabâcher, pourtant : on a une culture à nous. Les Ricains, y z'ont rien compris ; y comprendront jamais". La récolte est à peine terminée qu'en effet, une à une, puis par centaines, les commandes sont annulées. Chaque annonce publicitaire accentue inexplicablement le phénomène. Les commerciaux sont effarés, effondrés. Le couple Luttrell ahuri n'y comprend rien, paniquant à la vue de tous ces salaires de rameneurs et de sucreurs de fraises qu'il va falloir assurer sans qu'aucune rentrée d'argent prochaine ne le leur permette. Et surtout ils ne comprennent pas pourquoi les commandes deviennent caduques alors qu'un véritable engouement s'était au départ créé. "Qu'est-ce que j'avais dit ? Hein ? J'en m'en doutais", avoua le père Kervalla.

    La fraise contre la langue

    L'explication était simple, mais certainement pas à la portée du couple d'Américains. En breton, distribil signifie "en vrac, n'importe comment, en désordre, de travers, sens dessus dessous". Lorsque les clients des Luttrell apprenaient que les fraises allaient être livrées en Distri-Bill, ils prenaient peur et se rétractaient. "Les méthodes modernes et expéditives, ça va bien cinq minutes. Faut pas prendre les gens totalement pour des genaoueien. Le distribil, ça l'a jamais fait. Je comprends même pas qu'on s'en vante", expliqua le père Kervalla au Télégramme. "Du coup, ça ne traîne pas par chez nous : les uhesses ont été poussés à gohomme, car an hini ne vez ket joa doc’htoñ pa erru a vez joa doc’htoñ pa ya kuit (Celui qui ne fait pas plaisir en arrivant fait plaisir en partant)".

    Réalisant qu'ils étaient acculés à la faillite, encombrés d'une récolte exceptionnelle, mais invendable, Bill et Mary Luttrell qui avaient tout engagé en une sorte de poker trop rapide virent en quelques jours s'écrouler leurs espoirs. Accumulant les signes de panique, ils licencièrent en masse leur personnel un matin, quelques heures à peine avant de tenter de s'enfuir pour la Californie, désespérés au point de laisser se perdre leurs fraises et d'abandonner leurs biens.

    Leur automobile Daimler fut interceptée sur le pont Albert Louppe par une manifestation des rameneurs et de sucreurs de fraises. "Ah ! Quelle beauté de voir tous ces vélocipèdes et ces déambulateurs avancer d'un seul pas dans le soleil couchant de la révolte, avançant qui en pédalant lentement, qui en se hâtant moins vite ! La jeunesse mouvante et la vieillesse tremblante unies en un même geste de rébellion contre l'exploitation capitaliste américaine aux façons de libérateurs devenus arrogants ! Et tous porteurs de ce bonnet rouge qui signifie à la fois l'attachement à la fraise et à l'esprit d'insoumission né lors de la révolte du papier timbré !4 Ceux qui à genoux et dans la peine ramassaient les fraises sont aujourd'hui debout et dans la dignité devant l'injustice !", s'enflamma un gazetier. "Oui, nous sommes tous Plougastels !".

     

    Les Luttrell, quelque peu molestés, passés à un mélange de coulis de fraise et de sucre (le goudron et les plumes locaux) avant d'être in extremis évacués par les forces de l'ordre, purent regagner Brest, d'où ils partirent pour les États-Unis, rapatriés par le Consulat.

     

    On évoqua l'incident jusqu'à Paris à la suite d'une plainte de l'ambassade américaine. Le président français Charles de Gaulle, alors débordé par la Guerre d'Algérie, confie à René Coty en une formule devenue célèbre tant par sa méconnaissance du dossier que par son sens de la répartie à l'emporte-pièce : "On a demandé aux Américains de venir balancer des pruneaux aux Teutons, voilà qu'ils ramènent leur fraise aux Bretons". L'expression "ramener sa fraise" restera du coup populaire au point de faire oublier le métier né temporairement à Plougastel-Daoulas.

     

    "Tout ça, je l'avais senti, mais on va pas se plaindre", conclut le père Kervella qui rachète l'exploitation des Luttrell l'année suivante pour une bouchée de pain. Arabat gwerzhañ ar vioù e revr ar yer ! (Ne pas vendre les œufs dans le cul des poules !).

     

    1 Voir la plaque commémorative.

    2 En savoir plus sur Amédée-François Frézier et plus largement sur l'histoire de la fraise.

    3 En savoir plus sur la production de fraises de Plougastel à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle.

    4 En savoir plus sur la révolte du papier timbré.

     

    PS : il va de soi que ceci n'est que pure fiction, insérée dans des faits, dates, événements réels.


    Prochaine chronique : Metteur à la jaille sélectif (Nantes).

    Vous avez eu vent d'un métier inconnu du Territoire ? Suggérez-le moi, je mènerai des recherches, vous vous en doutez, rigoureuses : Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.

    Francis Mizio - Journaliste
    Francis Mizio - Journaliste

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