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    Métiers oubliés

    Réjouisseur de veaux (Pays d'Auge, Normandie)

    Réjouisseur de veaux (1927) ©DR Réjouisseur de veaux (1927) ©DR

    Alors que nous nous approchons lentement de la période d'hivernage des bovins, c'est l'occasion de revenir sur un étonnant métier disparu  : celui de "réjouisseur de veaux", à l'origine d'une période quelque peu insensée vécue par le Pays d'Auge de 1925 à 1929.

    Nous sommes au printemps 1925, au cœur des Années folles. Léonche Clémentin (1897 – 1966), ingénieur né à Pont-Lévêque, revient de la capitale où il a fait fortune dans une technique d'impression en série d'étiquettes de camemberts, dont la production n'a cessé d'augmenter, favorisée tant par l'utilisation des boîtes en bois (depuis 1890) que par la mise en service de la ligne de chemin de fer qui a mis la Normandie à six heures de Paris.

    La vie de Léonche lui sourit : trop jeune lors de la Grande Guerre, il a échappé à la boucherie du siècle, et bel homme doué et désormais aisé, il s'est amusé comme un fou dans les cabarets de jazz de Montparnasse. Venant de vendre ses parts, estimant, à 28 ans, qu'il est temps de se ranger et de fonder un foyer, il "revient à son cher Pays d'Auge" et s'achète une demeure sise à Saint-Julien-sur-Calonne, dans le Calvados. Mais il s'y ennuie vite, notamment à trop répondre au courrier abondant et aux visites impromptues, parfois hystériques, des tyrosémiophiles en quête de tirés à part. Pour s'aérer et réfléchir à de nouvelles idées, Léonche acquiert la toute récente Ford 512 et parcourt le pays.

    Au cours d'une balade, une discussion avec Rémin Jaquinot, un important éleveur proche de Livarot, va déclencher un des épisodes les plus fous vécus par la région. Rémin lui explique en effet à quel point le travail est ardu : l'élevage est en plein boom, Paris la dispendieuse et la fêtarde veut de la viande à chaque repas dans ces années fastes. Les hygiénistes ont gagné : on chante les vertus du lait… L'élevage doit suivre la demande ! Parmi les tâches de l'éleveur, une, et ce n'est pas la moindre, prend un temps fou : changer les bêtes d'herbage. Mais voilà : la jeunesse est attirée par la capitale, et les garçons de ferme viennent à manquer. Dommage, car comme dit le proverbe normand que Rémin, tout en déploration, assène, pétri de bon sens : "Changement d'herbage réjouit les veaux ".

    Veaux réjouis à tout crin

    La phrase frappe Léonche Clémentin à un point inattendu. Lui qui se cherchait une nouvelle activité décide de faire venir de la main d'œuvre qui apporterait de l'aide aux exploitants locaux. Il se voit soudain en bienfaiteur de la Normandie, en acteur historique du développement. Dans les jours qui suivent, il crée La Compagnie normande de réjouisseurs de veaux (CNRV) que d'aucuns placent comme une des premières formes d'agence de travail intérimaire et saisonnier1. Il recrute à grand renfort de publicité, et les volontaires affluent de partout : Bretagne, Auvergne, Berry et même Alsace…

    Moyennant des accords avec les éleveurs, comme des commissions sur les ventes de bétail, de lait et de viande, Léonche place ses réjouisseurs sur tout le territoire normand. L'affaire est tôt lucrative... Il envisage d'acheter des herbages, sinon d'en créer de supplémentaires, afin de les louer et de maîtriser une bonne partie de la chaîne du réjouissage. Il réfléchit même à un projet de phalanstère où il logerait ses personnels, parvenus au nombre de 630 en peu de mois. Quelques bulletins paroissiaux ont beau s'inquiéter de "cet esprit du réjouissage à tout crin qui envahit la Normandie et va bien finir par gagner ses habitants", tout se passe bien…  jusqu'au moment où apparaît la concurrence. Lors, la situation s'emballe.

    L'époque, qui ne voit pas encore venir la Seconde Guerre mondiale, croit au progrès, à l'expansion économique et est teinté par l'esprit fantaisiste et enthousiaste des Années folles. En l'espace de quelques semaines, trois sociétés de réjouisseurs sont créées, engageant une surenchère dans les pratiques et une quête effrénée de rentabilité. La presse de l'époque a relaté en détail les conséquences : une rotation plus rapide des veaux... qui se voient changés d'herbage toujours plus souvent, sont harassés par des marches incessantes, sont atteints de la tétanie d'herbage (maladie tremblante engendrée par une herbe trop riche), et une dégradation de la condition de travail des pauvres réjouisseurs qui voient leurs salaires s'effondrer et leurs cadences de réjouissage devenir toujours plus fortes.

    Maybe or not maybe

    On se met à remarquer dans les prairies que nombre de veaux paraissent hallucinés, les yeux rougis et démesurés. Des jaloux en accuseront l'herbe normande… alors que les pauvres bêtes, affichant une forme de sourire béat, ne sont qu'épuisées d'être trop réjouies. Le journal Le Bonhomme Normand dénonce des dangers possibles pour la santé humaine. Un chroniqueur ironise : à voir les veaux trembler, on ne s'étonnera pas qu'une nouvelle danse comportant des mouvements de jambes désordonnés, ne vienne à déferler sur Paris… Une mercière de Vimoutiers s'offre même une belle notoriété en proposant des bonnets de perles tels que ceux portés par les danseuses de cabaret, des "Georgius ", du nom du chansonnier célèbre, pour orner les veaux les plus réjouis.

     

    La mode est à la Normandie. Les stars du théâtre et du cinéma achètent des demeures à Canapville, Norrey-en-Auge, à Saint-Pierre-sur-Dives… Le Tout-Paris veut son herbage personnel. Un spectacle des Folies Bergères est renommé Les Folies Vachères et affiche complet durant trois mois. L'Allemagne et l'Autriche, pays éleveurs, jalousent le "modèle normand", et se lancent dans des expérimentations, d'abord timidement sur quelques veaux du Pays d'Auge achetés à prix d'or. Hélas, les bêtes, qui préfèrent changer d'herbage que de pays d'herbage, dépérissent, déprimées. On les rapatrie en hâte… Elles se ravivent. "Visiblement, il n'y a qu'en Normandie qu'on s'amuse. Trop de changement nuit au changement ", se flatte Cherbourg Eclair.

     

    La Chambre des députés salue le dynamisme économique et la créativité de la région. Des élus des quatre coins de France insistent pour venir flatter la croupe des veaux sous les yeux des journalistes, se disant eux-mêmes réjouis.

    Lancé dans sa course folle, le secteur du réjouissage devient spéculatif, attirant des intérêts américains. Un émissaire du milliardaire John Davison Rockefeller est ainsi surpris à camper au printemps 1928 dans les prés par un reporter du Journal de l'Orne. Il attendait impatiemment depuis des jours que le paysan propriétaire se décide à lui vendre des herbages : "He said: yes, maybe! Or not, maybe! I dont understand!", racontera-t-il dépité et bredouille. L'investisseur abandonnera son projet d'élevage de gay calf2.

    Les p'tits sillons…

    Dépassé par ce qu'il a déclenché et craignant que l'effet d'aubaine prochainement ne se tarisse, Léonche Clémentin, qui s'était mis à l'abri des médias, vend la CNRV à un concurrent lors de l'été 1928, réalisant un coquet bénéfice dans le climat de frénésie financière d'alors. Hélas, il place tout son argent dans des actions de la société Goldman Sachs, et le krach de 1929 le ruine en quelques semaines.  Après une longue dépression et sa captivité en Allemagne de 1939 à 1944, Léonche terminera sa vie petitement comme expert conseiller en tyrosémiophilie auprès des notaires lors des affaires d'héritage de collectionneurs, et comme humoriste de cabaret à Bayeux avec un sketch resté fameux sur les dangers des proverbes.

    La crise économique qui s'ensuit après le Black Monday, avec ses cortèges de chômeurs (des centaines de réjouisseurs quitteront la région, déclenchant une baisse de l'immobilier), sa misère et la baisse de la consommation jusqu'aux portes de la Seconde Guerre met un terme à cette exceptionnelle, mais brève période de prospérité, rappelant au Pays d'Auge qu'il avait pourtant toujours su vivre dans une digne humilité. Comme on dit depuis, là-bas, sans amertume, mais avec l'expérience des méfaits de la mégalomanie qui enflamma les prairies : "Les p’tits sillons produisent plus qu’ les grands."

    1 Allain P.  : Le bovin et l'interim – histoire d'un lien, Ed. Heurteventaises. Chez l'auteur. 1983.

    2 Attention, les deux mots sont polysémiques : il s'agit bien là de "veau joyeux" et non pas de "jeune homme homosexuel". "


    Prochaine chronique : Echandonneur de mouettes (Penmarc'h, Finistère).

     

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    Francis Mizio - Journaliste
    Francis Mizio - Journaliste

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