Actualités : inscription à la newsletter de Terri(s)toires

Recherche

Les ebooks à la Une


Folles journées
Folles journées Après Nantes voyage, les Romanciers Nantais ont réalisé un nouveau recueil en partenariat avec un événement phare de la…


Le FC Lorient
Le FC Lorient Troisième club professionnel breton, le FC Lorient est une valeur sûre du football français. De la première saison au…


C'était Ginette
C'était Ginette Première femme députée du Maine-et-Loire, comme l'indique le sous-titre du livre qui lui est dédié, Ginette Leroux était une…




  • Les feuilletons à la Une


    Dans la roue d'Europ'raid
    Dans la roue d'Europ'raid La journaliste Delphine Blanchard embarque à bord d'une Peugeot 205 qui participe à l'édition 2017 d'Europ'raid. En 23 jours, elle va traverser 20 pays et parcourir plus…


    Chomlaik
    Chomlaik Marion Gommard-Jouan est partie à la rencontre "des artistes qui donnent à voir le monde". Au fil des histoires glanées sur plusieurs continents, et notamment à chaque…


    Au fil de l'estuaire de la Loire
    Au fil de l'estuaire de la Loire 200 km, à pied. "Appréhender l’estuaire dans sa globalité nécessite d’en arpenter les franges, pas à pas, au rythme du marcheur", expliquent Guy-Pierre Chomette et Franck Tomps.…




  • Comment vont les fourmis ?

    -

    Écoutez l'émission de Jet FM sur l'économie sociale et solidaire (27 janvier 2017) :

     

    -

    Nos partenaires

    

    Métiers oubliés #12

    Releveur de cairns (Kernelehen, Finistère)

    Yanig Migouët sur le cairn de Barnenez. Calotype de 1842. Yanig Migouët sur le cairn de Barnenez. Calotype de 1842. - © DR.

    Prosper Mérimée, retenu par l'histoire comme un écrivain nouvelliste, académicien et auteur d'une redoutable dictée, a aussi été inspecteur général des monuments historiques... et involontairement à l'origine du destin de Yanig Miguoët qui s'est retrouvé en 1843 propulsé à la fonction de "releveur de cairns", pour toute la Bretagne.

    Fin 1842, Prosper Mérimée – qui sera à l'origine, des années plus tard, de la création de l'inventaire du patrimoine des monuments historiques – de passage à Morlaix, pour une inspection de l'église Saint-Mathieu, reste deux jours de plus afin de se rendre sur la presqu'île de Kernehelen. Il veut examiner ce qui est déjà considéré comme le plus grand monument mégalithique d'Europe : le Cairn de Barnenez. Mérimée, qui s'est déjà rendu maintes fois en Corse, a toujours été fasciné par ces constructions préhistoriques, où elles abondent. Le Cairn de Barnenez le chavire: "J'ai déjà vu des tas de pierres improbables depuis que j'ai pris cette charge [d'inspecteur général du Patrimoine, alors qu'il n'avait aucune connaissance en matière historique ; NDR], mais là, je dois avouer que les Bretons devraient être référencés dans un grand livre des records si cela existait. Cela a dû leur prendre 2 000 ans et ce n'est même pas une gare de fiacres. Un bar à chouchen peut-être ? Quoiqu'il en soit, on se demande à quoi cet endroit pouvait servir. L'âme humaine et l'entêtement breton ont ceci de merveilleux qu'ils sont insondables, et en plus, les roches pèsent des tonnes", écrit-il à son amie et protectrice la comtesse de Montijo.

     

    Effaré toutefois par l'état de conservation du lieu (des habitants, des entrepreneurs se servent à foison des pierres pour les utiliser en bâtiment ou les revendre) et animé par son combat, qui deviendra inlassable, pour la préservation de nos monuments, il s'enquiert auprès des institutions de ce qui est fait pour préserver l'abondance de mégalithes bretons. La réponse négative l'affole : "absolument rien". "Et combien il y en a-t-il de ces constructions ?", demande-t-il à des historiens locaux : "Houlaaaa", lui répond un érudit. "Vous parlez des cairns, des tumulus, des mégalithes, des cromlechs, des allées couvertes, des dolmens ou des menhirs ? C'est qu'on n'a pas besoin de se baisser, ici, pour ramasser les pierres, qui sont d'ailleurs levées."

    De retour à la Commission nationale des monuments historiques, Mérimée se préoccupe de faire recruter un homme de confiance qui, moyennant rétribution, sera un correspondant pour cette partie de Bretagne. C'est Yanig Migouët, jeune instituteur morlaisien issu des premières promotions des Écoles normales primaires créées en 1833, habité par l'idéal républicain, laïque, pédagogique, gratuit et obligatoire, qui se porte volontaire et reçoit un premier courrier officiel de Mérimée lui attribuant cette mission. Pour cet homme sincère, qui aurait pu être, avec une dizaine d'années d'avance, un de ces hussards noirs de la République habités par la foi dans l'éducation laïque, le savoir pour tous et la pédagogie comme s'il en pleuvait, l'honneur de contribuer à la sauvegarde de l'histoire bretonne est immense. Il est aussi content de toucher au passage la coquette somme de 3 000 francs au titre de sa charge, somme sur laquelle il lorgnait afin de combler des dettes liées à l'achat d'une maison sur le littoral, destinée à sa vieille mère pulmonaire. Il ne sait pas que sa nomination va tourner à sa perte, dès le second courrier de Mérimée.

    Releveur de cairns, mais seul

    La seconde lettre de Mérimée est en effet ambigüe. L'inspecteur général qui annonce son détachement de l'Éducation nationale au jeune Migouët lui apprend ceci : "Il s'agira, monsieur, de relever les cairns en Bretagne. Cette tâche vous est dévolue à vous seul afin que des erreurs ne soient commises par abondance d'intervenants. Aucun de ces tumulus ne doit vous échapper. Chaque pierre est le patrimoine ; chacune porte notre histoire et vous-même porterez jusqu'aux sommets cette belle mission". La lettre de Mérimée avait été toutefois rédigée dans la hâte (débordé, il ne cessait de voyager à travers la France, de travailler pour les monuments historiques ou d'alimenter son abondante œuvre littéraire). L'inspecteur général avait voulu dire à Yanig Migoüet qu'il s'agissait de "relever le nombre de cairns en Bretagne". Mais Yanig ne discerna pas la bévue : pour lui il s'agissait de restaurer les cairns, c'est-à-dire, pour la plupart du temps, de retrouver et replacer les pierres disparues ou éboulées "jusqu'aux sommets". Son épouse, Fanchenn Migoüet, dans son journal intime évoqua ainsi le "jour de la lettre" : "Yanig est devenu tout pâle. Ses cheveux se sont grisés d'un coup, couleur granit. Les jours suivants, il ne parlait plus que de s'acheter une brouette – et il n'a jamais retrouvé ses couleurs. Tout au plus, au fil du temps, son visage a-t-il pris cette couleur de pierre humide des calvaires…"

    Le couple Migouët déménage pour s'installer chemin Barnenes ar sant, dans une maisonnette à quelques centaines de mètres du cairn, qu'ils aperçoivent par la fenêtre. Les premiers jours, Yannig reste tétanisé, n'osant sortir que peu de la maison pour simplement tourner autour du cairn, comme ne sachant pas comment l'aborder. Son épouse a beau lui conseiller d'écrire à Mérimée pour lui expliquer la situation ou obtenir des moyens supplémentaires, il refuse. Pour lui il s'agit d'un devoir républicain, d'une chance de laisser son nom dans l'histoire et de faire perdurer l'idée de patrimoine national. Il se met aussi à pousser des grognements en haut-breton, ce qui commence à inquiéter son épouse issue du pays de Léon. Le cinquième jour il se résout, et muni d'une brouette, se rend au pied du cairn dès le lever du soleil. "Il est revenu à la nuit tombée", se souvient son épouse dans son journal. "Il avait l'air amaigri alors que cela ne faisait que quelques heures qu'il s'était mis à l'ouvrage. Dehors, dans sa brouette défoncée à la roue faussée, se trouvait une pierre d'une taille invraisemblable, pesant un poids impensable, ornée de glyphes et de petits mots gravés à propos d'une certaine Flamenig qui aurait mis le feu à la région avec une touffe rouge, mais je ne sais pas une touffe de quoi. Déjà qu'il ramenait toujours des graviers avec ses chaussures depuis quelques jours : là, j'ai trouvé qu'il exagérait, car cela n'allait pas seulement rayer le plancher, mais le faire descendre de plusieurs mètres. Je lui ai demandé ce qu'il comptait faire de cette roche : il m'a dit qu'il voulait la nettoyer, mais n'avait pas pensé qu'elle ne passerait pas l'entrée de la cuisine. C'est alors qu'il s'est mis à scier le chambranle et à démonter la porte. J'ai alors commencé à estimer que le nouvel emploi de mon époux allait vraiment poser un problème à notre couple."

    Un fonctionnaire zélé

     

    Quelques semaines, à peine, plus tard, Yanig, désormais célibataire (il s'est installé, après le départ de Fanchenn, dans un couloir du cairn pour gagner du temps), est devenu une curiosité locale : on vient voir le releveur le dimanche en train de brosser ses pierres, s'échiner à en faire avancer de quelques centimètres par jour sur le sol battu. Les plus miséricordieux tentent de le persuader soit d'embaucher du monde, soit d'expliquer diplomatiquement à Paris que la tâche qu'on lui a confiée est peut-être quelque peu disproportionnée. Mais Yanig n'écoute personne : tout ce qui le tracasse est le fait qu'il connaît de plus en plus de difficultés dans sa tâche : sa brouette ne lui permet pas de grimper en haut du cairn avec les roches les plus lourdes, ni les plus légères, d'ailleurs. En fait la brouette, totalement aplatie, est devenue inutilisable, et ressemble davantage à un brancard qu'autre chose. Autre problème : il oublie souvent, à cause de sa fatigue accumulée, d'où venait la pierre dont il s'occupait depuis plusieurs jours, et parfois doit redescendre celle qu'il a mis de nombreux jours à monter au sommet pour la replacer à un autre endroit jugé le bon. Un jour, il se lance dans une tentative de numérotation des pierres à la craie, mais un orage diluvien détruit son recensement. Au fil du temps, il parle seul, répétant sans cesse qu'il en était "au numéro 4 377 quand l'orage a éclaté", que "le patrimoine, c'est quand même un sacré boulot auquel n'avaient pas pensé les premiers hommes pourtant futés pour avoir bâti cela sans brouette ni penser à ceux qui allaient devoir s'en occuper derrière". Il grogne de plus en plus, dans un breton que même les plus anciens ne comprennent pas.

     

    Le mystère de la touffe rouge

    Une lettre de la Commission nationale des monuments historiques arrive à la mairie de Barnenez en novembre 1843 : que se passe-t-il avec l'employé du Patrimoine ? On raconte qu'il n'en serait toujours qu'au premier cairn, alors qu'on estime leur nombre en Bretagne à plusieurs milliers. Embarrassé, le maire explique la situation : "M. Yanig Migoüet a pris très à cœur sa fonction ; il relève toujours le même cairn, mais je crains qu'il ne soit quelque peu devenu perfectionniste. En plus, il a maintenant les yeux injectés de sang, une mauvaise toux, un lumbago et des ampoules aux mains qui ne guérissent pas". Contre toute attente, revient de Paris une lettre de félicitations et une nouvelle dotation de 3 000 Francs au bénéfice du releveur. Le maire, embarrassé par le quiproquo administratif, achète une nouvelle brouette à Yanig et envoie le reste de la somme à sa femme prétendument partie elle aussi relever des trucs et des machins sur la côte méditerranéenne, aux environs du casino de Nice.

    Début 1844, les habitants s'aperçoivent que Yanig Migoüet a disparu du cairn de Barnenez. Des rumeurs circulent les années suivantes : on l'aurait vu pousser des menhirs à Carnac, cherchant à rapprocher toutes les pierres les unes des autres ; on l'aurait aperçu soulevant des dolmens de plusieurs dizaines de tonnes à Camaret, à Benodet, à Kermeur Bihan, à Moëlan-sur-Mer, à Ploudalmezeau, sous le cairn de l'île de Gavrinis… dans une tenue druidique à sa façon, puisque composée de collants moulants et d'une cape blanche. On n'en sut jamais plus sur sa destinée ; le ministère abandonna le dossier des mégalithes qui ne fut sérieusement repris qu'un siècle plus tard sous André Malraux. Entre-temps, on en vendit des cartes postales qui partirent bien. Quoiqu'il en fut, personne n'a jamais su expliquer cette affaire de touffe rouge gravée sur une des pierres du cairn de Barnenez. Les historiens, depuis, cherchent.

     

    Les preuves irréfutables :

    1. Sur la vie de Prosper Mérimée et son travail aux monuments historiques : www.merimee.culture.fr - www.senat.fr/evenement/archives/D33/intro1.html

    2. Un site, parmi de nombreux autres, sur les mégalithes bretons : www.megalithes-breton.fr

    3. La photographie ancienne du cairn de Barnenez est issue de ce site : zizitop.eklablog.net/le-grand-cairn-de-barnenez-1ere-partie-a93059491

     

    PS : il va de soi, que ceci n'est que pure fiction, puisque insérée dans des faits, dates, événements réels et côtoyant des personnages ayant réellement existé. Merci à Jean Miguet pour cette suggestion de métier disparu.

     

    Prochaine chronique : Sacheuse de planter les choux (Vendée).

    Vous voulez rétablir la vérité imaginaire ? Vous avez eu vent d'un métier inconnu du territoire ? Suggérez-le moi, je mènerai des recherches, vous vous en doutez, rigoureuses : Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.

    Francis Mizio - Journaliste
    Francis Mizio - Journaliste

    Voir tous ses articles
    Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.
    Partager cet article :

    Dans la même rubrique :

    Vous n'avez pas le droit de laisser un commentaire ! Veuillez vous connecter ou vous abonner si vous n'avez pas encore de compte...