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    Métiers oubliés #13

    Sacheuses de planter les choux (Fougeré, Vendée)

    L'abbé Bacle et sa planteuse de choux. L'abbé Bacle et sa planteuse de choux. - © ©DR

    Lorsque dans les années trente, l'abbé Bacle de Treize-Vents, en Vendée, achève de mettre au point et de faire connaître sa machine à planter les choux, il manque de créer un des mouvements historiques de lutte contre la société industrielle de l'ampleur de la révolte des Canuts lyonnais, sinon des Luddites anglais. À sa tête, Florestine Herbetreau, cheffe de l'oubliée "Sororité chorale des sacheuses de planter les choux" de Fougeré, en Vendée.

    On oublie, bien que notre époque soit désormais très sensibilisée à l'écologie, au durable, au bio, à la lutte contre la malbouffe industrielle, que celle-ci a connu des personnalités avant-gardistes, des périodes prémonitoires sur ces thèmes. La vie de Florestine Herbetreau, dernière cheffe de la "Sororité chorale vendéenne des sacheuses de planter les choux" en témoigne pourtant. Quelle amnésie, quelle censure du système ont pu la faire oublier ? Rétablissons la vérité sur ce qui fut une lutte pionnière, hélas perdue, contre les dérives naissantes de la société industrielle.

    Resituons : le chou est une des cultures incontournables de Vendée, envahissant la majorité des terres cultivées depuis le XVIIe siècle au moins, au point que le sobriquet de "ventre à choux", attribué aux locaux et remontant aux Guerres de Vendée, perdure jusqu'à nos jours1. Le chou, normalement destiné au bétail, est pour les Parisiens ou les Nantais un stigmate de la "plouquitude" vendéenne supposée, parce que, affirme-t-on perfidement, les habitants s'en nourriraient. Pourtant c'est toute une économie régionale qui en dépend grâce aux caractéristiques météorologiques locales favorables à ce végétal. Une formule devenue depuis fameuse d'un journaliste du Progrès Saintongeais ne dit-elle pas d'ailleurs : "En Vendée, le chou peut faire péter la baraque !" ?

    L'existence de plusieurs générations de planteurs de choux fit apparaître une institution unique dans l'histoire, créée et financée par miséricorde et par l'Évêché : celle de la "Sororité chorale vendéenne des sacheuses de planter les choux". Le rôle de cette vingtaine de femmes civiles "initiées" consistait à diffuser a capella et à pied, dans les fermes et villages, les bonnes techniques vendéennes éprouvées de plantage du chou (des joueurs de fifres mobilisés à l'origine ayant été lapidés par des villageois excédés, ces musiciens n'ont plus été embauchés). La chorale, tant militante que pédagogique, entonnait, sur les places ou les cours, un air depuis devenu, par désuétude, une célèbre comptine enfantine : Savez-vous planter les choux / À la mode, à la mode / Savez-vous planter les choux / À la mode de chez nous.

    Le plantage à la mode vendéenne

    Chacun connaît les techniques initiales promues dans cette synthèse chantée : plantation des choux avec les pieds, avec les mains, mais aussi, et c'est plus surprenant, avec le coude ou avec le nez. Or ces deux dernières techniques expérimentales avaient été abandonnées, dès le début du XVIIe siècle, par refus des sœurs de la Mormaison et de celles de la Visitation à l'hospice de La Roche-sur-Yon de prendre en charge les blessés au prétexte que "Les Vendéens, pauvres et accablés étant plutôt du genre à se moucher du coude, du coup on se retrouvait avec de doubles handicaps". L'objectif principal des tournées de la Sororité chorale était bien de faire œuvre de persuasion afin que les Vendéens cessent, pour ces raisons de santé publique, de planter les choux avec le coude ou le nez. Après quelques chants (excluant donc les couplets évoquant ces parties du corps), quelques pas de danse et gestes gracieux liés à la promotion exclusive du plantage du chou à la main et au pied, les "sacheuses" distribuaient des petits livrets contenant des conseils tant sur les variétés de chou que les meilleurs moments de l'année pour le cultiver.

    Techniques amères

    Florestine Herbetreau, femme de caractère et Vendéenne musclée et tonique, élevée à l'"ébeurerie de chou"2 (on racontait qu'elle avait assommé un âne et son propriétaire d'un coup de tête parce que l'un des deux l'avait appelée "Chouchou"), avait grimpé rapidement les échelons de la Sororité chorale. Cette orpheline, fille de paysans pauvres dirigeait, depuis 1925, la chorale de prosélytes avec une rigueur toute militaire, mais pétrie de principes qu'elle savait toutefois assouplir par ouverture d'esprit. Ainsi, quoique pour elle planter les choux avec les mains était une technique préférable à la technique avec les pieds (qui, estimait-on selon les écoles, abîmait les plants de choux, du moins retardait quelque peu leur croissance en les enfonçant un peu de trop sous terre), elle se gardait de la favoriser par souci de pluralisme, sinon par une certaine éthique qu'on pourrait qualifier de nos jours de politique : "Le chou, ça se plante comme les gens veulent, certes... et l'Evêché ne s'est pas prononcé sur la technique avec les pieds", disait-elle, avant de prophétiser d'une façon stupéfiante, vu d'aujourd'hui : "Il est vrai que toute technique traditionnelle est respectable. Bien sûr, avec les mains, il faut davantage se baisser. Avec les pieds, ça va plus vite, mais cela nuit quelque peu à notre réputation en termes de qualité du travail en Vendée. Vous verrez qu'un jour des gens éditeront des normes sur toute la France, sinon l'Europe, et cela finira par nous porter préjudice. L'ennemi de la Vendée travailleuse n'est-il pas le chou de Bruxelles ?". Cette femme presciente, à l'intelligence aiguë, n'avait toutefois pas prévu un mauvais coup de l'histoire : l'apparition de l'abbé Bacle3, curé de Treize-vents (Vendée) et inventeur de la machine à planter les choux.

    Une invention humaniste

    Le jeune prêtre, dès l'attribution de sa cure en 1919, est bouleversé par le plantage du chou tel qu'il est alors pratiqué dans les campagnes où la pédagogie de la Sororité chorale n'est pas parvenue. Nombre de ses paroissiens en témoignent : "Il ne cessait de nous parler, dans ses prêches, des pauvres âmes affectées à la culture du chou : qui le nez ou le coude en sang, qui les reins cassés ou les chevilles tordues travaillant à la mode de chez nous. Il disait que ce n'était pas Dieu possible, toutes ces conditions de travail, toute la douleur de ces choux, cailloux, genoux." Obsédé par l'idée d'apporter le progrès, l'abbé conçoit avec des ingénieurs choletais sa machine à planter les choux (exploitable aussi pour le tabac, la pomme de terre, le topinambour...) et entreprend de la populariser.

    Lorsque la planteuse de choux mécanique arrive à Fougeré (à 50 km de Treize-Vents) en 1931, elle déclenche un véritable bazar, au grand dam de l'abbé. Pour Florestine et ses consœurs de la chorale, la machine ne va pas, en effet, seulement créer du chômage chez les ouvriers agricoles (une machine tirée par des bœufs peut remplacer jusqu'à six personnes) : c'est aussi la fin d'une époque, la disparition annoncée de "la mode de chez nous", et, bien évidemment, de la Sororité chorale elle-même. Un dramatique et désespéré combat s'engage alors entre la tradition et la modernité, entre ruralité et violente main-mise de la société industrielle sur le monde paysan…

    La guerre du chou

    Après quelques semaines passées à tenter de persuader les villageois vendéens qu'il ne faut pas s'équiper de la machine, Florestine et les autres sacheuses de planter les choux décident, lors d'une réunion tenue une nuit ténébreuse, de passer à une forme de lutte plus musclée, s'inspirant de deux mouvements ouvriers : celui des Luddites4 au Royaume-Uni un siècle auparavant, et celui des Canuts lyonnais, qui vient d'éclater un mois plus tôt5, tous deux mouvements insurrectionnels qui luttèrent contre l'irruption des métiers à tisser, créateurs de chômage et de baisse des salaires dans la profession d'ouvrier de filature. Forte de son charisme et de ses arguments, Florestine parvient à convaincre ses consœurs qui se disent prêtes à en découdre au cri de "La machine nous prend le chou !".

    Florestine, rebelle, s'exalte : une révolution contre la mécanisation est, pour elle, nécessaire. À la tête de son groupe de femmes en lutte, elle crie : "Mes sœurs ! Le chou est la cause du peuple !" Un soir, sur une place bondée de curieux, elle arrache sa coiffe, son collier, ses maigres bijoux de cuivre et clame dans le soleil couchant : "Avec le chou, lâchons nos perles !" Lyrique en tentant de faire atteindre l'universalité à une cause qui peine à gagner des militants, elle ajoute : "Le chou, c'est un petit plant pour l'homme, mais un grand plat pour l'humanité."

    Premier sabotage

    La première machine à planter les choux est détruite à coups de masse dans une ferme, durant la nuit du 12 décembre 1931, près de Fougeré, et ce, de la main même de Florestine Herbetreau. Si par cette nuit d'hiver un voyageur avait traversé les campagnes, il aurait toutefois vu peu de torches tentant de mettre le feu aux lourds outils d'acier entreposés dans des fermes éparses et distantes… Et quand le groupe de révoltées déniche des machines, c'est évidemment en vain qu'il parvient à les incendier. Premiers gestes historiques et dérisoires, donc, mais la colère est actée, et Florestine ne désarme pas. Les jours et les nuits suivants, la Sororité chorale parcourt les champs pour convaincre les paysans de ne pas céder à l'appel de la machine… Elles se heurtent à des réticences, de l'opposition, notamment à propos des techniques "à la mode de chez nous" : "P'têt que vous avez raison, mais on voit bien ma p'tite dame, que c'est pas vous qui plantez sans machine". On lui exhibe des enfants prématurément handicapés du coude, au nez cassé, aux pieds déformés, aux mains calleuses… Les paysans, contrairement à ce qu'on aurait pu penser, et au grand dam de Florestine, se disent adeptes du progrès.

    Faire pousser des choux pires

    La Sororité chorale, quoique de plus en plus épuisée et clairsemée, reste toutefois encore quelques semaines en ébullition, multipliant les actions soudaines en diverses exploitations de la Vendée, sommant quelques exploitants de se débarrasser de leur machine flambant neuve. Une feuille locale exagère le mouvement en parlant de "guerre du chou" et se demande, lyrique : "Jusqu'où iront ces amazones, à cheval sur leurs principes de tradition, décochant des flèches rétrogrades. Elles ne sont plus qu'une poignée, mais à elles seules prétendent stopper le futur en marche. Pourtant, l'avenir est au plantage à la machine ; le futur, c'est la machine qui plante ou qui plantera ! Et demain la France entière mangera du chou vendéen efficace et rationnel, d'une qualité supérieure ! N'en déplaise à ces tenantes d'une époque révolue : le chou fait, avec cette machine de l'Abbé Bacle, la preuve des vertus de la science et des techniques. Demain, de nouvelles espèces toujours plus belles seront développées et commercialisées et on peut tout imaginer du chou-fleur au chou dur, du chou vert au chou rouge, du chou demi-aigre au chou bi-doux". L'abbé Bacle, dépassé par ce qu'il a déclenché, écrit quant à lui à l'évêque qui laisse agir la Sororité chorale parce qu'il la sait animée de bonnes intention, et aussi parce qu'il jalouse la récente notoriété de l'abbé. "Je complique malgré moi la vie des hommes… Pourquoi Dieu m'a-t-il guidé sur cette voie ?", lui écrit l'abbé Bacle qui finit tout de même par trouver la raison divine en se renseignant sur le montant de la retraite des prêtres ; ce qui l'incite illico à déposer son brevet.

    Les agitations de la Sororité chorale s'éteindront faute de combattantes début 1932. Les membres ne venant plus militer pour le plantage traditionnel, ayant deviné que leur cause sera dévorée par l'inexorable avancée du progrès. Certaines se font même embaucher dans les premières fabriques de planteuses de choux. Parallèlement, la machine est devenue en quelques mois très populaire… Voire excessivement : des cultivateurs soudain ivres de marges, de gain, et de productivité, en profitent pour licencier leurs garçons de ferme, sinon leurs femmes et enfants, hésitant même à garder les bœufs de traction pour économiser sur eux-mêmes. Florestine, résignée, demande à l'évêché de dissoudre la Sororité avec l'amer sentiment de connaître une époque où tout fiche le camp. "Elle a fait chou blanc ; de ce blanc obsolète des Vendéens", se gausse, sardonique, le journal Le Progrès de Lyon, qui pourtant se réjouit des agitations simultanées des Canuts, ajoutant que "120 plants de chou à la minute, cela ne se refuse pas. Il est temps de produire et d'en finir avec le temps de l'amateurisme, sinon de l'obscurantisme."

    Sauvée par Cassegrain !

    C'est cet article du Progrès, lu par Léopold Cassegrain, alors maire de Nantes, radical de gauche6, qui pourtant sauve Florestine d'un chômage prévisible à cause de sa sulfureuse réputation d'agitatrice. L'ex-industriel de la conserve (il a cédé Cassegrain & Cie à son cousin pour entrer en 1911 en politique), quelque peu paternaliste, lui propose un emploi dans l'entreprise familiale. Il lui écrit : "Madame, j'ai beaucoup de respect pour vos idées qui pourtant vont à l'encontre des miennes, moi l'ancien industriel intéressé par la mécanisation. Nous n'avons pas la même vision de l'avenir. Ainsi, j'imagine Nantes un jour emplie de machines, des machines partout ! Et je m'en réjouis ! Sensible, cela étant, à vos convictions, je me permets de vous proposer, pour vous aider, un emploi au plus proche de votre combat : à savoir vous occuper de la crèche des employés Cassegrain. Vous resterez ainsi entre l'agro-alimentaire et les bouts de chou". Florestine, désœuvrée, accepte. Elle terminera sa vie chez Cassegrain, comme elle disait ironique sur elle-même, "à garder les lardons".


    Les preuves irréfutables :

    1. Sur l'expression "ventre à choux" et ses origines supposées : www.wiktionary.org

    2. 1 chou vert, 1 carotte, 1 oignon, 100 g de beurre salé, sel, poivre : www.vendee-des-vendeens.over-blog.com

    3. Merci à ce site, entre autres sur l'Abbé Bacle, et sa planteuse de choux : shenandoahdavis.canalblog.com

    4. Sur les Luddites qui furent contre les métiers à tisser, précurseurs des Canuts : www.wikipedia.org

    5. Sur les Canuts, résonance lyonnaise des Luddites : www.wikipedia.orgwiki/Canut

    6. Sur Léopold Cassegrain : wwwr.wikipedia.org

     

    PS : il va de soi, que ceci n'est que pure fiction, puisque insérée dans des faits, dates, événements réels et côtoyant des personnages ayant réellement existé.

     

    Prochaine chronique : « Occupeur de vos oignons » (Roscoff).

    Vous voulez rétablir la vérité imaginaire ? Vous avez eu vent d'un métier inconnu du territoire ? Suggérez-le moi, je mènerai des recherches, vous vous en doutez, rigoureuses : Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.

    Francis Mizio - Journaliste
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