La morale, comme tu le sais bien, ça ne nourrit pas, même pas la réflexion. Ce qui m'inquiète, c'est pour ça que je t'en parle, c'est qu'on va bientôt ne plus manger de viande. On a déjà eu la tremblante du mouton, la vache folle, la grippe de l'aviateur, on s'y perd. Maintenant, c'est la viande bovine qui est mise à l'index, rapport à ce que les vaches pètent trop et trouent la couche d'ozone. Preuve que le pet a un effet bœuf. Donc mort aux vaches !
Mais les poulets, c'est pas mieux. Et je ne parle pas des commissariats. L'aérophagie collective des poulaillers, personne n'en parle, et pourtant... Les steaks hachés discount de tofu de synthèse, il faut s'en méfier, ils l'ont dit à la radio. Les concombres, présumés innocents, ont été assez suspects pour qu'on reste inquiets. Les farines animales, j'en prends plus, plus question de faire des crêpes avec. Remarque, j'ai bien une solution : il suffit de faire des crêpes sans.
Les cèpes, méfiance aussi, ils ne sont pas loin d'être phalloïdes, c'est le pharmacien qui le dit. Chaque fois que je lui montre mes cueillettes, il me confisque les champignons et je repars avec un panier plein de tubes de Lexomil et de cachetons d'anxiolytiques génériques, qui ne donnent rien de bon quand je les fais revenir à la poêle, à l'huile d'olive avec un peu d'ail. Comme tu vois, il ne reste plus grand-chose pour la tambouille. En ville, on pourrait tenter un stage de survie en croquant les pigeons, mais paraît que c'est de la carne, pour ne pas dire qu'ils ont du plomb dans l'aile.
Il y aurait bien une solution : le plancton. Très très très nombreux, à ce qu'il paraît. En grec ancien, ça se disait πλανκτός. Comme quoi, tu vois, c'est pas d'hier. Ça fait plus de trois milliards d'années qu'il survit à tous les cataclysmes, même la peste, le choléra et la télé-réalité. Les Grecs modernes pourraient bien s'y intéresser parce qu'avec le régime minceur qu'on leur a imposé, ils ne vont pas pouvoir courir les grands restaurants.
Parmi ces microbestioles errantes au gré des courants et des couches d'eau, il y a les "copépodes, minuscules crustacés herbivores" (je recopie l'article du journal) qui "constituent 80 % du plancton animal". Du zooplancton, à servir en fricassée, voilà qui en tente plus d'un. Parce que ce petit monde produit chaque année 40 milliards de tonnes de chair, nettement plus que l'élevage qui ne pète pas plus de 260 millions de tonnes de viande par an, dans le monde entier.
On pourrait donc en croquer. C'est du bio, y en a en pagaille, et ça n'a pas de cœur, pas de cervelle, pas d'état d'âme. Il n'y a pas encore d'ONG qui ait pris la défense de la veuve planctone et de l'orphelin nano larvaire. On n'a jamais entendu les planctons eux-mêmes s'exprimer sur la question. Et ça, pour les partisans du plancton à toutes les sauces, matin, midi et soir, c'est pratiquement un signe de consentement.
C'est là que je compte sur toi et tes relations. Il faut obtenir du ministre de l'Éducalimentation nationale qu'on serve des tartines de planctons aux marmots des écoles, pour leur quatre-heures. Une fois qu'ils en seront bien dégoûtés, on sauvera du même coup d'une mort certaine des générations et des générations de planctons. C'est ça, l'humanitaire. Il faut penser à tout le monde.



Cher Tartempion,


















