Au lieu de ça, c'est le café, qui ne demandait rien, qui y a droit. Tu as dû découvrir la nouvelle comme moi : c'est fait, on a inventé le café en brique. Tout prêt, emballé, c'est pesé, prêt à couler dans la tasse après avoir séjourné entassé sur des palettes dans un entrepôt, et avoir encore attendu dans le garage ou le cagibi, à mariner dans ses conservateurs, antioxydants et édulcorants allégés. Ce n'est pas encore le café sous forme de bâton à sucer envoyé par SMS, mais ça devrait venir.
La vie était pourtant bien pourvue : il y avait déjà des pilules de caféine en pharmacie, le café en tube (il paraît que les astronautes partis dans la Lune n'en voulaient pas d'autre), le café en poudre à la supérette, en dosettes souples pour frimer à la maison, sous vide quand la conversation se languit et qu'on risque bien de ne plus avoir rien à se dire, et – valeur sûre – le café en machine, qui coule désespérément devant l'absence de gobelet, le café trop cher à la terrasse des bars parisiens – parce que, quand même, c'est juste de l'eau colorée, faut pas exagérer ; et les pouvoirs publics laissent faire, où va-t-on ? non, mais c'est vrai, quoi, à la fin.
Il nous manque encore le café hyper oxygéné aux entournures, sous forme gazeuse assistée par ordinateur, enrichi à l'uranium appauvri, avec des panneaux au bord de la route, clignotant pour prévenir quand il faut s'en refaire vite fait une tasse, le tout sous vidéo-surveillance via satellite, bien sûr, avec de vrais morceaux de son propre ADN dedans pour garantir une signature de sa mouture personnalisée, et je ne sais quoi. Et j'ai bien peur de ne pas savoir si le "je ne sais quoi" n'est pas déjà inventé.
Je te l'accorde : du café en brique, ça ne sert à rien. Personne n'a envie de se bâtir une bâtisse en caféine pour ses vieux jours, ce moment où finalement on aspire au repos, au sommeil, à une certaine quiétude. C'est du n'importe kawa. Déjà , le café, il n'est pas comme en vrai. Les petits grains fendus comme des coquillages, on n'en voit quasiment plus. On l'achète tout moulu, ce qui nous a fait perdre au passage le gringrin de la manivelle du moulin, et l'odeur du café frais moulu. On a pareillement perdu le barouf vibrionnant du machin électrique qui a suivi, dans les années soixante-dix, quand tout est devenu assisté par électricité. Mais avec le café pas frais déjà liquide, on a franchi une nouvelle étape d'entrée dans la modernité.
Ainsi, le Mayennais Christian Poincheval a donné un espoir au "café bouillu café foutu" prêt à servir (lire aussi par ailleurs). Une tête à la Bachelard, un galurin vissé sur la tignasse blanche, des bretelles d'original, l'inventeur est passé du stade de l'élucubration pour concours Lépine (où il a décroché une médaille il y a deux ans) au stade industriel, avec une première commande de 100 000 litres. J'ai même lu que le jovial inventeur n'a pas oublié la touche tendance solidaire : "Le café sera conditionné dans un atelier faisant travailler des personnes handicapées, et 10 centimes par brique seront reversés à l’association Handi’chiens". L'espèce canine en fauteuil doit être ravie. On a même le tarif public : 2,74 € le litre. C'est tout juste si on n'ajoute pas de vrais morceaux de tartine beurrée détrempée déjà tombée dans le café, que ce serait fait.
Cher Tartempion, je compte sur toi pour faire respecter le droit des peuples à prendre le temps de se faire, à la main, un café du jardin cueilli le matin.



Cher Tartempion,


















