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Accueil Chroniques La lettre à Tartempion Pour un élargissement temporaire des départementales

Pour un élargissement temporaire des départementales

lettre à tartempionCher Tartempion,

Tu me connais, je ne t'écrirais pas si je n'étais pas très inquiet. Cette fois, les enjeux sont d'importance : la sécurité routière est menacée dans les grandes largeurs, alors que de son côté, la moisson n'en mène pas large.

 

Le problème est simple : c'est l'été, sempiternel temps du retour des moissons, et j'apprends que nos routes sont trop étroites pour les moissonneuses-batteuses, engins qui, comme chacun sait, sont avec le purin d'ortie les deux mamelles de la France agricole. Un article d'un quotidien régional s'en est très récemment fait l'écho. Entre les deux roues avant de ces grosses machines, la distance est de quatre mètres : un empattement un peu trop maousse. Jamais les parlementaires, députés, sénateurs n'ont levé le petit doigt pour trouver une solution. Même si elles débordent toujours de l'emprise sur la demi-chaussée qu'elles empruntent, avec ou sans chariot de coupe, pourvues de secoueurs ou pas, ces moissonneuses-batteuses, faucheuses, lieuses (et j'en oublie) n'ont même pas l'obligation légale d'arborer une pancarte "convoi exceptionnel". À moins de vingt-cinq mètres de long et quatre mètres cinquante de large, les engins agricoles en sont exemptés. C'est ainsi fait.

Quant à la route, on ne peut pas lui jeter la pierre, elle fait ce qu'elle peut. C'est-à-dire peu. Les départementales sont comme ça : étroites d'esprit, limitées à l'encombrement des véhicules automobiles ordinaires. On ne peut pas trop leur en vouloir. Une départementale a toujours fait ce qu'elle a pu, c'est connu, demeurant incapable d'un peu de géométrie variable pour concilier les usagers communs et les utilisateurs de forte corpulence routière. Les moissonneuses-batteuses partagent d'ailleurs cette infirmité avec les chars d'assaut en manœuvre ou en approche du théâtre des opérations, les brigades motocyclistes du quatorze juillet occupant le boulevard comme un vol de canards sauvages, et les autocars de tourisme montés en catamaran.

 

Résumons donc : entre la moissonneuse-batteuse et le citoyen motorisé, il y a un hiatus, une incompatibilité d'asphalte et une question épineuse de droit de passage.

Que faire ? Rétrécir les moiss'-batt', élargir les routes pour quelques jours par an ? La première hypothèse ne serait plausible que pour les agriculteurs convertis aux subtilités du bonzaï, et à ce que je me suis laissé dire, ils sont peu nombreux. Les velléités de planter des rangs de blé écartés de quelques menus centimètres ont du mal, et c'est peut-être dû à leur parallélisme minuscule, à se rejoindre sur les objectifs de rendements assignés par la politique agricole commune, les plans de remboursement des crédits bancaires et les slogans assurant que les paysans sauvegardent le paysage et nourrissent la planète. L'élargissement temporaire des routes se heurte à un manque total d'élasticité de l'asphalte, et à une protestation véhémente des bas-côtés où nichent la rainette hurleuse, l'homme-grenouille des fossés, et le moustique pique-pneu qui font l'orgueil de la biodiversité des bords de route. On pourrait aussi rogner sur les mètres communément admis, mais pour cela, il faudrait dévaluer le système métrique, déconsidérer la référence du mètre étalon du Pavillon de Breteuil. C'est sans doute une réforme trop ambitieuse.

Une solution envisagée consisterait à contraindre tous les conducteurs d'engins autres que les moissonneuses-batteuses à circuler en deux roues, pétrolettes, grands bis, motocyclettes, cyclopèdes à traction humaine, avec une tolérance pour les rollers et les skateboards, mais seulement s'ils ne roulent pas de front. Ce n'est qu'une hypothèse de travail.

Il y a bien une autre solution : privilégier la moisson d'avril, ce qui préserve les estivants des calamités et désagrément fâcheux de se faire faucher, botteler et ficeler lors des grands départs en vacances.

À toi de voir. Tiens-moi au courant.

Nicolas de La Casinière - Journaliste
Nicolas de La Casinière - Journaliste

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