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Accueil Chroniques La lettre à Tartempion Y a pas d’heure pour les pigeons !

Y a pas d’heure pour les pigeons !

Cher Tartempion,

Comme tu le sais, on a supprimé bien des horloges à l'air libre, qui ornaient nos monuments et offraient au tout venant le bénéfice d'une indication horaire instantanée. C'est tellement déplorable que je serais prêt à le déplorer, si j'avais un peu le sens de la déploration de cette fin de l'heure au fronton de la gare, moulinant les heures des départs et les minutes des arrivées, hoquetant les retards et exceptionnellement les avances, tricotant des aiguilles, sautillant rarement pour rattraper un direct Paris-Montparnasse, anticipant parfois les avances sur les retards.

La vie réglée des horloges en faisait un exemple pour la jeunesse. Même si certains ont pu regretter que ces pendules ne soient pas assez sensibles aux sautes d'humeur des minutes, aux écarts de langages des nanosecondes et au reste du temps haché en tranches fines. Les heures publiques se sont toujours voulu égalitaires et c'est tout à leur honneur, se fichant de la monotonie comme de l'an quarante qui comme chacun sait n'aura duré que 31 622 400 secondes. Des historiens prétendent que certaines parties de l'année ont été un peu vite bâclées, mais c'est une controverse d'historiens, à laquelle ni les horlogers et ni les imprimeurs de calendriers n'ont été conviés.

Les horloges publiques disparaissent donc dans l'indifférence la plus complète, aux frontons des mairies, passés de statut de cyclope à ceux d'aveugles délibérés. Les frontons de pelote basque en avaient d'emblée été épargnés pour des raisons d'incompatibilité avec les tirs à balles réelles à la grande ou petite chistera comme à la cesta punta. De fait, cette éradication des pendules d'extérieur nous prive d'un bien commun réglé comme du papier musical suisse. Je ne te parle pas de l'heure qui nous a envahis, à nos poignets, sur nos téléphones, smarts ou pas, nos ordinateurs, affichés chez le boucher-charcutier, à croire que le steak haché a un rendez-vous à ne pas manquer, trônant sur les panneaux de pub, bientôt greffé avec la météo sur les faces intérieures de nos lunettes.

L'heure, comme on le voit, n'est pas un problème. Ce qui me préoccupe, c'est la question du poids des pigeons dans notre civilisation. Du temps des moulins à heures, collés aux façades des monuments publics, avec leur ballet d'aiguilles bien chorégraphiés, la question des pigeons était une variable intégrée par les horlogers d'édifices. Statistiquement, on savait combien de fois et à quel moment les pigeons se posaient sur la grande ou la petite aiguille entre midi et six heures, avant le retour, à midi, entre zéro à 30 minutes, et pareillement jusqu'à midi ou minuit. À la montée comme à la descente. Des corrections des variations saisonnières savamment calculées pondéraient les accélérations des aiguilles comme leurs ralentissements.

Parce qu'au printemps, on le sait, le pigeon roucoule de concert, et deux pigeons pèsent le double d'un seul. Cette question n'est d'ailleurs pas contestée par les scientifiques. Cette station du pigeon s'organise le plus souvent avec le mâle soigneusement au bout de l'aiguille, sa fiancée à sa droite, dos à l'horloge. Et à partir de six heures, les pigeons enamourés se laissent remonter sans penser à gonfler les joues pour alléger la charge des aiguilles, au mépris des dérèglements qu'ils occasionneraient si les horlogers ne veillaient au grain. Leur science intégrait subtilement ces aléas grâce à des tables de calculs assez compliqués pour qu'on ne revienne pas dessus ici.

Devant les gares, les postes et les mairies, on ne voit plus aucun de ces horlogers de précision pondérée remesurer encore et encore l'occurrence du poser de ramier à la descente, et le quota de ces volatiles à la remontée. Tout un savoir ancestral sur la fréquentation de ces perchoirs tournant par les columbidés. À quoi peux-tu être utile, te demandes-tu, cher Tartempion. C'est bien simple. Il faut obtenir un prompt rétablissement de ces horloges frontales au-dessus des parvis des gares et des mairies. Pas pour une défense de l'heure comme un bien en soi, ou pour la bonne tenue des tableaux des pigeons. Juste pour qu'un pan entier de la science occidentale ne se perde pas définitivement. D'ailleurs, je me demande si les pigeons n'ont pas un peu grossi, depuis tout à l'heure.

Nicolas de La Casinière - Journaliste
Nicolas de La Casinière - Journaliste

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