Les années folles

Un mur des années folles Un mur des années folles

Quand j'ai poussé la porte, un homme souriant et étriqué dans un costume démodé m'a accueilli, me soulageant d'un de mes sacs. Un autre est arrivé et m'a proposé de le suivre. Nous sommes allés dans une pièce où un troisième homme m'a salué et m'a dit : "vous connaissez déjà Michel et François, bienvenue chez nous". À cet instant seulement, j'ai compris de quel côté se trouvait chacun d'entre eux.

- Jean-Benoît, bonjour.

- Bonjour.

- Vous avez eu une idée ?

- C'est vrai.

- J'imagine que ça a dû être un choc, au départ.

- Surtout quand on ne s'y attend pas. C'est arrivé bêtement, j'étais chez moi à équeuter des haricots aux pédoncules retors quand ma vue s'est troublée, je suis devenu sourd et j'ai eu comme un vertige. J'ai paniqué et j'ai appelé le Samu qui est intervenu très rapidement. Il paraît que ça touche encore les gens de temps en temps, quand ils se laissent aller. On m'a juste conseillé de me ressaisir pour que ça ne se reproduise pas.

- Vous êtes sous traitement ?

- Oui, j'ai huit heures de télévision par jour dont trois journaux télévisés.

- Qu'allez-vous faire de cette idée ?

- Je vais l'utiliser professionnellement, car elle est géniale.

- Vous en avez trop dit ou pas assez.

- J'ai l'idée d'une boîte aux lettres invisible.

- Comment ça ?

- C'est fini le temps des boîtes aux lettres, dépassé, ringard. Les plus belles cuisines ne sont-elles pas celles qu'on ne voit pas ?

- Je ne sais pas, je ne me suis jamais posé la question de la beauté d'une cuisine. Et comment faites-vous pour faire disparaître les boîtes aux lettres ?

- Je les enlève !

- Et le courrier ?

 

- Le courrier ! Vous n'avez que ce mot à la bouche ! Vous en recevez, vous, du courrier ?

- Non, mais...

- Mais quoi ? Moi non plus je n'en reçois pas et ils sont nombreux ceux qui, comme nous, ne reçoivent pas de courrier, je vais donc commencer par ces gens-là.

- Et les autres ?

- Les autres, je ne sais pas. C'est ma première idée, elle ne peut pas être parfaite.

- C'est vrai que c'est joli un mur… muré. À ce propos, on m'a dit que les murs ont parfois des oreilles ?

- Étayez.

- Je ne crois pas. Ils auraient juste des oreilles, c'est tout.

- Balivernes ! Par contre certains sont aveugles, ça oui.

- Vous avez déjà vu la muraille de Chine ?

- Jamais, c'est mon plus grand regret. Plus de 6 000 km de long et pas une boîte aux lettres !

- On peut acheter un mur ?

- Les murs commerciaux, oui.

- Eh bien, je vous offrirai un mur commercial pour votre anniversaire.

- Il est passé.

- Qu'à cela ne tienne, je vous en offrirai un quand même.

- J.-B. ?

- Oui ?

- Je n'ai jamais osé vous en parler, mais moi aussi j'ai une idée.

- Vous savez qu'il faut les mettre au vide-idées, normalement ?

- Je sais, mais elle est très belle et je ne peux pas m'en défaire.

- C'est quoi ?

- Je vais apprendre le rouge-gorge.

- C'est très difficile. J'ai une tante qui parle le merle couramment et sans accent depuis des années, elle commence à peine à échanger quelques politesses autour d'un ver avec Albert, un merle noir et gris.

- Je prendrai mon temps.

- Vous fumez ?

- Où ça ?

- Je vous proposais une cigarette.

- C'est interdit.

- Elles sont en chocolat.

- Dans ce cas… c'est du tabac noir?

- Au lait.

- Tant pis.

"Messieurs, c'est l'heure, il va falloir aller se coucher, il est 22 h. M. Lebeau, vous viendrez me voir pour votre comprimé du soir."

"J'arrive docteur, deux minutes et je suis à vous."

- J.-B. ...

- Quoi ?

- Je crois que cet homme est fou.

Zit - Chroniqueur
Zit - Chroniqueur

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