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    Gilbert S., le cinéphile qui en savait trop

    Gilbert, le geek nantais du grand écran. Gilbert, le geek nantais du grand écran.

    En plein centre de la ville de Jacques Demy, un cinéphile chevronné a patiemment transformé son appartement en temple du 7e art. Gilbert S., collectionneur passionné, a vécu plus de 50 ans d'histoire cinématographique à Nantes et ailleurs. Dans son antre, il conserve des documents et des bobines de chefs-d’œuvre en Super 8 parfois même jalousés par les archives municipales. Pour Terri(s)toires, il a accepté de dévoiler ses trésors bien gardés, et surtout de raconter les grandes heures du cinéma à Nantes. Silence... ça tourne !

    Un simple coup d’œil dans l'appartement de Gilbert le collectionneur suffit à deviner sa passion, ou peut-être faudrait-il dire son obsession. Du cinoche, il y en a dans toutes les pièces, du sol au plafond et sous toutes les formes que ses artisans ont bien voulu lui donner. Posters, livres, revues, DVD, reliques et pellicules tapissent les murs d'échos et de souvenirs.

    Gilbert a réussi à figer plus de 100 ans de cinéma au sein de son appartement qui peine à respirer sous tant de références au 7e art. Des affiches muettes au nom tonitruant se disputent le peu d'espace encore disponible dans un véritable vacarme silencieux. Sur les reliures, sur les murs, s'étalent des noms de stars et de films classiques ou inconnus, de chefs-d’œuvre du muet, de la Nouvelle Vague ou même du cinéma d’exploitation. Partout, des portraits de cow-boys, de monstres ou de diva accrochent le regard par un sourire, une grimace, un clin d’œil.

    "Home cinéma"

    Des bibliothèques surpeuplées ploient sous le poids de leur propre érudition. Certaines pourraient suffire à raconter le cinéma français à grand renfort de mots et d'images, d'autres restent incollables sur le cinéma américain ou exotique. Au milieu de ce trésor où rien n'est laissé au hasard, trône un majestueux projecteur Super 8 qui attend patiemment d'inonder de sa lumière la prochaine séance de cinéma de Gilbert.

    Ce parfumeur à la retraite organise en effet des projections dans sa salle de cinéma personnelle. Ses économies et son huile de coude lui ont permis de ramener chez lui une douzaine de sièges confortables qui font face à une toile blanche tendue au fond d'une salle cosy. Alors qu'un autre patchwork d'affiches masque le plafond, des figurines en résine dénichées dans des brocantes hantent la petite salle. King Kong, Hitchcock, Laurel et Hardy sont de la partie aux côtés de Charly Chaplin, de l’imperturbable Jean Gabin et même de Leatherface qui brandit sa tronçonneuse rouillée du haut de ses 50 centimètres.

    L'appartement de Gilbert a des histoires à raconter, mais beaucoup moins que son propriétaire au bagou intarissable. Des noms, des dates et des œuvres se bousculent sans arrêt sur ses lèvres comme pour s'échapper du dédale de son savoir. Pour peu qu'on lui dise le mot "Italie", voilà qu'il raconte à grand renfort de rires et de gestes les anecdotes de tournage du dernier film de Fellini, les frasques des œuvres de Pasolini ou encore les secrets de Dario Argento et Mario Bava, maîtres de l'horreur et du giallo au pays des Médicis. La plupart du temps, on ne parvient pas à le suivre. Tant mieux, il suffit d'écouter et d'apprendre, Gilbert se fait un plaisir de nous guider et il a déjà 59 ans de passion derrière lui...

    Du cinéphage au cinéphile

    La collection de bobines Super 8 de Gilbert. "La première fois que je suis allé au cinéma, j'avais quatre ans et j'ai dégueulé. Depuis, ça va mieux. À l'époque, le cinéma était une attraction magique pour toutes les familles de la petite bourgeoisie. On y allait plusieurs fois par semaine, c'était le rituel du mercredi ou du samedi. J'ai passé un nombre incalculable de soirées entières au Katorza ou à l'Apollo à regarder des dessins animés, des films kitchs ou débiles des années soixante, des news et des réclames sur grand écran. Le film n'était parfois qu'un prétexte : on y allait pour l'ambiance, les commentaires des spectateurs qui mangeaient et qui fumaient dans la salle. J'étais un cinéphage et je ne faisais pas le tri dans ce que je regardais : navet ou chef-d’œuvre, c'était toujours un voyage qui me captivait. Et puis, à 16 ans, je suis allé voir Le Procès, d'Orson Welles, à l'Apollo. J'ai rien compris, c'était très hermétique, mais c'est devant ce film qui m'a profondément marqué que ma cinéphilie a commencé. Avec mes économies de l'époque, j'ai aménagé une salle de cinéma dans ma propre chambre. Mes amis et moi passions des nuits entières à projeter des films sur pellicule que je trouvais par-ci, par-là. Le projecteur était à côté du lit, ça faisait un bruit fou, les copies étaient parfois d'une qualité atroce et très souvent en anglais non sous-titré. On ne pigeait rien, mais le simple fait de voir des images qui bougeaient sur un écran pouvait nous hypnotiser une grande partie de la nuit."

    Gilbert est le témoin d'une époque où l'image et ses écrans n'étaient pas encore dans toutes les pièces et dans toutes les poches. C'est pourquoi il lui voue un caractère presque religieux et reste un inconditionnel du cinéma classique, voire muet. "Très vite, j'ai appris que les bons films comportaient tous un message qui nous grandissait et qu'il fallait les recontextualiser dans leur époque pour les savourer pleinement. Petit à petit, je suis devenu un grand amateur des prodiges des cinéastes du "sacré", Dreyer, Bresson ou Buñuel. Ces maîtres du cinéma sont capables de construire des films aux images tellement fortes qu'ils sont compréhensibles même si on coupe les dialogues."

    Alors qu'il grandit dans une famille bien connue de parfumeurs nantais, Gilbert ne souhaitera jamais finir sa vie dans les flacons. Après quelques années de travail à Paris, il décide de monter une boutique de parfum dans la cité des ducs. Il y travaillera pendant 20 ans d'arrache-pied pour économiser, partir le plus tôt possible en retraite anticipée et se destiner à sa passion. "Ma cinéphilie est un boulot à temps plein et je lui ai sacrifié beaucoup de choses : je n'ai jamais eu d'enfants et ma famille n'a jamais compris cette passion dévorante. Dans un sens, le contact humain m'a manqué. Mais je ne suis pas non plus seul au monde."

    Un savoir-faire qui se perd

    Connu comme le loup blanc dans le milieu cinéphile nantais, voire français, Gilbert dépense ses économies dans des pièces de collection rares, des documents de tournage introuvables, mais aussi des bobines Super 8 qu'il va chercher dans toute la France auprès de réseaux de collectionneurs. Une grande famille qu'il préfère largement aux méandres d'internet. On raconte même que Jean-Pierre Jeunet, le père d'Amélie Poulain, lui aurait demandé de lui prêter des documents.

    À la fois spectateur et artisan, Gilbert restaure et entretient avec soin ses pellicules après les avoir fait traduire en français à partir de DVD par un bricoleur belge imbattable dans l'étrange alchimie analogique / numérique. Puis il les consigne soigneusement dans une bible qui répertorie tous ses films par pays et indique la durée et la version de la copie. Un travail de titan qui ne lui laisse plus beaucoup de temps pour les regarder.

    "Certaines copies Super 8 peuvent valoir dans les 400 ou 500 euros. C'est très cher et ça me prend beaucoup de temps, mais j'essaye de reconstruire les conditions de visionnage de l'époque à laquelle les films sont sortis, sinon j'ai l'impression de trahir l'auteur. Même si les DVD et les Blu-ray sont des formats de très bonne qualité, je trouve que le numérique est trop froid et qu'il gomme les imperfections parfois inhérentes à l'image d'un vieux film. Je suis un peu de la vieille école." Le prix à payer d'une telle collection pourrait sembler excessif à bien des spectateurs. Mais il n'est rien quand on observe la passion et la patience avec lesquelles Gilbert improvise une séance de visionnage. La magie du cinéma opère sous ses gestes précis alors qu'il éteint les lumières, installe la pellicule ou règle le projecteur et ses objectifs. Sur l'écran blanc, il projette aussi bien son âme qu'un savoir-faire qui se perd.

    Les grandes heures du cinéma à Nantes...

    "Il y a quelques années, j'avais invité un projectionniste du Gaumont dans ma salle de projection personnelle. Il a été tellement soufflé par le film et l'atmosphère du lieu qu'il en a oublié d'assurer sa propre séance de cinéma. Il est arrivé en retard, mais ce n'est pas si étonnant : cette salle de projection est tellement intime qu'elle fait perdre toute notion d'espace et de temps."

    De ses premiers émois enfantins aux rencontres de cinéphiles, Gilbert a de nombreuses fois croisé les grandes heures du cinéma sur les pavés nantais. "Je crois que mes plus vieux souvenirs d'enfance remontent au succès impressionnant de La Vache et le Prisonnier (1959), où la file d'attente s'étendait de l'Apollo jusqu'à la place Graslin, 30 mètres plus bas. Rebelote avec la sortie du mythique West Side Story (1960) ou encore de Ben-Hur (1959) et sa fameuse course de char en 70 MM. Le format d'image était gigantesque, les gens n'avaient jamais vu ça et les séances de projection n'ont pas désempli pendant deux ans. C'est d'ailleurs dommage qu'on ne voit plus ce genre de réalisations à la fois soignées et populaires. Le cinéma en tant qu'art est en pleine déconfiture : on le transforme en vaste divertissement alors que les producteurs indépendants disparaissent et que les réalisateurs actuels sont condamnés au formatage ou à l'anonymat. »

    "À l'époque, le cinéma était également plus "passionné" : l'ambiance était parfois explosive dans les salles obscures, il y avait même des débats houleux en plein pendant la projection. À la salle Paul-Fort, quand il était venu présenter Tout va Bien (1972), Godard avait déclaré au sujet du choix de son actrice principale Jane Fonda : "J'aurais choisi n'importe quelle actrice américaine pour rentrer dans le marché américain". C'en était trop pour certains puristes qui lui ont aussitôt lancé une pluie de petits-suisses ! Une autre fois, avec Je vous Salue Marie (1985), Godard avait mis à genoux les intégristes qui s'étaient rassemblés pour prier contre son film devant le Katorza. Beaucoup de Nantais s'en souviennent encore. Et puis... il y avait des films qui traumatisaient les spectateurs, à une époque où on avait moins accès à des images violentes. Les casse-cous qui étaient allés voir les 120 jours de Sodome, de Pasolini (1975), n'étaient pas prêts psychologiquement, et ressortaient parfois de la séance en vomissant."

    Et puis, bien sûr, il y a Jacques Demy, le réalisateur nantais passé maître dans l'art de la Comédie musicale. Gilbert a suivi sa carrière et a même assisté à quelques-uns de ses tournages.

    … et Jacques Demy

    "Pour Une Chambre en Ville (1982), Jacques Demy avait réuni une bonne centaine de figurants dans la rue du Roi-Albert, entre la cathédrale Saint-Pierre et la préfecture, pour filmer un affrontement entre manifestants et CRS. Il fallait voir ce chœur de faux CRS chanter à tue-tête pour les besoins du tournage de cette comédie musicale ! Il y avait des bombes lacrymogènes et des badauds partout. Tout Nantes était en effervescence. Les figurants se sont tellement pris au jeu qu'il y a finalement eu un vrai blessé. Bien que le film se déroule à Nantes, les habitants n'ont pas daigné aller le voir et ça a fait un bide commercial. C'est dommage."

    Pendant des heures, on pourrait écouter Gilbert narrer de la même manière les frasques de l'excentrique Ginette Valton, aperçue dans Lola du même Jacques Demy. Cette actrice extravagante des années soixante se pavanait en manteau léopard, les ongles peints en vert pétant, et déclamait de longues tirades à la piscine Léo-Lagrange... Mais il est déjà tard. Il faut donc le prier d'écourter sa description détaillée du tournage catastrophique de l'Ironie du sort, dans le vieux Nantes. À cette époque, le réalisateur, Édouard Molinaro, avait été obligé de rapatrier son équipe à Paris parce que Marie-Hélène Breillat, sa femme, et actrice principale du film, était en pleine crise de manque...

    Toutes ces anecdotes et leurs personnages prennent vie et se bousculent en désordre dans les récits croustillants de Gilbert. Mais s'il transmet volontiers son savoir, son héritage matériel est gardé plus jalousement. "J'avais prêté une bobine d'un film de Buster Keaton à une exposition qui me l'a rendue dans un état déplorable. C'est pour ça que je suis très méfiant à l'idée de prêter mes pièces. Bon nombre de conservateurs ne savent plus en prendre soin. Je préfère les savoir à l'abri, chez moi."

    Difficile de donner une valeur marchande à la collection de Gilbert, mais nul doute qu'elle recense un patrimoine inestimable. Comment comprendre alors le choix de ce collectionneur quand il avoue "Mes bobines ne sont pas assurées. Elles peuvent cramer avec mon appartement un jour ou l'autre... Tant pis." ? une confession qui laisserait presque à bout de souffle, qui est d'ailleurs un de ses films préférés.

     

    Visiter l'appartement de Gilbert

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    Mathias Averty - Journaliste
    Mathias Averty - Journaliste

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