Actualités : inscription à la newsletter de Terri(s)toires

Recherche

Les ebooks à la Une


Folles journées
Folles journées Après Nantes voyage, les Romanciers Nantais ont réalisé un nouveau recueil en partenariat avec un événement phare de la…


Le FC Lorient
Le FC Lorient Troisième club professionnel breton, le FC Lorient est une valeur sûre du football français. De la première saison au…


C'était Ginette
C'était Ginette Première femme députée du Maine-et-Loire, comme l'indique le sous-titre du livre qui lui est dédié, Ginette Leroux était une…




  • Les feuilletons à la Une


    C'est vous qui le dites
    C'est vous qui le dites Puisqu'on vous le dit ! Cet espace vous est en effet réservé, sous réserve de prendre vous-mêmes la parole. Un point de vue à partager, un nouveau…


    Dans la roue d'Europ'raid
    Dans la roue d'Europ'raid La journaliste Delphine Blanchard embarque à bord d'une Peugeot 205 qui participe à l'édition 2017 d'Europ'raid. En 23 jours, elle va traverser 20 pays et parcourir plus…


    Chomlaik
    Chomlaik Marion Gommard-Jouan est partie à la rencontre "des artistes qui donnent à voir le monde". Au fil des histoires glanées sur plusieurs continents, et notamment à chaque…




  • Comment vont les fourmis ?

    -

    Écoutez l'émission de Jet FM sur l'économie sociale et solidaire (27 janvier 2017) :

     

    -

    Nos partenaires

    

    Chomlaik, ép. 15

    Haïti - Ronaldson Sylla : la danse commence là où l'imitation s'arrête

    Ronaldson Sylla Ronaldson Sylla - © Marion Gommard-Jouan

    Ronaldson Sylla a trente-six ans. Il est danseur, professeur de danse et chorégraphe. Il dirige l’école Sylla Danse Académie, qu’il a fondée à Port-au-Prince en Haïti pour y enseigner essentiellement les danses traditionnelles haïtiennes, mais également travailler sur ses propres chorégraphies avec sa troupe. Dans son travail de création, Sylla s’inspire des danses oubliées de ses ancêtres pour en faire une danse contemporaine qui s’inscrit dans la culture haïtienne. (Quinzième épisode du feuilleton Chomlaik).

     

    Comment avez-vous commencé à danser ?

    Mes parents nous avaient envoyés, mon frère, mes sœurs et moi, passer nos trois mois de vacances en province, aux Cayes. Au bout d’un mois, mon père est venu nous chercher pour retourner à Port-au-Prince. Et comme c’était les vacances, il n’y avait pas d’enfant avec qui jouer. Mais ma grande sœur dansait. Un jour elle m’a dit, « viens avec moi » et elle m’a emmené à sa répétition de danse. Le professeur m’a dit, « ici on ne regarde pas, il faut danser. » Alors, me voilà en train de danser ! Pour moi, c’était comme si la danse m’avait appelé. Si j’avais du prendre la décision moi-même, c’est sûr que ce n’est pas la danse que j’aurais choisie ! Mais la danse m’a choisi.

    J’ai commencé à danser en 1995, et cela va donc faire vingt-deux ans que je danse. Quand j’ai commencé, je travaillais sur un spectacle où je devais apparaître. Nous étions vingt-deux danseurs et je devais faire l’entrée. Mais finalement je n’ai pas dansé. Il y avait des danseurs plus moches que moi qui ont pourtant participé ! Et moi, le professeur m’avait écarté. Alors je me suis remis en question. J’ai décidé : je ne danse peut-être pas cette fois, mais la prochaine fois je serai un des danseurs étoiles. J’ai redoublé d’efforts, et un jour j’ai fait ce spectacle. Sur vingt-trois morceaux chorégraphiques, j’en ai dansé vingt-et-un. Cela a été ma grande motivation. Cela m’a permis de continuer ; je me suis dit, j’ai ma place, j’ai moi aussi quelque chose à offrir.

     

    Comment avez-vous découvert les danses traditionnelles haïtiennes, qui semblent très nombreuses et variées ?

    Quand j’avais vingt-deux ans, je suis parti explorer tout le pays pendant trois ans. De Cap-Haïtien aux Gonaïves, à Saint-Marc et ailleurs, j’ai rencontré les gens, j’ai découvert leurs danses. J’ai dormi dans les lakou [structures organisationnelles claniques et rurales, liées à la culture traditionnelle vodou], à Souvenans, Badjo et Soukri [trois lakou sacrés du vodou, situés aux Gonaïves]. J’ai réalisé que la manière de danser à Port-au-Prince était différente de celle de ces régions. Des danseurs, parfois des enfants plus jeunes que moi, m’ont appris comment danser à leur manière. Ce sont ces techniques-là qui m’ont poussé à travailler davantage autour de la danse traditionnelle, car elles sont en train de se perdre. Les danses traditionnelles ne sont pas enseignées aux jeunes. On leur montre des mouvements sur des rythmes, alors on dit qu’on leur enseigne la danse traditionnelle… Mais il ne s’agit pas réellement des rythmes traditionnels.

     

    Comment, venant du monde traditionnel, avez-vous découvert la danse contemporaine ?

    On m’a invité à animer un atelier au Canada. C’est là-bas que j’ai découvert la danse contemporaine, et cela m’a intéressé. Je me suis dit qu’il n’y avait pas de différence profonde entre les danses et les rythmes d’Haïti et de l’étranger. La seule différence ici, c’est l’utilisation des tam-tams, c’est tout. Le vrai problème, c’est le niveau technique. Si je décide de chanter un jour, bon, tout le monde peut chanter ! Mais il y a une façon de chanter particulière. Et il y a donc une façon de danser, qu’il faut apprendre impérativement dans une école de danse. Au Canada, j’ai donc appris la danse contemporaine, avec des professeurs.

     

    Pourquoi est-il important de continuer la tradition ?

     

    Il est essentiel de garder la tradition, car c’est une identité. Si on vous demande de dessiner un Haïtien, comment allez-vous faire ? Si vous dessinez un Japonais, vous allez le dessiner avec les yeux bridés, et avec sa culture. Un Haïtien, vous allez sûrement le peindre noir ; mais à part cela nous sommes plutôt américanisés. Nous mangeons comme les Américains. Dans le temps, nous avions la cassave, le maïs… Aujourd’hui nous n’utilisons que du blé et des produits importés. Mais malgré tout, si vous voulez peindre Haïti, vous allez représenter notre musique, notre danse, notre cuisine. Pour moi, c’est cela un peuple. Par sa danse, on peut reconnaître un Haïtien.

     

    Nous avons le kompa, la danse populaire, mais nous avons aussi toutes ces danses traditionnelles, le congo, le ibo, le nabo… qui ne sont pas dansées dans les bars. Et tout cela est associé au vodou. Et pourtant, dans les écoles on voit des parents qui refusent que leurs enfants apprennent les danses folkloriques. C’est un débat, une lutte à part entière. Je milite pour faire comprendre que l’on doit enseigner ces danses dans les écoles, de la crèche jusqu’au secondaire. Si l’on commence avec les ados, les jeunes adultes, c’est trop tard, ils ont déjà leurs habitudes. Il faut commencer avec les enfants. Moi, j’ai commencé à danser à treize ans, et je pense que c’était déjà trop tard.

    Alors c’est ma mission, je veux enseigner les danses traditionnelles dans les écoles. J’ai déjà commencé. J’ai des partenariats avec quatre collèges. Et je ne compte pas me reposer sur mes lauriers et me plaindre que rien ne se passe ! Il faut s’impliquer.

     

    Comment envisagez-vous votre travail de création par rapport à cette volonté de préserver les traditions ?

    Avec mon propre ressenti, j’associe les formes de danse moderne, contemporaine et traditionnelle d’Haïti. Mes danseurs peuvent danser le yanvalou, qui est moderne, tout comme les danses traditionnelles. Il s’agit simplement de changer de point de vue.

    Quand on est artiste, on ne doit pas rester cloîtré dans un domaine. Je ne peux pas exiger de mes danseurs qu’ils ne dansent que les danses traditionnelles. On doit connaître ces danses qui font notre culture. Mais en même temps il faut savoir s’ouvrir. Il faut voir ce qu’il se passe dans ce monde globalisé ; nous y avons accès. Moi, je m’intéresse à toutes les formes de danse. J’en fais un mélange, pour proposer quelque chose et pour discuter. Si un amateur de danse contemporaine découvre notre travail, il va sentir comment nous comprenons la danse traditionnelle. Nous la faisons évoluer. Cela ne veut pas dire que la danse telle qu’elle est pratiquée dans la plus pure tradition n’est pas bonne. Simplement, elle est automatique. Alors que la danse que je crée est une danse soutenue.

     

    Comment le public perçoit-il cette création ?

    Très mal ! Il est difficile de changer l’appréhension du public vis-à-vis de la création contemporaine. En observant l’histoire, je comprends que si l’on veut changer quelque chose, on doit l’imposer. Alors nous commençons à imposer notre manière de danser au public. On ne peut pas me demander de danser comme mes ancêtres. Avant, je le faisais. Mais beaucoup de choses ont changé. Chacun a sa propre manière de voir le monde. Dans chaque action, il y a un peu de la personne qui la réalise. Et dans mes créations, il y a un peu de moi. Ce que je présente, c’est ma propre compréhension de la danse.

     

    Qu’est-ce que la danse pour vous ?

    La danse, c’est moi ! Et la danse c’est toi, c’est nous tous. Pour moi, la danse commence là où l’imitation finit. Je n’aime pas imiter les autres. C’est pour cela que j’associe le moderne au contemporain. Quand on danse le ibo, il n’y a qu’une bonne manière de danser. Mais je ne reste pas enfermé dans le ibo. Je ressens, j’ai des choses à dire. Je dois dépasser ces limitations.

     

    Comment envisagez-vous le futur de la danse haïtienne ?

    Aujourd’hui, la danse haïtienne est presque inexistante. Il n’y a que quelques écoles de danse comme la mienne. Les parents y envoient leurs enfants juste pour le plaisir, plutôt que pour apprendre la culture haïtienne. Et même certains de ces professeurs ne connaissent pas vraiment les danses qu’ils enseignent. Je pense donc que le futur de la danse est très incertain.

    Quand vous allez voir un spectacle, vous voyez cinq pourcent de danse traditionnelle, et le reste c’est du modern-jazz ou de la danse contemporaine… Je ne suis pas contre ces danses, mais je pense que si on propose quelque chose au public, il faut présenter quelque chose d’original, une danse à nous. Encore une fois, l’avenir de la danse haïtienne est très incertain. C’est pour cela qu’il faut enseigner la danse, la musique, la peinture dans les écoles. Aujourd’hui, ce ne sont pas des chants traditionnels que l’on apprend dans les jardins d’enfants, mais des chansons françaises !

    Il y a bien une certaine relève parmi mes élèves. Mais le facteur économique et social est trop important. Les filles dansent, mais une fois qu’elles ont une famille les femmes restent à la maison avec leurs enfants. Il n’y a que les hommes qui continuent, et c’est dommage. Ces jeunes assureront peut-être l’avenir, mais je ne peux en être sûr.

    Il n’y a pas de financement pour la culture. Tout ce que nous produisons, c’est avec nos propres ressources. Je ne sais pas ce que fait le Ministère de la Culture ! Ce n’est pas seulement la danse, c’est la culture en général qui est en danger. Il n’y a pas de génération d’artistes spontanée. Il faut transmettre le goût de la culture. Pour cela, il faut monter des spectacles, et cela demande énormément de ressources. Il n’y a plus de salle de spectacle ici ! Il n’y a que les hôtels et les centres de convention ; il faut y monter à chaque fois une scène, les lumières et tout le reste, et cela n’a pas la qualité d’un théâtre. Louer l’espace, la scène, le manager, les lumières… Tout cela a un coût.

     

    Comment décrivez-vous la création sur laquelle vous êtes en train de travailler ?

    Je travaille sur le chiffrement de la danse : comment danser par les chiffres pour en faire une combinaison. Je ne peux pas en dire beaucoup plus car ce projet est en gestation. Je compte commencer la création concrètement en Martinique lors d’un échange auquel je participe en juin 2017.

    Je crée sur la piste de danse, pendant mes sessions de travail avec les artistes. Il s’agit d’un feeling, que j’ai acquis avec mes professeurs. Je ne fais pas la création d’un côté et la direction des danseurs de l’autre ; au contraire je crée en même temps que je travaille avec eux. Le feeling des danseurs se transmet à moi, également. Si le danseur est épuisé physiquement ou moralement, alors moi non-plus je ne peux pas créer. C’est une vibration. En créole on dit : « fok mayonese la, matché » [il faut que la mayonnaise prenne] ! Il faut qu’il y ait un contact permanent entre le chorégraphe et ses artistes. Il y a une concentration absolue pendant ces séances.

     

    Avez-vous un message pour le monde ?

    « Au commencement était la parole, et la parole était Dieu. » Tout ce qui bouge, danse. Chaque pays a sa culture. Nous devons conserver toute cette richesse. Je n’ai aucun problème avec l’Occident en soi, mais l’Occident nous envahit trop. Nous devons être plus nombreux à faire ce travail de préservation de la tradition. Il s’agit de ce que nos parents nous ont légués. Les grottes, les lakou, les monuments… il faut préserver ce patrimoine. On ne doit pas les profaner. En ce qui me concerne, je suis danseur, donc je vous dis : dansez. Quand on approuve la vie, on danse ! Et pour moi, la danse c’est ma vie. En créole, je vous dis : dansé dansé !

     

    Texte original de Marion Gommard-Jouan sur www.chomlaik.com (traduit de l'anglais).

     

     

     

    L'auteure

    Marion Gommard-Jouan, globe-trotteuse des arts vivants

    Marion Gommard-Jouan

    Marion n'a pas perdu de temps. Des études brillantes, une belle expérience professionnelle à l'étranger, un mariage d'amour, et maintenant un tour du monde comme voyage de noces… pas mal à seulement 26 ans. Après avoir grandi au Mans, la jeune femme aussi douce et souriante que déterminée a fait ses études à Nantes : une classe préparatoire, puis l'école prestigieuse Audencia, qu'elle a choisie pour son master spécialisé sur les organisations culturelles et son ouverture sur l'international. "Avant d'être diplômée, je suis partie au Cambodge. J’y ai été embauchée et en parallèle, j'ai suivi des cours du soir et ai terminé là-bas mon master en management des institutions culturelles."

    Elle occupe pendant près de quatre ans le poste de responsable communication pour Cambodian Living Arts et rencontre de nombreux artistes traditionnels. Leur vision de l'art l'interpelle et lui donne envie de la confronter à celle d'autres professionnels de l'art traditionnel à travers le monde. Un projet qui rejoint un autre rêve, planifié depuis des années avec son petit copain David Jouan, 29 ans aujourd'hui, amoureux de la Bretagne et marin aguerri : un tour du monde à la voile. Fin 2014, le couple fait un aller-retour vers la France pour se marier et Marion trouve une nouvelle mission, "six mois pour le festival Musiques Métisses à Angoulême". L'été dernier, ils achètent leur voilier, un monocoque en acier de 10 mètres.

    Après un voyage d'un mois et demi en Inde, Marion et David ont entamé leur tour du monde à la voile le 11 novembre dernier. À chaque escale, ils rencontrent des acteurs de l'art traditionnel, dénichés grâce à des associations locales, au réseau des Alliances françaises… et directement sur le terrain. Les interviews sont rassemblées sur un site, Chomlaik.com. "En khmer, chomlaik signifie étrange, bizarre. C'est un clin d’œil au Cambodge où est né le projet, et j'ai choisi ce nom parce qu’en faisant dialoguer ces artistes du monde, il ressort des similarités mais aussi parfois des différences étonnantes. On prend souvent l’autre, l’inconnu, l’étranger pour bizarre."

    En savoir plus : www.chomlaik.com / Marion Gommard-Jouan sur Linkedin

     

    Bonus : la danse magique de dauphins autour du voilier de Marion et David...

    Dolphins from Marion Gommard on Vimeo.

     

    Thibaut Angelvy

     

    Lire tous les épisodes du feuilleton Chomlaik

    Partager cet article :

    Dans la même rubrique :

    Vous n'avez pas le droit de laisser un commentaire ! Veuillez vous connecter ou vous abonner si vous n'avez pas encore de compte...