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- Alors, comment vas-tu Ginette ? Et avec ton grand, ça va mieux ?
- Ben, ma pauvre Françoise, c’est toujours pareil ! Ça fait maintenant un an et demi que mon Jacquot et moi on en prend plein la tête. C’est que du haut de ses 14 ans, notre Mathieu, ça ne lui fait pas peur de nous insulter et de vouloir faire ce qu’il veut. Et le pire, aujourd’hui, c’est que ça déteint sur son frère qui va avoir douze ans.
- Mais Ginette, il est grand temps de marquer les limites, avec Mathieu. Si toi, tu te sens pas à la hauteur, aide-toi de ton Jacquot, à le voir comme ça, ton mari, il ne me semble pas manchot !
- Je suis bien d’accord avec toi, mais avec les ados d’aujourd’hui, ce n’est pas simple. L’éducation change, ce n’est plus comme dans le temps où nos parents prenaient moins de gants, une bonne claque et hop ! De suite ça fermait la parenthèse, et nous, la tête dans les étoiles, on ne mettait pas deux heures à reconsidérer la chose, on savait bien que la limite était là . Aujourd’hui, nos mômes ne nous craignent plus, ils n’ont plus peur du gendarme, mais à la fois, je vois bien qu’ils sont petits et qu’ils ont du mal à nous lâcher la main…
Pourtant, pour Mathieu, on peut dire qu’on a essayé pas mal de choses : psychologue, pédopsychiatre, thérapie familiale... Maintenant, Jacquot dit que ce serait peut-être bien de voir l’assistante sociale pour faire une demande d’aide éducative à domicile.
C’est vrai que sur Nantes, il y a plein de choses pour nous aider, mais très honnêtement, ça traîne en longueur, et concrètement, moi, je dis que ça n’a pas changé notre quotidien. Ça gueule toujours à la maison et j’ai vraiment peur que si ça continue, Mathieu redouble une deuxième fois sa 4e, et pire, qu’il touche à l’alcool ou à la drogue et qu’il rompe définitivement le dialogue avec nous.
- Eh bien, je vous plains tous. Ça me fait penser à madame Chabon qui, elle aussi, en voit des vertes et des pas mûres avec sa fille qui se scarifie. À 13 ans, la gamine a décrété de se maquiller et de s’habiller comme une femme. Ben oui ! Faut faire comme les copines ! Si t’as pas ton portable, ton Ipod, ton maquillage, et si t’as pas encore surfé sur un site porno, t’es naze ! Mais aussi, c’est vrai que ce n’est pas facile pour ces jeunes qui se cherchent, et les parents sont bien souvent à mille lieux de connaître ce qui se trame réellement dans les cours de récré. En plus, le père est parti et la pauvre madame Chabon élève la petite toute seule. Tu sais Ginette, entre nous, ça doit pas être facile non plus l’adolescence dans les familles recomposées.
Tiens ! Ça me fait penser aussi à un truc que j’ai vu sur internet, une idée géniale qu’on a pondue en 2009, en Ille-et-Vilaine. La chose me paraît franchement intelligente et novatrice, c’est un internat qui accueille des ados en rupture de dialogue avec leurs parents. J’ te mettrai ça demain dans ta boîte aux lettres, t’y jetteras un coup d’œil et tu verras, c’est fait pour des gamins comme ton Mathieu et pas du tout pour des jeunes qui ont des troubles du comportement. C’est là qu’on voit que les besoins des sociétés modernes changent. Aujourd’hui, il faudrait aller plus loin dans la politique éducative. Continuer à protéger l’enfant, c’est très bien ! Mais aider d’avantage les parents serait encore mieux ! Tiens ! Ça serait bien que sur Nantes on s’inspire de cette idée, qu’on construise un grand bâtiment qui serait multiprofessionnel dans le domaine de l’éducation. Une structure, par exemple, suffisamment grande, qui serait aussi un hébergement d’urgence, un lieu qui accueillerait durant une nuit, un week-end ou une semaine, des ados encombrés par leurs problèmes perso ou familiaux. Ce serait pour eux comme un lieu de décompression, d’apaisement, de recentrage, et puis on pourrait espérer, une fois revenu à la maison, voir le jeune et sa famille repartir dans une nouvelle relation. On pourrait aussi, et pourquoi pas, imaginer un endroit où nos jeunes apprendraient à devenir des adultes et même des citoyens. On parlerait avec eux de la convention des droits de l’enfant de 1989 et on poursuivrait le débat sur la crise éducative.
- Oui, c’est une bonne idée, ça, Françoise ! Et puis, dans ton bâtiment, on pourrait s’inspirer des valeurs du scoutisme, c’est un truc qui se perd, mais au fond c’est dommage, moi qu’étais éclaireuse neutre de France, j’ peux te dire que ça m’a apporté bien des choses.
- Eh oui, c’est pas bête ! C’est vrai que nos petits manquent de retour à la nature et aussi de repères et de valeurs humaines. C’est malheureusement nous qui sommes responsables de cette société individualiste, on a beau essayer de faire machine arrière, nos mômes sont nés dans cette société de consommation. Alors c’est normal, ils sont pour la plupart rentrés dans le moule et ils se préparent à devenir à leur tour de grands consommateurs… Mais si dans notre ville on élevait un bâtiment suffisamment haut, suffisamment coloré pour que de loin nos jeunes le voient, peut-être qu’on inverserait la vapeur, nos gosses laisseraient la surconsommation, ils pousseraient d’eux-mêmes la porte et ils découvriraient un autre univers, un autre espoir…
- Et puis ! On pourrait leur inventer un chemin initiatique qui serait aussi un engagement civique, disons que ça concernerait des jeunes à partir de 11 ans. Les mômes ont besoin d’épreuves et au moins, là , les risques encourus seraient mesurés. Y a trop de jeunes qui se foutent en l’air à cause de mauvaises influences, par manque de présence parentale, par ignorance, par manque de père ou d’éducateur initiateur. Et puis dans ce parcours initiatique, les ados lâcheraient un peu la boîte d’Haribo, la télé et Facebook, ils seraient moins passifs. Ils quitteraient un peu papa-maman ; pour certains, ils découvriraient les plaisirs de la nature, le respect de l’environnement, le sport, la vie en communauté, les voyages, le goût de l’effort, l’autonomie. Ils deviendraient un peu plus responsables, et à travers de vraies actions de solidarité, ils se sentiraient utiles et un peu plus humains... Faudrait, ma chère Françoise, espérer qu’ils en ressortent grandis avec déjà un sens critique et surtout une plus grande confiance en eux.
- C’est pas mal ce que tu dis là , je vois d’ici le tableau, on pourrait encourager les jeunes qu’auraient réussi ce parcours initiatique en leur remettant, et pourquoi pas, un certificat ; je suis sûr que Jean-Marc Ayrault s’rait pas mal dans ce rôle-là  !
Bon ! C’est pas le tout, mais moi faut qu’ j’aille bosser, bisous ma Ginette et surtout garde le moral en attendant de voir sortir de terre notre folle utopie. Bisous aussi de ma part à ton Jacquot et à Mathieu.
- Bisous et bon courage, Françoise ! Au fait ! J’ t’ai même pas demandé des nouvelles de Claire, elle va mieux ?
- Bon là , j’ai plus le temps, faut que je me sauve, j’ te raconterai ça une autre fois. Mais tu sais, vaut mieux que ton Mathieu fasse sa crise à 14 ans plutôt qu’à 40 ans comme ma fille. Tu sais, dans la tête de Claire, c’est un vrai merdier et j’aurais certainement préféré qu’elle m’en fasse baver avant plutôt qu’à son âge. Bon ! Là , pour de vrai je te laisse, salut Ginette.
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Un œil sur la ville Authenticité, humanité, solidarité, fraîcheur... les nouvelles de Dominique Guilmaud, 51 ans, sont à l'image de leur auteur. Né rue des Hauts-Pavés, à Nantes, il a vécu toute sa vie dans la Cité des Ducs, au contact de la ville et de ses habitants. "Enfant, j'étais souvent dehors, et j'aime cette faune de commerçants, de gens de la rue. Observateur, je me suis toujours intéressé à l'humain", affirme-t-il. En situation de handicap "non visible" depuis 32 ans, il a tour à tour dû abandonner différents métiers dans l'artisanat avant de devenir... créateur de marionnettes ! Actuellement en recherche d'emploi, il s'est senti concerné par l'appel à contributions de Ma ville demain (www.mavilledemain.fr) et en a profité pour partager ce qui lui tient à cœur. "J'ai envie de parler des gens autour de moi et de leurs souffrances, transmettre des bribes de la vie quotidienne, être le témoin d'une réalité à la fois dure et légère."
Thibaut Angelvy |





















