Damgan, à l'entrée de la presqu'île de Ruys. La rentrée approche. Les derniers badauds de l'ultime marché nocturne du mercredi soir remontent tranquillement la rue de la plage pour rejoindre leurs pénates. Un couple franco-britannique s'attarde à côté du chevalet de la jeune portraitiste. "Bonsoir Madame. Pourriez-vous croquer nos deux petites filles ?", s'enquiert la maman. "Euh oui, bien sûr", répond la jeune femme, légèrement surprise par le "Madame" qui ne cesse de l'étonner, malgré ses récents 33 ans.
"Vingt minutes par portrait, ça vous convient ?". "Oui, mais mon mari et moi n'avons pas trop d'argent, et pourtant, quand j'étais petite, mes parents m'avaient offert un portrait, et cela m'avait beaucoup plu. J'aimerais donc en faire autant". Céline Civel, c'est son nom, n'hésite pas longtemps, et leur propose les deux portraits à 15 € au lieu de 30 € habituellement. La maman acquiesce et l'artiste redéploie son chevalet qu'elle venait de ranger, avant d'installer la plus jeune des petites filles sur une chaise pliante.
Le sourire de l'humilité
Elle fouille dans une grande valise noire où s'entremêlent joyeusement pinceaux, crayons et autres tubes de peinture. Le fusain entre les doigts, les premiers traits glissent avec grâce sur le blanc vierge d'un papier aquarelle. Le sourire de la jeune femme a disparu, laissant place à un stoïcisme digne de La Joconde. "Observation, donc concentration", explique-t-elle une demi-heure plus tard tout en rangeant, dans le désordre, ses crayons. "C'est la clé ! Un bon portrait puise sa ressemblance et donc sa qualité dans l'observation. Il ne s'agit ni d'embellir, ni de transcender, juste reproduire... Et comme toute chose, cela s'apprend, avec le temps", glisse-t-elle dans un sourire pétri d'humilité.
En quelques minutes, les traits de la jeune fille apparaissent, couchés sur le papier. Saisissants de vraisemblance. Céline s'arrête un instant. Son regard court et saute du dessin à la petite tête blonde et de l'original à la copie. Elle esquisse une moue, un brin dubitative, cherche, et finalement appose ses doigts sur le portrait afin d'effacer une paupière. Observe de nouveau, s'arrête et refait glisser le fusain. Une nouvelle paupière apparaît. Vingt minutes et quatre pommettes plus tard, la maman retient difficilement son émotion et remercie chaleureusement la jeune femme qui ne semble pas totalement convaincue par son travail. Le perfectionnisme d'une portraitiste…
De dessin en desseins
Partie très jeune du foyer de sa maman, peintre également, Céline Civel, après une année de fille au pair aux Baléares et quelques mois de secrétariat en Tunisie, se décide, la vingtaine passée, à entreprendre des études de graphisme. Elle y apprend la technique brute du dessin et l'appréhension de la matière, mais entrevoit aussi les perfides desseins de son métier en devenir. Une courte expérience dans un bureau d'études, à Nantes, où elle travaille entre autres sur le design d'enseignes commerciales, lui enseigne la triste réalité de sa profession, et lui désigne clairement les chemins qu'elle ne souhaite pas emprunter. De petits boulots en courtes formations, la jeune femme continue de peindre en mélangeant différentes techniques. Le pastel à l'huile combiné à l'aquarelle et aux effets de matière devient bien vite sa marque de fabrique, sans pour autant ignorer complètement les autres approches.
En 2007, le destin la pousse à découvrir l'univers des marchés, mais par peur ou peut-être par timidité, la jeune femme n'ose pas exposer ses toiles, dans un premier temps. La peinture et la gravure sur verre lui fournissent donc l'occasion de mêler art et liberté. Deux saisons durant, elle sillonne les marchés de Noirmoutier, où elle réside, et propose donc ses services de verres et autres vases aux touristes tout en travaillant sur l'île en tant qu'animatrice en milieu marin. Cet équilibre lui permet d'allier apprentissage artistique et appréhension de la nature, tout en continuant à peindre sur toile des créations plus personnelles.
Dix toiles et c'est (pas) le Pérou
Un voyage en Argentine et au Chili achève de la convaincre que la vie, c'est avant tout le mouvement… et la sincérité. Elle quitte donc Noirmoutier et ses touristes promeneurs "léchant leurs sempiternelles glaces à la framboise", abandonnant le verre pour enfin proposer son véritable travail. À bord de son Ford Transit, elle décide de sillonner les routes de France, qu'elle ne connaît pas, à la recherche de
rencontres et de l'épanouissement artistique. Cette dernière étape marque un grand pas dans son existence colorée. L'avenir est incertain, le quotidien parfois épique, mais au moins, elle "se sent vivre", et c'est déjà beaucoup.
Depuis l'année dernière et un voyage de quelques mois en Argentine, en Bolivie et surtout au Pérou, Céline propose également quelques bijoux fait main en Alpaca, métal que l'on trouve le plus souvent le long de la Cordillère des Andes. C'est là -bas, au contact des autochtones de Cusco, la cité des Incas, qu'elle a appris à travailler cette nouvelle matière.
Cette soif de découverte et de partage n'a pas fini de s'épancher, puisque la jeune femme repart dès la fin du mois en terre péruvienne pour un séjour au sein d'un collectif d'artistes. "Mais tout ça est très vague. Rien n'est vraiment défini. On verra bien". Ce qui l'est moins, ce sont ses dix dernières toiles, toutes fraîchement peintes, et qu'elle espère exposer dans quelques galeries, à Nantes ou ailleurs. Des toiles aux accents colorés et aux reflets torturés, à la Chagall. Des toiles où l'authenticité et la sincérité se marient avec la grâce et le talent.
Pour ceux qui veulent en savoir plus, ou souhaitent organiser une exposition : www.celine-civel.fr





















