À mi-chemin, la route traverse une commune dont les façades alignées s’étirent de chaque côté de l’infertile sillon qu’elle dessine. Nous sommes arrivés à Piacé, sur les terres grasses d’une utopie initiée dans les années trente par un de ses habitants, Norbert Bézard, et mise en forme par Le Corbusier, le fameux architecte de la Cité radieuse (www.fondationlecorbusier.fr).
Une utopie délaissée depuis près de 80 ans et qui, chose déjà rare à l’époque, concevait la ferme et le village de demain.
Cette utopie d’hier, donc de toujours, l’association "Piacé le radieux, Bézard - Le Corbusier", créée au printemps 2008 par Nicolas Hérisson, travaille à la sortir de l’oubli en l’exposant au public, du 12 au 27 juin, durant la très protéiforme et singulière deuxième édition de "la Quinzaine radieuse".
Le paysan et l’architecte
Après des études parisiennes à l’École nationale des arts décoratifs, un passage par la Camargue, Nicolas Hérisson est revenu vivre à Piacé. "Mon père m’avait parlé d’un projet de Le Corbusier concernant la commune". Information en poche, il s’enquiert de mener l’enquête plus avant. En mairie tout d’abord : mais aucune trace du projet ! C’est dans les huit volumes de "L’œuvre complète de Le Corbusier", ainsi qu’à la fondation Le Corbusier, qu’il trouve textes, photos et lettres. Une correspondance entretenue pendant des années par l’architecte avec un certain Norbert Bézard.
Sarthois né en 1896, arrivé à Piacé, à la fin des années vingt comme apprenti boulanger, "Norbert Bézard est un militant de la cause agricole". Activiste de l’amélioration des conditions de vie et de travail de la classe paysanne, il prendra pour cela jusqu’à l’initiative d’écrire, au début des années trente, à l’un des assistants de Le Corbusier pour demander à l’architecte de penser l’habitat rural de l’avenir. Bézard enverra même au "Corbu" les premiers croquis de sa ferme idéale.
L’architecte s’attellera à la tâche, proposant "la Ferme radieuse" avant de mettre en forme une plus vaste ambition collective : "le Village coopératif". "Il n’y avait nulle volonté de collectivisation dans cela, chaque paysan étant propriétaire de sa ferme. Le Village cherchait aussi à faciliter le désenclavement des villes en proposant des logements équipés de l’eau courante, de douches".
Le projet, bien qu’exposé à Paris durant "L’Exposition internationale des arts et techniques" de 1937, demeurera sous forme de dessins et maquettes. Il n’aboutira pas. Mais une amitié lie désormais les deux hommes. Ainsi Le Corbusier aidera-t-il Norbert Bézard à trouver un atelier sur Paris quand, sur la fin de sa vie, ce dernier décidera de devenir peintre et céramiste.
Radieuse quinzaine
Bézard, ayant exercé bien des métiers, également syndicaliste, orateur, érudit paysan, apparaît comme "un touche-à-tout assez génial". Sans doute l’éclectisme du programme* que propose au public la deuxième édition de "La Quinzaine radieuse" retransmet-il à sa façon cette multitude de facettes de ce paysan et de l’architecte. Exposition des maquettes du projet, du parcours de ses deux initiateurs, mais aussi conférence, projection, performances et expositions d’œuvres d’artistes contemporains vont illustrer les trois axes autour desquels se structure, sans s’y limiter pour autant, la manifestation : architecture, art, design.
Le village entier est concerné. Non seulement parce que des agriculteurs et habitants sont membres de l’association, que d’autres apportent une aide pratique, que les écoliers de la commune se transforment en visiteurs, mais aussi parce que de multiples lieux sont investis. L’église est rouverte à l’occasion d’une conférence, le presbytère et son jardin deviennent des lieux d’expositions, le café et l’ancienne boucherie abritent des œuvres et un atelier, le moulin centralise en ses murs les documents et maquettes du projet tandis que sa cour et sa grange exposeront d’autres œuvres.
En somme, "La Quinzaine radieuse" de Piacé, à défaut de faire vivre ses 350 habitants dans une architecture nouvelle et futuriste, est une façon vivifiante de faire renaître de sa dormance l’esprit coopératif cher aux deux amis visionnaires du siècle dernier.
* À lire sur www.piaceleradieux.com
Voir aussi l'article consacré à l'exposition sur le site de la Région des Pays de la Loire





















