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    L'Encyclopédie des migrants, une histoire intime des migrations de Brest à Gibraltar

    Paloma Fernández Sobrino, comédienne et auteur. Paloma Fernández Sobrino, comédienne et auteur.

    L’Âge de la Tortue, association rennaise qui porte des projets culturels dans l’espace public, a initié fin 2014 la rédaction de L'Encyclopédie des migrants. Elle rassemblera 400 témoignages, recueillis sur toute la façade atlantique de l’Europe continentale, pour proposer une "histoire intime des migrations du Finistère breton à Gibraltar". Rencontre avec Paloma Fernández Sobrino, comédienne et auteur, qui assure la direction artistique de cette vaste aventure collective.

    "J’ai plein de choses à dire sur la migration." Tels ont été, après les formules d’usage et le début de l'interview, les tout premiers mots de Paloma Fernández Sobrino. Nous sommes au café Albertine, dans le centre de Rennes, pour un entretien fleuve autour de l’Encyclopédie des migrants, un vaste projet éditorial sur trois ans, dont elle est la directrice artistique. En ce mercredi 15 juillet, elle est un peu stressée : la commission européenne doit donner dans la journée sa réponse pour l’octroi d’une subvention essentielle à la poursuite du projet. Cela ne l’empêchera pas d’avoir effectivement beaucoup de choses à dire sur la migration, un sujet qui l’habite depuis son enfance.

    Paloma Fernández Sobrino est née dans La Mancha, province espagnole, entre l’Andalousie et Madrid, qu’elle quitte à quatre ans pour la Catalogne. "J’adore la Catalogne, j’y ai grandi, j’y ai été éduquée, mes amis sont catalans. Mais, malgré cela, je me suis toujours sentie immigrée, en Catalogne." Dans ce pays, l’Espagne, où les régionalismes sont beaucoup plus forts qu’en France, "ce sentiment de personne migrante [lui] a toujours collé à la peau." Il s’accentuera quand, jeune femme, elle s’installe en Bretagne.

    Onze ans plus tard, elle est parfaitement intégrée, a construit de nouvelles racines ici, a un enfant français ; mais elle ne sera jamais française, affirme-t-elle. "Je dis souvent, ironiquement, que je suis une immigrée de luxe : je suis européenne, je suis jeune, j’ai un travail, une maison, je n’ai pas de soucis économiques et j’ai la chance de travailler dans un milieu culturel." Pour toutes ces raisons, elle se sent dans l’obligation de porter dans l’espace public les thèmes liés aux migrations.

    En 2007, l’association rennaise l’Âge de la Tortue va lui donner le cadre pour exprimer son sentiment d’éloignement ; le sien et celui de ceux qui, comme elle, ont traversé une frontière, parfois plusieurs, avant de s’installer à Rennes. Le projet Correspondances citoyennes invitait alors des artistes à créer, avec des habitants du Blosne, une œuvre qui pourrait ensuite être lue par n’importe qui dans l’espace public. "Il y avait différents thèmes : l’immigration, le rapport à l’enfance, le rapport au temps… Tout de suite, je me suis dit qu’il fallait que je travaille sur l’immigration."

    Elle imagine alors une carte postale, écrite à la main par un migrant dans sa langue maternelle et adressée à un être cher. Cette grande carte postale dépliante est agrémentée de sa traduction française et de photographies intimes représentant la famille, l’enfance ou le nouveau pays. Avec un modèle, qu’elle a elle-même écrit à sa grand-mère, Paloma Fernández Sobrino part à la rencontre de migrants. Ce sera trois femmes : une Marocaine, une Malgache et une Dominicaine. "Nous nous sommes arrêtés là, parce que nous n’avions plus de budget. Sinon j’aurais fait une collection énorme."

    Mais elle poursuit sa quête d’une histoire sensible des migrations avec l'Âge de la Tortue à travers un nouveau projet, Partir…. Encore une fois, il s’agit de lettres manuscrites qui seront réunies dans un recueil ; encore une fois, il s’agit d’habitants du Blosne, originaires du monde entier : "Nous avons des écritures merveilleuses de plein de pays." Un deuxième volume suivra, qui explorera, en plus du Blosne, le quartier du Ponant à Tarragona, en Catalogne. Ensuite, avec le Passeport idéal, le thème de la migration est à nouveau exploré, sous un nouvel angle et sur un nouveau territoire, Cluj-Napoca, en Roumanie. Elle commence alors à imaginer un projet de plus grande ampleur. "Cela a commencé un peu en rigolant, je disais qu’un jour je ferais une encyclopédie des migrants."

    L’encyclopédie des migrants paraîtra en huit exemplaires papiers, mais sera librement consultable sur internet.

    L’encyclopédie des migrants paraîtra en huit exemplaires papiers, mais sera librement consultable sur internet.

    La plaisanterie est aujourd’hui en train de devenir réalité. Depuis fin 2014, quatre groupes de réflexion citoyenne ont eu lieu. Huit villes européennes, de Brest à Gibraltar, ont été associées au projet : Brest, Rennes, Nantes, Gijón, Porto, Lisbonne, Cadix et Gibraltar. Et le mercredi 15 juillet, dans la journée, la commission européenne a octroyé une subvention au projet dans le cadre du programme Erasmus+.

    Après le lancement officiel, les 5 et 6 novembre prochains au Musée de l’histoire de l’immigration à Paris, le travail se poursuivra avec la collecte des témoignages, qui durera jusqu’en mars 2016. L’encyclopédie devrait ensuite sortir début 2017, avec une édition très limitée : huit exemplaires seulement, qui seront remis à chacune des huit villes du projet. Ils représenteront "une sorte de trésor". Mais le public pourra librement se plonger dans cette grande aventure éditoriale et humaine à travers une version numérique et un film documentaire qui retracera le projet. En attendant, Paloma Fernández Sobrino explique les premiers pas et les ambitions de cette Encyclopédie des migrants.

    "Ces histoires de vie font partie du patrimoine immatériel des villes"

    En quoi L'Encyclopédie des migrants s'inspire-t-elle de celle de Diderot et D’Alembert ?

    "Elle s'en inspire vraiment dans la forme. Ce sera un ouvrage en A3, en paysage, avec une reliure en cuir et des lettres dorées. Il comptera trois volumes, 2 000 pages et fera environ 12 kilos. Formellement, on s'inspire de l'encyclopédie de Diderot et D’Alembert, mais le contenu sera différent. Au lieu d'avoir le savoir dit légitime, on trouvera des histoires sensibles, des histoires de vie. C'est là que j'explique le geste artistique de ce projet, dans ce détournement. C'est avec ce détournement que nous défendons la légitimité de toutes ces histoires de vie. C'est un projet très politique, nous défendons le fait que toutes les histoires de vie font partie du patrimoine immatériel des villes où habitent ces personnes."

     

    Dans vos projets précédents, vous accédiez à cette histoire sensible à partir d'écrits, de lettres, comment va se traduire cette approche sensible dans l'encyclopédie ?

    "Ce sera exactement pareil. En fait, il y aura 400 témoignages de personnes migrantes sous la même forme que dans les précédents projets. Nous aurons toujours des lettres manuscrites, conservées dans les langues originelles, que l’on va scanner. Il y aura donc 400 témoignages – le manuscrit et la traduction, le portrait réalisé par un photographe local, et 16 textes de chercheurs issus des quatre pays : des sociologues, des anthropologues, des archéologues, etc. Ce seront des textes purement de recherche qui vont questionner la migration."

     

    Là encore, ce sont donc des lettres adressées à des proches restés au pays ?

    "La seule différence, c'est qu'il n’y aura pas que des immigrés, mais aussi des émigrés. Dans le nord de l'Espagne et au Portugal, il y a beaucoup d'histoires de vie par rapport aux colonies. Au Portugal, par exemple, des gens sont partis en Angola et sont revenus après la révolution. C’est ce qu'on appelle les "Retornados". Il y a aussi, au nord de l'Espagne, des histoires de familles parties aux Amériques et revenues. Cela nous paraissait nécessaire de laisser la place à ce genre de migrations pour ne pas figer une image des migrations, des immigrés. Une des problématiques très intéressantes de ce projet est justement la définition que l'on donne au terme "migrant". Nous essayons de ne fermer aucune porte. Normalement, les gens qui témoignent dans ce projet ont traversé une frontière internationale. Par exemple, quelqu'un de la Mancha parti vers la Catalogne ne sera pas inclus dans l'encyclopédie. Mais cela a été un débat énorme, et on s'est accordé d'avoir certaines exceptions dans chaque pays, pour ne pas enfermer le mot migrant dans une situation très ferme. De la même manière, nous ne voulons pas faire un portrait misérabiliste de la migration, il y aura tous types de personnes migrantes."

    "Une idée poétique : du Finistère breton au Finistère espagnol"

    L’encyclopédie des migrants paraîtra en huit exemplaires papiers, mais sera librement consultable sur internet.

    De gauche à droite : Paloma Fernández Sobrino, Antoine Chaudet, chargé de communication et de création graphique à l’äge de la Tortue, Célia Lecomte, en master 2 d'urbanisme et Laurence Brassamin, géographe et photographe. © Bertrand Cousseau

    Comment collectez-vous ces lettres ? Comment nouez-vous la relation avec les personnes migrantes ?

    "C'est très différent selon le lieu et la personne. Il y aura dans chaque ville deux référents qui ont comme mission de chercher 25 témoignages chacun. À Rennes, c'est moi qui vais chercher les 50 personnes, mais je collaborerai avec deux doctorants du laboratoire de sociolinguistique de Rennes 2, Prefics. Je suis quelqu'un d'assez extraverti, donc je trouve des gens de manière très naturelle : dans la rue, dans les lieux publics, dans des associations. Et si je ne trouve pas des gens que j'ai envie de trouver – par exemple, j'aimerais bien rencontrer des sans-papiers, des gens dans des situations très difficiles qui vont être méfiants par rapport à ma demande – je vais me faire accompagner. Avec l’Âge de la Tortue, on travaille par exemple aux côtés de l'association Un toit c'est un droit."

     

    Une fois que le contact est établi, comment se construit la relation pour obtenir une lettre qui parle vraiment de la personne ?

    "Je dirais qu’il faut presque s'impliquer intimement avec la personne, avec des limites, bien entendu, mais tu ne peux pas demander l'implication de l'autre si tu ne t'impliques pas. Cela va se construire très différemment d'une personne à l'autre, mais il faut beaucoup d'engagement, il faut qu'une relation de confiance s'installe. Il m’est arrivé de voir une personne dix fois et à la fin il n'y a pas eu de témoignage. Il faut se préparer à cela. Il faut être prêt à s'investir et accepter une sorte d'échec. On adhère aux droits culturels et on essaie d'aborder les gens avec tout notre respect."

     

    Géographiquement, comment avez-vous choisi le territoire couvert ?

    "Au début, c'était une idée poétique : du Finistère breton au Finistère espagnol. Nous voulions aussi continuer à travailler le lien avec l'Espagne. Après on s'est dit, du Finistère au Finistère, c'est très sympa, c'est très poétique, mais ça ne veut rien dire par rapport aux migrations. Il faudrait arriver à Gibraltar, dans le détroit, c'est là qu'il y a du sens. Symboliquement, le détroit, c'est une des portes d'entrée des migrations africaines en Europe. Là, on a vu tout le sens. Le Finistère, la Bretagne : parce que c'est là que nous sommes. Cela nous faisait ensuite passer par tout l'arc Atlantique, qui est une côte très peu exploitée : tous les projets se tournent vers la Méditerranée. Le Portugal, un peu comme l'Espagne, a connu beaucoup de migrations à un moment donné, et, avec la crise, de nombreux migrants sont en train de partir. En cela, c'était intéressant d'étudier le Portugal. Gibraltar, c’est un territoire d'outre-mer britannique, ce qui nous faisait travailler avec le Royaume-Uni. Cela complique un peu la chose parce que c'est quatre pays, quatre manières de penser. Mais pour nous, c'est richissime. Par rapport aux migrations, Gibraltar, c'est une sorte de microcosme. C'est tellement petit que tu peux voir tous les soucis de flux migratoire dans un seul endroit."

    "L’Encyclopédie présentée comme le Saint Graal"

    L’encyclopédie des migrants paraîtra en huit exemplaires papiers, mais sera librement consultable sur internet.

    Le groupe de réflexion en plein travail. © Bertrand Cousseau

    L’Encyclopédie se veut un projet participatif. Comment les citoyens, migrants ou non, ont-ils été impliqués ?

    "Nous travaillons toujours avec ce qu'on appelle des habitants. Nous nous sommes dit qu'il était peut-être temps de questionner tous ces projets participatifs. Une des façons de nous remettre en question a été d'ouvrir au public, dès la phase de construction, cette phase intellectuelle où l'on est en train d'avoir une idée, de la développer, de s'organiser pour la construire. Nous avons donc monté un groupe de réflexion citoyenne avec les organisateurs, des intellectuels et des citoyens lambda, des personnes migrantes, non migrantes, des étudiants. Nous avions peur de ne rester qu'entre professionnels et intellectuels. En fait, nous avons eu dès la première journée 40-45 personnes, des personnes très diverses et variées. Et, ça a continué jusqu'au quatrième groupe de réflexion. Plus de la moitié était des fidèles, qui sont revenus à chaque fois."

     

    En quoi ont-ils aidé à construire le projet ?

    "Par exemple, qui témoigne dans l'encyclopédie des migrants ? Cela a été une des premières questions que l'on a posée. À partir de quel âge ? Des migrants ? Des immigrés ? Des émigrés ? Est-ce que les immigrés d'une région à l'autre témoigneront ? Dès le premier groupe de réflexion, on a commencé à débattre de cette question, et on a tranché dans l'avant-dernier groupe de réflexion. C'est fondamental dans le projet."

     

    Cette implication des personnes va-t-elle continuer au-delà, dans la phase opérationnelle ?

    "Oui. Lors du dernier groupe de réflexion, on leur a posé la question et ils ont décidé de continuer. Le groupe se réunira deux samedis complets, et on va créer des microgroupes pour parler de choses spécifiques du projet. Qu'est-ce que l'on fait quand on trouve des personnes illettrées ? Ou des réfugiés politiques qui peuvent avoir de vrais soucis ?"

     

    Il y aura ensuite une encyclopédie par ville. À Rennes par exemple, pourrait-elle être aux Champs libres ?

    "Je ne sais pas, chaque encyclopédie est achetée par la ville, à qui il appartient de décider. On ne sait pas si ce sera aux Champs libres, aux archives, etc. Aux Champs libres, ce serait super, mais il faut voir..."

     

    N’est-ce pas envisageable de l'imprimer dans un format que les gens pourraient acheter en librairie ?

    "Impossible. On a tout essayé. Une version poche, en noir et blanc, la plus économique que l'on puisse imaginer, c'était déjà 100-150 €. C'est quand même 2 000 pages. C’est pour cela que l’on va jouer le projet artistique d'un côté, avec la mise en jeu totale de l'encyclopédie : on imagine une exposition, où l'encyclopédie serait présentée comme le Saint Graal. Puis, il y aura une version exploitable grand public, en numérique. Nous nous sommes dit que c'était le bon compromis."

     

    En savoir plus : http://agedelatortue.org

     

    La salle de rédaction de L’Encyclopédie des migrants

    Après chaque groupe de réflexion, l’Âge de la Tortue a restitué les échanges dans un Journal des débats. Là encore, l’équipe s’est amusée à détourner un symbole puisque le Journal des débats a réellement paru entre 1789 et 1944. Pour son centenaire, le journal a commandé au peintre français Jean Béraud une toile représentant la rédaction. On y voit les principaux collaborateurs parmi lesquels Ernest Renan. On y voit surtout des hommes, blancs, d’un certain âge, tous habillés de costumes noirs. À cet entre-soi, l’Encyclopédie oppose sa diversité à travers des photographies de sa salle de rédaction, pour un nouveau détournement.

     

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    © Antoine Chaudet et Bertrand Cousseau

    Jean-Sébastien Moizan - Journaliste
    Jean-Sébastien Moizan - Journaliste

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