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Brèves de trottoir, ép. 2/4

L’entreprise solidaire, une bouffée d’espoir pour les plus démunis

Brèves de trottoir, couverture Deuxième nouvelle de Dominique Guilmaud qui se demande comment pourrait être sa ville demain. Et si des entreprises solidaires pouvaient proposer des CDI aux personnes sans activité, ne seraient-elles pas mieux intégrées ? Le chômage est-il inévitable ? Vous pouvez télécharger cet épisode en format pdf, et si vous le lisez en ligne, vous pouvez grossir la taille de la police à l'aide de la barre d'outils placée ci-dessus.

 

- Tiens ! Salut Pat ! Ben dis donc, ça fait une plombe qu’on s’est pas vus.

- Salut Christian, tu vas bien ?

- Ouais, moi ça va, j’ travaille toujours chez Ruffin. Tu sais, maintenant pour moi c’est la routine, ça fait déjà 12 ans que j’y suis. J’ m’y sens pas trop mal, mais attention, faut pas se leurrer, c’est comme partout, on t’en demande toujours plus, on t’augmente pas et on n’embauche pas.

- Et toi, qu’est-ce tu fais ?

- Ben…

- T’es dans quoi maintenant ?

- Ben…

- Ah oui ! C’est vrai que l’entreprise Belavenir a licencié en masse en 96, t’as dû vivre à cette époque un sale moment, mon pauvre Patrick, et maintenant tu fais quoi ?

- Ben…

- Ben quoi ! Depuis le temps, t’as dû sûrement retrouver quelque chose ?

- Ben… Ooooui… Je travaille dans une association.

- Eh bien, c’est mieux que rien si tu gagnes ta vie.

- Ben… C'est-à-dire que c’est pas tout à fait ça, c’est que…

- Bon ! Excuse-moi Pat, j’ vois mon tram qu’arrive, j’ te laisse, et à bientôt peut-être !

- Salut Christian !

 

D’un coup, Christian se précipite, il est midi et demi. Il se fond dans la masse des gens qui s’agglutinent devant les portes ouvertes du tramway. Les passagers qui descendent percutent ceux qui montent, et très vite, la foule se scinde en deux. Sur le quai, tout comme des fourmis affolées, les voyageurs devenus piétons se dispersent en tous sens tandis que ceux tassés dans le tram se font acheminer.

Patrick, lui, demeure sur place, figé comme une statue de marbre ; seuls ses yeux bougent un peu. Maintenant, il fixe intensément ce mouvement collectif qui caractérise si bien les heures de pointe. Patrick se met à déglutir et, dans sa gorge, il sent couler comme une sorte de marée de rancœur. Pensif, il s’éloigne, traverse le cours des cinquante otages et rentre chez lui.

- C’est chiant les gens qui bossent et qui ont le chic de vous mettre mal à l’aise parce que vous, vous êtes privé de bosser. Aussi, c’est chiant les gens qui vous demandent ce que vous faites dans la vie et qui s’attendent toujours à c’ que vous leur parliez de vous "professionnellement", comme si vous n’aviez d’existence que si vous êtes capable de fournir un bulletin de salaire. C’est évident, pour eux, le travail lucratif est le seul moyen de recevoir une reconnaissance sociale.

Pourtant, dans les associations, il y a plein de chômeurs qui tous les jours travaillent sans toucher un kopeck. Ils sont utiles tout comme d’autres chômeurs qui mènent, sans rien dire, leurs petites actions tout aussi bienfaisantes.

"Tout travail mérite salaire !", disait ma grand-mère en me donnant un sou quand j’avais rangé dans la cave tous les cageots de patates. J’avais six ans, c’était ma première paie et j’étais fier qu’elle me traite comme ses trois ouvriers agricoles. D’ailleurs, parmi eux, je me souviens qu’il y avait celui qu’on appelait Jeanjean, un jeune employé un peu simplet que ma grand-mère avait pris chez elle par affection.

"Beh ! Il est certainement ben mieux là à nous donner un coup de main", disait la grand-mère avec force et tendresse, "j’ voudrais point le vouère dans la rue accroché au litron et à tendre la main !" Elle avait raison, la grand-mère, au moins Jeanjean appartenait à une corporation, il avait sa paie comme les autres, à la quinzaine, et comme ses camarades, il trinquait à l’amitié et à la solidarité des travailleurs. Fallait le voir, le Jeanjean quand la patronne sortait de la boîte en fer les enveloppes avec les sous dedans, il jubilait ! Et lui qu’était toujours voûté, d’un coup, on le voyait se redresser, la bouche fendue jusqu’aux oreilles et le regard illuminé, ça faisait plaisir à voir.

Y a pas que le chômage qu’il faudrait supprimer, la mendicité aussi. Croyez-vous qu’on soit à l’aise quand on dit à ses enfants qu’on touche le RMI, le RSA ou n’importe quelle grossièreté que nos technocrates nous ont inventée ? Moi je trouve ça humiliant, vulgaire, indécent. Allocation de ceci, allocation de cela, c’est vrai que c’est une aide précieuse quand on n’a rien d’autre, mais où se trouve la vraie solidarité qui empêche le chômeur ou le SDF de se sentir en insécurité d’existence ? Où ? Et puis dans le langage social, le mot "insertion" m’insupporte, il me semble discriminatoire et peut faire douter bien des gens en difficulté d’avoir un jour appartenu à cette même société.

"Dans une société", disait l’Abbé Pierre, "tant que la hiérarchie légitime est conçue en partant d’en haut, il ne pourra jamais être possible de servir tout le monde. Au contraire, si on commence par assurer le minimum nécessaire pour une vie humaine, pour la réalisation d’un destin d’homme à chaque famille humaine qui travaille, il y aura toujours de quoi assurer le bien-être de toute la hiérarchie."

Alors ! Quelle est la volonté politique de notre Président de la République, celle de tous les maires de France, des entrepreneurs et des citoyens ?

Hier, en écoutant "Carnet de campagne", une émission animée par Philippe Bertrand sur France Inter, j’ai senti que de nouveaux esprits pouvaient changer la donne. En fait, j’ai pu voir que l’économie pouvait être au service de l’homme et non l’inverse, comme en a témoigné ce chef d’entreprise solidaire de Noisy-Le Grand. L’espoir est là ! Imaginez une entreprise qui embauche en CDI des gens sans diplôme spécifique et sans leur demander ce qu’ils ont fait avant. Le nouveau salarié est accueilli et soutenu par une équipe qui se mobilise et adapte l’organisation du travail à son rythme. O.k., ça coûte des sous à l’Ētat ! Mais en fin de compte, que veut-on ? Éradiquer l’insécurité sociale qui détruit l’homme, ou éradiquer l’homme précaire ? Comme dirait si bien mon pote Maxime "l’intello", sommes-nous solidaires ou indifférents ?

Une demi-heure après, Patrick arrive chez lui et retrouve Bernard, dit "Bébère", qui est son colocataire. Bébère est dans la cuisine, il s’apprête à manger une boîte de lentilles accompagnées d’une tranche de jambon blanc.

- T’aurais dû me dire que tu rentrais ce midi, dit Bébère à Patrick sur un ton de reproche, j’aurais ouvert une grosse boîte à la place d’une petite, tu sais comme moi que c’est plus économique. As-tu ramené du pain, au moins ?

- Ah merde, j’ai oublié ! Excuse-moi Bébère, j’ vais redescendre, j’en ai pour cinq minutes. Au fait, toi qu’as fait pas mal d’entreprises d’insertion, sais-tu si, sur Nantes, il existe ce qu’on appelle des entreprises solidaires qui embaucheraient des gars comme nous en CDI ?

- Non, mais là tu rêves, mon vieux Pat ! Tu sais bien qu’au mieux, pour nous, c’est un parcours d’insertion professionnelle, un contrat d’un an renouvelable, ce qui est déjà beaucoup. Mais après, bien souvent on revient à la case départ, on bâtit rien là-dessus !

- Oui, t’as raison ! Mais quand même, je ne désespère pas de trouver un jour sur Nantes plusieurs entreprises comme celle qui existe à Noisy-Le Grand.

Au fait, le pain ! C’est comme d’habitude, j’ te le prends pas trop cuit ?

 

Dominique Guilmaud L'auteur : Dominique Guilmaud

Un œil sur la ville

Authenticité, humanité, solidarité, fraîcheur... les nouvelles de Dominique Guilmaud, 51 ans, sont à l'image de leur auteur. Né rue des Hauts-Pavés, à Nantes, il a vécu toute sa vie dans la Cité des Ducs, au contact de la ville et de ses habitants. "Enfant, j'étais souvent dehors, et j'aime cette faune de commerçants, de gens de la rue. Observateur, je me suis toujours intéressé à l'humain", affirme-t-il. En situation de handicap "non visible" depuis 32 ans, il a tour à tour dû abandonner différents métiers dans l'artisanat avant de devenir... créateur de marionnettes ! Actuellement en recherche d'emploi, il s'est senti concerné par l'appel à contributions de Ma ville demain (www.mavilledemain.fr) et en a profité pour partager ce qui lui tient à cœur. "J'ai envie de parler des gens autour de moi et de leurs souffrances, transmettre des bribes de la vie quotidienne, être le témoin d'une réalité à la fois dure et légère."

logo Ma Ville demain Pourtant, la plume n'était pas son fort. "J'ai eu une scolarité très mouvementée et j'ai été un peu dégoûté par l'écriture et même la lecture. Ça m'a toujours collé au corps, mais je n'ai jamais osé, me disant que ce n'était pas pour moi. Mais en tentant de dire ce que je pense avec ces nouvelles, c'est peut-être la première fois où je me sens vraiment citoyen."

Thibaut Angelvy

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