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Un bateau pour Gwenn, ép. 5/7

Les feux de la rampe et faire ce qu'il faut

Un bateau pour Gwenn - Luc Chatelus - Terri(s)toiresChapitres neuf et dix du roman Un bateau pour Gwenn qui se déroule dans une petite ville côtière de l'Ouest et qui nous a été proposé gracieusement par Luc Chatelus. Nous publions ce livre cet été sur Terri(s)toires à raison de deux chapitres par semaine.

Vous pouvez télécharger cet épisode en format pdf, et lors de la dernière parution, nous vous proposerons aussi une version e-pub. Si vous le lisez en ligne, vous pouvez grossir la taille de la police à l'aide de la barre d'outils placée ci-dessus.

Bonne lecture !

La rédaction

 

 

 

Chapitre neuf : Les feux de la rampe

 

Vingt heures trente. La salle des fêtes est quasiment pleine. On ne joue pas à guichet fermé mais presque. À l’entrée, la secrétaire de mairie a distribué les quatre feuillets agrafés. Le Maire prend la parole. Il remercie les personnalités présentes et expose brièvement la raison de cette réunion.

Je regarde la cinquantaine de personnes présentes. Tous les pêcheurs sont là, groupés autour de l’équipage du Thermidor. Le nouveau propriétaire de Kergueven, mon voisin, est là aussi, visiblement en compagnie de quelques journalistes. Et Catherine est là. Je sens son regard qui m’encourage. Nous avons un secret en commun. Au premier rang se tiennent des hommes d’allure voulue solennelle sans trop y paraître.

- … c’est pourquoi nous avons pensé confier le projet à monsieur Desgardes. Je ne le présenterai pas pour les habitants de la commune qui le connaissent et qui en estiment la présence parmi nous à plus d’un titre. Mais pour nos invités et bien évidemment ceux d’entre eux qui pourraient apporter leur soutien à ce projet il est important de savoir que ce choix n’est pas sans fondement.

Je ne ferai pas l’éloge des embarcations construites dans son atelier, elles parlent par elles-mêmes. Non. Je tenais simplement à dire que l’idée, cette idée surprenante a priori, est de monsieur Desgardes. Je vais donc lui laisser la parole. Il est évident que cette réunion publique ne tient pas lieu de conseil municipal et que, quoiqu’il en soit, la décision de mener à bien ce projet dépendra fondamentalement des ressources financières. Je laisse la parole à monsieur Desgardes.

J’ai un peu le trac. Depuis quand n’ai-je pas parlé à autant de personnes rassemblées pour m’écouter ? Dix ans ou douze peut être.

- Bien. Je ne vous promets pas d’être bref mais je vais essayer d’être précis. Donc, allons à l’essentiel. La première question qui se pose à l’esprit c’est bien : pourquoi construire un bateau alors qu’il y en a à vendre ?

Le trac a disparu. Toute l’assistance m’écoute, tous ces gens sont curieux de savoir. Chacun selon son point de vue.

 

- Autrefois, les hommes du Nord ont construit les bateaux les plus rapides et les plus efficaces de leur temps. Ces hommes faisaient « viking », ils partaient loin pour se faire un nom et faire fortune. Ils avaient dans le regard un rêve que nous ne comprenons plus mais ils n’étaient pas pour autant dépourvus du sens du réel. Pour construire leurs navires, les knörr, les snekkars, les langskips, que tout un chacun appelle drakkar, ils n’hésitaient pas à s’associer, pour le meilleur et le pire. Le monde moderne tel que nous le connaissons est-il si désenchanté que nous ne puissions plus avoir une idée, un rêve et ne pas le réaliser au seul prétexte qu’il n’est pas, à priori, inscrit au registre des chemins bien tracés de la rentabilité immédiate ? Je ne le crois pas et ceux qui m’ont confié le soin de vous parler ne le croient pas non plus…

 

 

Voilà une heure que je parle. Je viens de conclure sur la nécessité de la cohérence et sur l’effet multiplicateur possible du projet.

- Voilà, j’ai terminé. Si vous souhaitez poser des questions, en dehors des détails du financement, j’y répondrai si j’en connais la réponse.

Quelques secondes de silence. Puis un homme se lève. Il se présente, monsieur Cadaret du magazine le Chasse-marée.

- Vous choisissez de construire un bateau de pêche en bois à l’heure où ils sont en acier ou en résine composite. Le projet me paraît, en l’état, cohérent mais comment comptez-vous amener des bailleurs de fonds à investir, voire à vous soutenir contre la logique du marché ?

Quelques instants de réflexion.

- Deux choses. Premièrement nous nous inscrivons dans une logique de marché qui est celle du retour du bois comme matériau renouvelable et non polluant, et deuxièmement nous pensons, ─ je regarde le Maire qui me fixe intensément comme si sa vie dépendait de ma réponse, ─ nous pensons que ce type de projet est à même d’intéresser des investisseurs par une mise en valeur, sans prédation destructrice, du monde de la pêche artisanale et de son habitat.

- Merci.

Il s’assied. Sa question n’avait pas d’autre but que de faire savoir que le prestigieux magazine était présent. Il est fort probable que nous pourrons compter sur cet homme. Ce que nous prétendons faire correspond exactement à la ligne directrice de la publication qu’il représente.

- D’autres questions ?

- Oui s’il vous plait, ─ c’est quelqu’un du village qui parle, ─ est-ce qu’il va flotter votre bateau ?

Eclats de rire, commentaires. Je regarde celui qui a parlé en souriant et je fais signe à Michel. J’avais prévu cette question idiote et pourtant essentielle.

- Un peu de silence je vous prie. Est-ce que ce bateau flottera si nous le construisons ? Et bien je vous invite à regarder le document que l’équipage du Thermidor va distribuer. Je pense qu’il parle de lui-même.

Une photocopie de bonne qualité de la photographie vue par Michel sur ma table de travail. C’est lui qui a eu l’idée. Indiscutablement, il existe dans le monde des « culs ronds » bordés à clins, pontés, armés , qui flottent et sortent au quotidien dans des conditions qui valent bien celles du pays.

- Voilà. S’il n’y a pas d’autres questions  je pense que tout a été dit. Je rends la parole à monsieur le Maire.

Celui-ci se lève.

- Chers amis, mesdames, messieurs. La municipalité remercie monsieur Desgardes. Et en attendant de passer à la mise en route concrète de notre projet nous vous invitons à prendre un verre.

Brouhaha. Chacun se lève, des groupes se forment, les gens se dirigent lentement vers le fond de la salle où attendent bouteilles de blanc sec et gobelets translucides. Je range mes papiers. Le maire s’occupe des invités de marque. Je songe à Gwenn. Mais je n’ai pas le temps de m’absenter dans mon rêve. Michel et son équipage m’entourent.

- Vous n’êtes pas pêcheur ni même marin, mais jamais on n’avait entendu parler de bateau comme ce soir. C’est quoi votre secret pour parler de cette façon ?

- Je crois ce que je dis, il me semble, tout simplement.

Ils m’entraînent vers le fond de la salle. Le Maire me présente au président du conseil général. Amabilités, vœux de réussite. Rien qui engage. Il est dans son rôle de représentant pas dans celui de gestionnaire. Et ainsi de suite. Les journalistes locaux et régionaux, mon voisin également qui vient me dire deux mots à propos de communication, c’est vrai qu’il travaille dans ce monde qui peut tout ou presque tout faire et défaire.

J’essaye de m’élever un peu au-dessus des conversations. À croire ce que je vois, je pourrais penser que c’est fait. Mais je sais bien qu’il n’en est rien. Le plus important reste à faire : qui paye ? Et donc qui commande ? D’ailleurs je me demande si la décision appartient encore à ceux qui sont directement liés au projet pour des raisons de simple humanité. Il faudra en parler au Maire. Il ne faut pas oublier en cours de route les raisons de ce choix et s’y tenir ; autrement dit il faudra garder la tête froide si l’entreprise est couronnée de succès.

La salle se vide. Chacun rentre chez soi.

Avant de rejoindre le conseil municipal, le Maire me dit quelques mots. La réunion publique lui parait à la hauteur de ses espérances. Le conseil va voter une décision pour lancer le tour de table financier. D’après lui, le conseil général et la Région suivront sans trop de difficulté si le relais médiatique fonctionne.

Lorsque je quitte la salle des fêtes restent sur place les pêcheurs, ceux qui sont pieds et poings liés à cette histoire, les seuls qui soient vraiment concernés.

Il fait froid. Le ciel est fermé. Pas une étoile et un ciel laiteux. Catherine a bien fait de retenir mes courriers. À vue des quelques semaines qui viennent, il ne se passera pas grand-chose. Je marche lentement. J’ai quinze jours devant moi. Organisation simple : remettre le hangar en état et reprendre l’écriture en attendant de voir. La vie n’est pas faite de choix définitifs. Elle est la somme, ou le produit, de toutes les forces qui s’entrechoquent et provoquent les événements, nos compréhensions et nos attitudes. En marchant lentement je peux essayer de replacer chaque micro-événement à sa place et essayer de comprendre ce qui m’a amené là. Mais je tombe toujours sur les mêmes questions. Si j’avais su, est-ce que j’aurais agi de même et en conséquence, qui suis-je en définitive puisqu’en faisant le total, je me rends compte que tout ce que j’ai accepté sans chercher à comprendre m’a amené au bord de la falaise du néant alors que toutes mes tentatives de compréhension si elles ont déchiré l’équilibre, m’ont rendu à moi-même. Heureux les hommes qui ne se posent pas de question.

 

 

Chapitre dix : Faire ce qu'il faut

 

Où es-tu chère Gwenn ?

Peut-être là, à deux pas de moi. Je ne peux ni te parler ni te toucher mais je peux t’aimer pourtant. Il en est de cet état de fait comme de la musique que j’écoute, un calme profond en émane mais la mélodie porte aussi l’immense tristesse de l’absence. Pourtant ce n’est pas cette tristesse qui demeure, mais bien la quiétude de la compréhension partagée qui dépasse la cruauté du vide que ton absence provoque.

Je peux t’aimer et aucun obstacle n’existe qui puisse m’en empêcher. Est-ce parce que cet amour n’a pas de prise sur le corps qu’il n’a pas de valeur ? L’erreur c’est de l’avoir cru avant que tu ne viennes me tirer par les cheveux pour me ramener à la vie. Je me suis fourvoyé dans une autre vie dans cette erreur. Tu m’as montré qu’une autre voie était ouverte. Et je ne construirai pas ce bateau pour mériter ton amour mais bien l’inverse. Je ne construis pas parce que j’aime mais je t’aime parce que je construis.

Où es-tu chère Gwenn ?

Peut être un jour liras-tu ces quelques mots. Tu souriras de savoir que lorsque je te parle, je t’appelle « ange ». Pourquoi ? Je n’ai pas la foi des chrétiens (cette foi est trop imprégnée de moralisme et de dogmes inquisiteurs pour moi. Je n’ai rien contre ceux qui la vivent mais tout contre ceux qui en tirent un pouvoir quel qu’il soit) mais les chrétiens ne sont pas les propriétaires des anges, les daemon chers aux Hellènes étaient là bien avant ! Les anges, mon ange est l’être qui m’aime pour ce que je suis et non pour ce qu’il voudrait que je sois. Mon ange me prend comme je suis, ne demande pas d’explication ou de justification. Il est là, il m’aime comme personne ne m’a jamais aimé jusqu’ici. De temps à autre il se penche vers moi et son front, dans une brève caresse vient se poser sur le mien. Uniquement pour ces instants, l’amour que j’ai pour lui est justifié.

Ce n’est pas « Gwenn, mon ange » mais bien  « mon ange que l’on appelle Gwenn ».

Sans doute cela sera-t-il ridicule aux yeux du monde. Mais le monde n’en saura rien. Je sais que tu es là chère Gwenn. Accepte un instant la caresse de mes mots avant de repartir. Je t’aime.

 

Je me suis repris à écrire. En rentrant j’ai écrit cette lettre, encore une qu’elle ne lira sans doute jamais.

Je le pense vraiment. Je ne vais pas construire ce bateau parce que j’ai pour elle ce sentiment qu’il faut bien appeler par un nom bien qu’il me semble un peu usé ou dénaturé, mais c’est bien parce que je vais le construire, si les finances sont au rendez-vous, que je l’aime. La construction du bateau sera l’incarnation de mon être pleinement tourné vers la plénitude que je perçois en pensant à elle ou que j’ai senti les rares fois où elle était à côté de moi.

Faut-il me faire une raison ? Le temps passera-t-il là-dessus comme sur le reste ? Ce serait très confortable de le croire. Mais je n’y crois pas. Pour cela non plus je n’ai pas la foi.

J’éprouve pour Gwenn le même sentiment que j’ai eu longtemps, et que j’ai encore, pour cette amie d’enfance, perdue au mauvais grès des déménagements et qui ne m’a jamais vraiment quittée. J’en veux pour preuve ces rêves nombreux où elle est venue me rendre visite, toujours aussi belle et toujours aussi délicatement tendre. Gwenn est l’incarnation de cette chimère des amours d’enfance que la vie assassine avec ses raisons et ses non-dits.

Ce n’est pas une question de frisson qui parcours l’échine et encore moins la recherche de la volupté. C’est autre chose. Sans doute ce qu’il y a de pur dans l’être, qui ne s’explique ni par le fruit ni par l’intérêt. Quelque chose de purement gratuit, sans explication propre à comprendre les tenants et les aboutissants.

Les restrictions mentales du christianisme m’avait conduit au désastre. Je n’en voulais plus. Gwenn n’était plus là mais rien ne pouvait m’empêcher d’avoir pour elle un amour sans condition.

Il est tard. Demain est aussi un jour. Je regarde ma table de travail. Il me faut absolument une planche à dessin et une autre table pour continuer à écrire pour mes employeurs. Catherine avait raison. Les décisions ne se prennent pas comme cela dans un pays moderne et très administré.

Trois semaines. Vingt-et-un jours sans mettre le nez dehors, sinon pour un bol d’air frais. Madame Leguerec trouve que j’en fais trop. C’est possible. L’atelier est à peu près utilisable. J’ai ma table à dessin et les formats Grand Aigle défilent aussi bien pour la charpente du chantier que pour les travées du bateau. Travail gratuit. Je n’ai eu comme suite de la réunion qu’une visite du maire pour me dire que tout le monde semblait convaincu. La commune a lancé une sorte de souscription et les deux journaux locaux ont fait un papier en première page. Combien de temps faudra-t-il pour réaliser, concrétiser le tour de table financier ? Je pense que cela dépend de la personnalité de celui qui se porte caution, au moins moralement.

Trois semaines, et en ce début d’après-midi, sonnerie du téléphone. C’est Michel. Il a tenu à me l’annoncer de la part du maire. Nous aurons le feu vert sous peu. Les dossiers divers de formation et de financement sont bien engagés. Il y a eu intervention des ministères de l’emploi et de la pêche. La République, ou l’État, a pris les choses en main. Michel ne me dit pas ce qu’il en pense mais je sens bien qu’il craint que ce bateau ne soit pas vraiment à lui. Un bateau à crédit « moral » ! Mais comment faire autrement ?

Je raccroche. Donc c’est parti. Il n’y a plus de raison de rester sous pression. Maintenant une autre vie se dessine.

Je regarde le chien.

Peut-être pourrions-nous aller au bord de l’océan, pour rencontrer un fantôme et lui annoncer la nouvelle ?

Fin janvier. Samedi. Sur la plage, quelques promeneurs. Et trois enfants qui jouent avec un ballon au loin. Le chien les a vus avant moi. Je le retiens de la voix mais il est tendu. Il se tient prêt à bondir, frémissant. Nous approchons. Il s’élance. Je le rappelle, il revient à contre-cœur. A quarante mètres, je les reconnais. Ce sont les enfants de Gwenn. Eux aussi ont vu le chien. Ils se sont arrêtés de jouer et attendent.

- Allez ! Va !

Le chien bondit comme un boulet de canon. En quelques secondes il a rejoint les garçons et la fille. Et ils se sont mis à jouer. Ils lancent, le chien apporte, court de l’un à l’autre, s’arrête pour une caresse, repart, court, saute.

Je me suis approché et je regarde. Pas de Gwenn. Les enfants sont venus seuls prendre l’air.

J’appelle le chien. Il s’arrête, regarde les enfants et se décide à venir puis ensemble nous allons vers eux.

- Bonjour.

- « Bonjour », disent-ils de concert.

- Vous allez bien ?

- Oui. On peut encore jouer avec votre chien ?

C’est l’aîné qui parle.

- Oui. Bien sûr. Mais avant je voudrais vous demander un service.

- Allez-y toujours.

- J’ai un message pour votre maman. Vous voulez bien le lui transmettre ?

- Oui, c’est facile.

- Bon alors, dites-lui simplement que le bateau sera construit comme prévu.

- Quel bateau ?, demande le plus jeune.

- Un bateau de pêche comme un bateau viking.

- Un bateau viking ! s’exclame le second .

- Oui, en quelque sorte.

- Et c’est vous qui le construisez ?

- Pas entièrement. Mais c’est tout comme.

- Et c’est où qu’il est construit ?

- Pas loin d’ici, à Belon.

- On peut venir le voir ?

- Pas encore, mais d’ici les vacances d’été ce sera possible.

Les enfants se regardent et estiment cette éternité qui les sépare des vacances d’été.

- C’est long.

- C’est vrai, mais c’est un bateau en bois comme ceux des Vikings.

- Ah oui ! Bon alors d’accord, on dit à Maman que le bateau viking va être construit et on peut jouer avec le chien ?

- Exact.

- Alors d’accord.

Nous nous serrons la main en guise de contrat. Je m’éloigne et je fais signe au chien qu’il peut continuer à jouer.

Si je pensais que ces enfants étaient sans surveillance, je me suis trompé. Un homme âgé mais très alerte s’est approché pendant notre conversation.

- Bonjour monsieur.

- Bonsoir.

- Vous êtes monsieur Desgardes je pense ?

- … ?

- Ma fille m’a dit qu’il y avait un chien qui parfois jouait avec les enfants et qu’il ne fallait pas s’inquiéter. J’ai lu la presse. Alors vous allez construire un « cul rond » ?

- Vous êtes monsieur Karantec.

- Oui bien sûr.

Nous nous serrons la main. Il a un air de « ne pas trop y toucher » mais son regard bleu profond dit exactement l’inverse, comme celui de sa fille.

- C’est étrange cette expression de « cul rond ». Mais c’est exact. Le chantier va pouvoir démarrer bientôt. Vous vous intéressez aux bateaux en bois ?

- Je m’intéresse à tout ce qui touche ma fille.

Que dire comme mots qui ne soient pas insipides après une telle phrase. Machinalement je réponds :

- Je comprends.

Un silence de quelques secondes.

- Il est temps de rentrer.

Il me tend la main en disant :

- Alors si vous comprenez, faites ce qu’il y a à faire.

Il se détourne, appelle les enfants qui s’exécutent aussitôt. En passant près de moi, l’aîné me fait un signe de connivence.

 

« Faites ce qu’il y a à faire. »

Qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ?

Plus Gwenn était inaccessible, plus elle me semblait proche.

Nous vivons enfermés dans nos prisons. Il se peut qu’un jour, en levant les yeux, nous apercevions un regard qui plonge dans le nôtre, un regard qui s’échappe de la prison par la seule fenêtre ouverte. Faut-il alors baisser le regard et retourner aux quatre murs où nos choix nous ont enfermés ? N’est-ce pas cela que Gwenn voulait me dire ?

J’ai pris la route qui mène à Saint Tugdual et je me suis arrêté devant la propriété des Karantec. Entre le manoir et la ferme, probablement fortifiée autrefois.

Je laisse le chien dans la voiture. Il n’aime pas beaucoup cela mais c’est ainsi.

Je sonne à la porte. Je n’ai pas à attendre longtemps. La plus jeune des enfants de Gwenn vient ouvrir.

- Bonsoir mademoiselle, je voudrais parler à votre grand-père.

Sans me faire entrer et en tenant la poignée de la porte, elle crie :

- Grand Père, c’est le monsieur du chien de la plage, il voudrait te voir.

J’entends la réponse.

- Fais-le entrer et ferme cette porte.

- Bon, dit-elle, entrez ; il faut que je ferme la porte.

Entrée de maison rustique mais confortable. Il fait bon. Le parfum du feu de cheminée vive invite à avancer plus avant vers le foyer.

Monsieur Karantec s’avance.

- Oui ? vous voulez me parler ?

- Oui, si je ne vous dérange pas. Vous m’avez dit de faire ce qu’il y a à faire. Je trouve cela assez énigmatique, alors je suis venu vous demander une explication.

- Une explication ? Mais peut être m’en devez-vous une auparavant ? Son regard est perçant, presque dur. Mais nous serons mieux au salon, entrez, je vous prie.

Il me précède. Le salon est vaste. En fait, au moins deux salons de mobiliers divers se tiennent dans la pièce mais près de la cheminée, les sièges en cuir, profonds, façon club anglais tel que je peux l’imaginer, montrent que là est la place du maître de maison. Il prend place et m’invite à m’asseoir.

- Merci. Je ne m’attarderai pas. Mais je ne vois pas ce que je vous dois.

- C’est assez simple pourtant. Mes petits-enfants vous connaissent, ou au moins connaissent votre chien, ma fille vous connaît aussi, elle nous a parlé de cette histoire de bateau, mais moi je ne vous connais pas.

Maintenant qu’il est assis, il a abandonné son regard sévère et ses mots s’accompagnent d’un léger sourire, d’un air de dire qu’il n’y a pas de tension dans l’air.

- Et bien, c’est parce que nous n’avons pas eu l’occasion de nous rencontrer mais vous savez je ne connais pas Gwenn, enfin pas comme vous semblez le penser.

Madame Karantec vient d’entrer dans la pièce. Je me lève.

- C’est le monsieur qui a le chien qui joue au ballon avec les enfants de Gwenn.

- Ah ? enchantée.

Nous nous saluons et elle m’invite à « ne pas rester debout ». Gwenn tient tout de son père dans l’attitude que je peux deviner mais elle tient de sa mère sa silhouette et le visage qui parle mais sans que la parole soit nécessaire pour le comprendre.

- Et que nous vaut l’honneur de votre visite ?

Je regarde monsieur Karantec. Appel à l’aide qu’il perçoit.

- Monsieur est venu me demander une explication parce que je lui ai dit qu’il devait faire ce qu’il y avait à faire…

- Tu ne vas pas recommencer avec ça.

Le ton est presque vindicatif. Comme celui qui viendrait dans l’instant lorsqu’une question que l’on ne doit pas évoquer est soudain amenée dans la conversation.

- Nous en avons déjà parlé et il ne me semble pas opportun de mêler ce monsieur à cette histoire.

- Quelle histoire ? J’ai parlé trop vite. Pardon, je me mêle de ce qui ne me regarde pas. Je vais vous laisser. Ma visite n’était pas fondée. Je vous prie de m’excuser.

Je me lève. Les Karantec font de même.

- Non ! Ne vous excusez pas, reprends le père de Gwenn. Notre fille nous a parlé de vous …

- Paul, je t’en prie.

Mais il n’écoute pas son épouse.

- Gwenn est en danger. Il n’y a pas d’autres mots. Notre gendre, le commandant d’Apremont, finira par la tuer…

- Tu ne peux pas dire ça, c’est son mari tout de même.

- Et alors ? cela ne lui donne pas le droit de vie et de mort sur Gwenn.

- Tu exagères.

- Je n’exagère pas et tu le sais aussi bien que moi. Seulement tu veux essayer de croire encore à ces fariboles que les curés nous ressassent depuis des siècles. Alors que tu vois toi-même que cet homme menace la vie de notre enfant et que nous n’y pouvons rien.

- Et que puis-je moi qui ne suis rien dans cette histoire ?

Ils me regardent tous les deux. Leur bref échange qui a touché à leur vitalité même a suffit pour qu’ils oublient ma présence. Silence d’un instant. Puis, dans un soupir et à voix basse, madame Karantec s’adresse à moi.

- Mon mari a raison. Il faut faire ce qu’il y a à faire et peut être vous le pourriez vous ?

- Faire quoi ?

- Sauver Gwenn.

Et voilà. Je suis revenu à la voiture. Le chien dormait. Non seulement je dois construire un bateau mais il faut que je sauve un ange. Comment s’appelait ce film avec Bruce Willis, ah oui, « le dernier samaritain », The last boyscout. Et je ne sais même pas pourquoi Gwenn est venue me voir. La seule chose dont je sois certain c’est que je tiens à elle, même si elle n’est pour moi qu’une légère pression de la main, le simple effleurement d’une épaule et l’image d’une chevelure que le vent fait danser.

 

L’auteur : Luc Chatelus

Un capitaine, du bois et une plume


Luc Chatelus Capitaine d’infanterie, charpentier, auteur. Luc Chatelus a eu deux vies, si ce n’est plus. Diplômé de Saint Cyr (promotion 1985), ce militaire de carrière est notamment envoyé en Bosnie et en Angola, "au cœur des ténèbres". Les mensonges, l’autoritarisme, la bêtise et l’orgueil d'une bonne part de la hiérarchie et de l’armée en général le dégoutent. À 36 ans, il démissionne et l’homme de fer fond pour le bois : il repasse des diplômes et devient charpentier-menuisier-ébéniste. Désormais installé à Cossé en Champagne, en Mayenne, il travaille uniquement pour des particuliers et cultive sa liberté. "Je suis indépendant, personne ne m'emploie et personne ne me renvoie […] Une de mes lubies est de dépendre le moins possible du monde tel qu'il est. Le "léviathan", comme dit Jünger. Légumes, vin, confiture, pain, forge… je fais tout ce qu'il est possible de faire sans dépendre des rouages du registre de l'argent facile."

Grand lecteur (sa bibliothèque fait "50 mètres linéaires" !), de Gracq à Eco en passant par Drieu, il écrit depuis ses années étudiantes. "Une littérature de fond de tiroir !", plaisante-t-il, "celle que l’on trouve lorsque l’auteur a disparu et que quelqu’un trie ses papiers." Le tiroir doit être grand, puisqu’il a déjà signé quatre romans et une quarantaine de nouvelles, écrits "en plongeant la plume dans le sang de la vie" et exclusivement diffusés dans un cercle privé. Un bateau pour Gwenn est le premier roman publié sur internet. Gratuitement. Car Luc Chatelus n’écrit pas pour l’argent. "Il me semble que le rapport purement marchand dénature la création. Écrire ne me coûte pas ; pourquoi faire payer ?" Après le forum www.bateaubois.com, il a proposé son roman à Terri(s)toires. "Vous avez publié un papier de grande qualité sur ce que je fais (un bateau viking) et sur ce que je suis. Il m'a semblé juste d'offrir en retour quelque chose. J'aime la finesse de ce que vous écrivez. Il y a du recul et de la sensibilité ; l'humain est à sa place."

Thibaut Angelvy


Ses blogs :

 

À lire :

l’article "Du bois dont on fait les hommes libres", sur Luc Chatelus et la construction d’un drakar en bois.

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