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Chapitre sept : Un dix-huit mètres hauturier
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« Gwenn est là devant moi, dans mon regard perdu qui ne fixe que son image.
Qu’elle porte une longue jupe de taffetas et un manteau qui effleure l’herbe rase de la lande ou qu’elle ait les deux mains enfoncées dans les poches de son blouson de toile sur un pantalon ajusté et plongeant dans ses bottes, elle marche toujours à pas mesurés mais sans hésitation, si légère qu’elle ne laisse pas de trace dans le sable.
Le vent s’amuse avec une mèche folle en attendant de la voir détacher ses cheveux parce que nul ne peut la voir.
Gwenn est la pudeur armée de dents tranchantes et l’esprit fantasque qui court librement, harnaché du métal léger et souple de ses mots cinglants et directs.
Je ne sais rien d’elle et je ne saurai jamais rien. Mais est-ce nécessaire de savoir pour l’aimer ? Je ne veux pas l’aimer pour ce que je sais d’elle mais bien pour ce qu’elle me donne à connaître.
Et, plus je la regarde danser dans mon regard, plus je me rends compte que je suis vide, vidé; n’ayant pas su garder pour moi ce qui faisait mon être je ne suis plus qu’une enveloppe de moi-même qui vit mais qui n’existe plus.
Pourquoi Gwenn est-elle venue ainsi me tendre la main ? Mais la question a-t-elle un sens ? Ce qui est certain c’est qu’elle l’a fait.
Que puis-je conclure pour l’heure sinon qu’un ange, mon ange, s’est approché de moi parce que j’étais trop près de l’abîme du rien du tout.
Je ne sais qui envoie les anges. Mais s’il les choisit comme il a choisi Gwenn alors il ne doit pas s’étonner de ce qui arrive.
Est-ce que Gwenn sait pourquoi j’étais si proche de la falaise qui surplombe le malheur infini ? Je pense que oui. Ce doit être écrit quelque part dans un livre qu’elle sait lire.
Lorsque je regarde Gwenn je peux voir la lumière qui s’éveille dans l’ombre. Comment le lui dire ?
C’était un rêve. Aussi évanescent que les esprits qui parcourent les ruines mais aussi présent que la pureté des lignes de pierre qui montent vers le ciel.
Il y avait dans les yeux tournés vers la porte comme une oraison d’infinie quiétude, comme une supplique enfin reçue, de pouvoir toucher du bout des doigts un autre monde.
Et tout le reste en devenait futile, simplement ce qui convient à passer d’un coté du jour à l’autre.
« Es war ein Traum. » Et parce que c’était un rêve, nul n’y portera l’ombre de la destruction.
Gwenn ne hante pas mes journées. Elle n’est pas la pensée destructrice et obsessionnelle. Elle m’accompagne de son pas léger et sa silhouette qui passe n’est pas la tempête qui détruit. Elle est ce souffle léger qui donne la conscience de l’être.
Je n’ai jamais été rationaliste. Peut être est-ce pour cela que j’en suis là . J’ai cherché une clef qui puisse ouvrir la porte du sens. Pour cela je me suis aventuré loin sur les étendues glacées. Qu’ai-je récolté sinon la haine, l’indifférence et le bûcher ?
Mais qu’importe.
Il y avait un ange qui veillait sur moi. Je ne sais pas qui l’a envoyé mais j’ai senti le souffle de ses ailes sur mon visage. Et cela suffit.
Gwenn ne se fait pas désirer. Elle est.
Suis-je assez courageux pour lui parler ? Je ne sais pas. Je viens de nulle part. Je me suis échoué sur des récifs mis en place par ceux là même qui m’ont dit de m’embarquer.
Mais je respire encore. Je n’ai pas succombé à mes blessures. Savaient-ils, mes maîtres, qu’il y aurait Gwenn sur le rivage et qu’elle n’hésiterait pas à me haler sur le sable ? Je ne le crois pas.
Pourquoi le nier. J’aime Gwenn parce qu’elle est la face lumineuse de l’astre dont je suis le côté obscur. »
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J’ai écrit ces quelques mots, en passant, pour Gwenn. Si elle me demandait pourquoi je ne saurais quoi lui répondre Elle ne donne rien mais elle ne prend rien pour autant. Elle est là . Comme une lumière qui est à elle-même sa raison d’être.
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Inutile d’essayer de s’en emparer. Elle s’éteindrait aussitôt. Mais s’en approcher, en ayant déposé à ses pieds les armes de l’illusion !
Ma chère Gwenn, tu es venue en silence et tu t’es assise à côté de moi devant les restes calcinés de mes rêves. Tu m’as simplement demandé si je construirai leur bateau. Tu n’es pas venu me plaindre et tu n’es pas venue me demander un service. Tu m’as simplement demandé si j’aurais le courage d’être moi-même, sans soucis du risque à prendre et sans regret pour ce qu’il y avait à jeter par-dessus bord.
Avec toi, pas de sermon, pas de menace. Simplement ce qui est vrai et juste. Tu es comme une lame forgée dans le feu de l’éternité.
Pour toi, je construirai leur bateau. Et je mettrai à l’ouvrage toute ma volonté et la puissance de mes rêves d’homme.
Et lorsque le bateau prendra la mer, alors je pourrai m’étendre au soleil et quitter ce monde en paix. Je saurai qu’il y a un coin de ton paradis où tu me parleras de la voix des arbres et de la magie de la terre.
Saint Augustin aurait écrit que les anges sont anges pour ce qu’ils font et esprit pour ce qu’ils sont. Saint Augustin pouvait-il penser qu’il y avait aussi des anges qui sont de chair pour ce qu’ils sont ?
Je présume que les anges savent ce qu’ils font.
Je ne « débloque » pas mais en l’absence de toute autre explication je m’en tiens à ce mot. Je croyais mon cœur ou mon esprit blindé à tout sentiment depuis douze ou treize ans. Et il a suffi que Gwenn se montre et tout bascule.
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J’ai visité quatre chantiers. Je me suis attardé sur l’équipement et l’espace nécessaire. Je n’ai pas vu de bateau en construction mais les restaurations des cotres y ressemblaient beaucoup. J’ai parlé de volumes de bois et de technique d’étuvage avec des charpentiers souriants et heureux d’expliquer leurs gestes.
Mon carnet de croquis s’est alourdi de notes comme la dimension de la raboteuse ou le modèle de la scie à ruban à plateau inclinable. J’ai noté des mesures, des sections, des marques de produit, des noms de fournisseurs. Est-ce que tout cela servira encore à quelque chose lorsque le conseil municipal aura découvert l’ampleur du projet ? Je ne sais pas répondre à cette question et je préfère l’ignorer.
Concarneau. La ville close. Marée basse. Les bateaux de pêche côtière, la pêche au frais, sont là . Quelques coques en aluminium, elles ressemblent à des embarcations américaines du débarquement et le reste est en acier. A une ou deux exceptions près. Ce qui peut l’emporter, si cet argument a encore un poids dans la balance, c’est bien l’élégance du « cul rond ». Pour le reste il faudra s’en remettre aux spécialistes de la rentabilité si tant est que la question ait un sens au regard de cette pure folie.
Et ainsi de suite.
Pendant une semaine j’ai parcouru la côte. Je dois sentir le poisson à plein nez mais j’ai vu ce que je voulais voir. Les chantiers où l’on construit des bateaux en bois n’ont rien à voir avec le monde du labeur de mer mais ce que l’on y fait a tout d’un art qui va disparaître. Ceux qui aujourd’hui peuvent s’offrir une coque en bois naviguent quinze jours pas an ; les autres qui sont sur les flots le restant de l’année se contentent d’un outil de travail quasiment standardisé. Mon idée de knörr ponté et motorisé séduira-t-elle ?
Il est temps de rentrer. Deux journées pour mettre au clair le projet, esquisser le bateau à grands traits et trouver une entreprise pour nettoyer ce qui reste du hangar.
Le chien ne m’a pas fait de mine ! Il aurait pu. Mais sans doute les animaux ont-ils cette qualité de ne pas retenir ce qui a manqué mais de jouir de ce qui est présent. Ni jalousie ni rancune. Le constat d’un état de fait, sans rancœur à remâcher ni prospections stériles dans des questions à n’en plus finir.
La maison est en ordre. Merci madame Leguerec. Je n’ai qu’à craquer une allumette et le feu ronfle dans le poêle.
Pourquoi Gwenn n’a-t-elle pas accepté de me parler ? Je devrai essayer de ressembler à mon chien et ne pas me poser de questions stériles. Après tout qu’avait-elle à me dire, comment justifier une absence aux yeux d’une famille toujours attentive aux faits et gestes de ceux qui y tiennent une place centrale ?
Sur la table la liasse d’enveloppes est toujours là . Catherine doit avoir raison. Il ne faut pas lâcher la proie pour l’ombre. Après tout, je ne sais pas comment sera demain. Il est préférable d’attendre une réponse du maire avant d’effacer le tableau de cette vie d’aujourd’hui. Je range les lettres de démission. Un coup d’œil sur l’agenda des livraisons à venir. Deux semaines avant l’échéance. Dans deux jours présentation du projet au conseil municipal. Ensuite combien de temps avant une décision ? Je l’ignore.
Je suis rentré assez tôt dans l’après-midi. Je me dis que j’ai peut-être une chance de voir Gwenn sur le bord de mer et que rien d’urgent ne peut m’empêcher de forcer la main au devenir.
Le chien est heureux. Il n’y a personne sur le sable. Il bondit, court, se tapit, lance un morceau de bois flotté et le reprend au vol, revient, repart. La vie jaillissante, en pleine force, muscles déliés, ramassés, puissants. Je suis fatigué avant lui. Il fait froid, pas de vent ou presque rien qui vient du Nord-Ouest. Contre le rocher il n’y a que le froid de ce jour de début de janvier et une fin de vacances solitaire.
Si elle vient, j’espère qu’elle aura détaché ses cheveux. C’est stupide sans doute mais pour moi il y a là un sens profond, comme un symbole dont on devine l’autre moitié sans pourtant être certain de sa valeur de preuve.
Mais elle n’est pas venue. Ridicule d’y avoir cru. Pourquoi n’était-elle pas là  ? Pour la même raison qu’elle ne m’a pas parlé au téléphone. J’aurai pu m’en douter.
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- La fille Karantec ne fait plus le courrier !
Je regarde Catherine, interloqué. Elle m’a parlé à voix basse. Elle sait.
- Pardon ?
- Elle est repartie.
- Pourquoi ?
Ma question est en trop. Ce ne sont pas mes affaires.
- Peut être qu’il y a des coups de fusil qui se perdent. Son mari est revenu.
- … ?
Je croyais qu’il était mort ! En fait il était parti en termes géographiques.
- C’est pas une vie. Il va, il vient. Elle est trop conciliante la Gwenn. Mais, bon, c’est comme ça ! Alors ces vacances ?
- Très intéressantes. Mais trop longues. Il faut rattraper le retard.
- Le temps perdu ne se rattrape jamais, croyez moi. Ce qui est perdu, est perdu et n’est plus à perdre.
- Sans doute. Donnez moi un pain de deux et le journal. Et qui fait la tournée alors ?
- Un petit jeune. Il a l’air bien. On verra.
- Est-ce que mon arrangement tiendra ?
- Ne vous inquiétez pas. Dès que je l’ai vu je lui ai parlé ; je me suis permise.
- Vous avez bien fait.
- Il est d’accord. Pour lui c’est une aubaine. Un arrêt de moins. Il finira sa journée plus vite.
- On ne refait pas le monde.
- Pas toujours, mais parfois cela arrive !
Je regarde Catherine. Inutile de chercher un autre sens à ses paroles. Il me faut rompre pour ne pas me briser devant elle.
- C’est demain le grand jour pour le bateau !
- Tout le monde en parle. Je crois bien que la fille Karantec elle y tenait aussi.
- Possible mais elle n’est plus là  !
- Oh ! vous savez, les Karantec, surtout les femmes, elles sont là , elles sont pas là c’est du pareil au même.
-Bien ! Merci. J’ai du travail. Si vous voyez Michel dites-lui de passer à la maison d’ici demain. Je voudrai lui montrer le projet. Il est le premier concerné.
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Et voilà  ! Gwenn a un mari et moi je n’ai plus de Gwenn. Merde ! Mort aux cons ! Que fait-on dans un cas pareil ? Mettre un cierge à Saint Yves pour se débarrasser du mari ! Qu’est-ce qu’il vient nous emmerder dans le décor celui-là , il pouvait pas rester avec sa congaï ou sauter sur une mine à l’autre bout du monde ?
Pourquoi faut-il qu’une femme soit la propriété d’un homme ? Il devrait y avoir une clause dans le contrat : lorsqu’il n’y a plus d’amour le contrat meurt. Et les enfants ? Est-ce que amour et mariage vont ensemble ? Merde. Bon. Voilà . J’ai un bateau à construire pour le regard d’un ange qui est soumis à d’autres obligations. Est-ce que cela enlève quelque chose au bateau ? Non. Au contraire si j’en crois Rostand et la beauté de l’inutile.
Je remonte la rue à pas lents. Pourquoi devrai-je m’accrocher à Gwenn ? Il y a quelques semaines je ne la connaissais pas. Aujourd’hui elle a disparu de mon paysage. Je dois me dire que si je suis raisonnable il me faut ne plus y penser. Mais suis-je raisonnable ? Je ne dois plus l’être puisque son absence est assez douloureuse. Mais je suis dans l’incapacité totale de faire quoique ce soit pour la retrouver ou simplement la voir ou l’entendre. Que dois-je conclure, sinon que je l’aime vraiment et que ce mot, s’il ne peut être expliqué, découvre une réalité perceptible. Alors il ne me reste que ce qu’elle m’a laissé. Quelques images de mégalithes à tous mystérieux et l’engagement à construire ce bateau pour que la vie des hommes ait un sens.
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Dix-huit mètres ; équipé pour la pêche côtière et la pêche hauturière.
Je travaille rapidement. Rédaction du projet destiné à l’étude et croquis des formes. Plan du hangar et de son équipement de base ; j’ai étalé sur la table des revues, des livres techniques, des photocopies, un plan de bateau pour avoir une idée de la façon de le présenter. Il me faudra une table à dessin, une vraie. J’ai donc besoin d’un atelier. Deux ou trois appels à des entrepreneurs de nettoyage. Demain j’aurai une équipe pour évacuer les décombres.
En fin d’après-midi visite de Michel. Je le fais entrer et je lui montre mes esquisses.
- Un cul rond ?
- Je pense que la forme a une raison d’être et que cette raison c’est l’adaptation à la navigation côtière ou en limite. De plus elle permet de réduire la puissance de sortie d’arbre, donc l’encombrement du propulseur. Pour ce qui est des superstructures de traction cela ne change rien. Sauf à vouloir faire du chahut. Mais je crois bien que ce n’est pas le cas.
- Effectivement mais d’ici à prendre la mer avec un bateau pareil ! Mais bon, le dessin a du genre ; c’est sûr que sur la côte on n’en voit pas beaucoup des comme ça. Et en charge ?
-Je ne sais pas exactement. Mais les Danois en ont fabriqué qui allaient jusqu’à cent vingt tonnes.
Petit sifflement de Michel.
- Ça alors. Et combien de temps pour le construire ?
- Un an je pense. Mais vos gars devront apprendre un minimum de métier avant de commencer. Disons quatre mois de formation. Ce qui nous laisse le temps de construire le chantier, d’acheter le bois et de mettre au point tous les détails.
- Bon, disons dix-huit mois. C’est mieux que de ne plus pouvoir prendre la mer. Mais un cul rond. J’en reviens pas. Vous croyez qu’on trouvera ce qu’il faut pour le financer ?
- C’est pas impossible. Depuis combien de temps il ne s’est pas construit de bateau sur un chantier totalement destiné à ce seul usage ? Je crois que l’expérience peut tenter bien des gens. Mais c’est du travail de communication.
- Il faudrait passer à la télévision.
- Pourquoi pas. Parlons-en au Conseil demain soir.
Michel repose les esquisses et jette un œil sur les documents, les fiches, les débuts de réflexion, les colonnes de chiffres répandus sur la table. Son regard se pose sur une photographie d’un cul rond norvégien, ponté et armé pour la pêche hauturière.
- C’est donc pas complètement sorti de votre esprit ? Je me disais aussi.
- Vous savez personne n’invente rien. Nous sommes toujours des nains perchés sur les épaules des géants. En espérant devenir géants à notre tour.
- C’est vrai ce que vous dites. Merci de m’avoir invité à venir voir avant d’en parler aux autres. D’après ce que je vois, je crois qu’on a raison de vous faire confiance. Et votre atelier ?
- Je fais enlever les décombres demain. Je pense que dans une semaine je pourrai y travailler à nouveau.
- On peut donner un coup de main !
- Pourquoi pas ?
- Bon alors à demain. Sur le coup des huit ou neuf heures.
- Merci. Alors à demain.
- A demain.
À tout coup il sera là à huit heures ; à la première lueur qui permettra de mettre à profit la journée de travail. Si le bateau se fait, terminés les horaires inversés.
Pourquoi est-ce que je fais tout cela ?
Peut-être parce qu’au fond de moi j’ai la certitude qu’un jour je marcherai à côté de Gwenn pour une longue promenade, que je pourrai écarter de son front une mèche folle et qu’en prenant sa main je sentirai à nouveau mon cœur battre en explosion de joie profonde.
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Chapitre huit : Construire pour aimer
L’équipe de l’entreprise de nettoyage et l’équipage de Michel sont là à huit heures quinze. J’offre un café. Le Maire aussi est venu mais pour me parler de la réunion prévue ce soir. Je lui demande donc de patienter pour me laisser le temps d’expliquer au chef d’équipe et à Michel ce que je souhaite. Je charge Michel de faire le tri de ce qui lui semble récupérable et le chef d’équipe de faire au mieux pour le reste.
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- Alors cette réunion, vous serez prêt ? me demande le Maire.
- Je pense que oui. Mais ne vous attendez pas à un exposé magistral sur la construction des charpentes de marine.
- Vous en parlerez tout de même ? Il y aura du monde venu pour ça je pense.
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- Oui. Nous ne sommes pas restés à attendre. Nous avons lancé des invitations.
- C’est bien. Et à qui faudra-t-il que je parle ?
- Les journalistes locaux mais aussi un des rédacteurs du Chasse-Marée.
- Bigre. Je n’ai pas intérêt à raconter de fables.
- Pour sûr ! Il y aura aussi le président du Conseil Général.
- Pardon ?
- Oui, je le connais un peu. Il m’a d’ailleurs téléphoné pour me dire qu’il viendrait avec quelqu’un de l’ANPE et un représentant du Conseil Régional.
- Et le ministre ? » dis-je en riant.
- Pas pour le moment mais pourquoi pas. Je crois que nous pouvons compter sur un reportage aux informations si nous présentons un projet sérieux. Votre voisin m’a paru très intéressé.
- Et vous me dites cela maintenant ?
- Tout s’est décidé hier ou avant-hier.
- C’est vrai je n’étais pas là . Bon. De toutes façons comme disent les artilleurs : « coup parti, pièce restée ». Le vin est tiré, il faut le boire.
Je regarde l’heure. Il me reste une petite journée pour essayer de ficeler mon projet pour qu’il passe les feux de la rampe. Donc impossible de m’occuper du hangar.
- Bon. Je vais m’y mettre. Heureusement que Michel s’est proposé. Il n’est pas charpentier mais il est patron-pêcheur donc il sait ce qu’est un outil de travail. C’est bien tombé.
- Ça c’est sûr !
Je redescends un instant au hangar pour expliquer la situation à Michel. Pas de soucis. Il comprend l’esprit de l’entreprise. Donc il prendra ma place pour diriger les travaux dans l’optique de la place nette et de la récupération propre. Le coût de remise en état ne doit pas excéder le coût de remplacement. Il sait faire. Sur un bateau soumis à de rudes conditions de travail, la question est permanente, sauf lorsqu’il coule !
Je reprends donc mes fiches. Mon objectif est de convaincre les bailleurs de fonds et les fabricants d’information que ce projet n’est pas une lubie mais bien une réalité faisable et rentable. La rentabilité n’est pas que financière. Il y a aussi celle de l’image qui, d’ailleurs, peut largement se satisfaire d’un déficit raisonnable de l’aspect purement économique et direct.
En traitant le dossier selon la vision organique de l’homme et de l’outil je pense être dans le bon registre.
Quelques fiches de synthèse. J’appelle la mairie. Oui, la secrétaire peut s’occuper de la mise en forme et du tirage si elle a le texte vers quatorze heures. Donc je commence par cet aspect de la question. Un croquis en page de garde. Des mots clés. Des chiffres. Des questions; il faut laisser aux administrations l’impression qu’elles ont leur mot à dire. Des impératifs en termes de complémentarité des actions à mener entre la formation professionnelle des marins au métier de charpentier. La construction du hangar et l’aménagement du chantier. Sans oublier les déclarations diverses et probablement le rôle des experts qui auront à mettre leur nez dans l’affaire.
A midi, coup de sonnette. C’est Michel.
- C’est fini. Enfin je pense. Vous devriez venir voir.
- J’arrive.
Le chien est resté avec l’équipe toute la matinée. Comme s’il me représentait.
Le hangar est méconnaissable. Les huisseries endommagées ont été enlevées. En fait il ne reste quasiment que le toit et les poteaux simplement noircis. La scie à ruban est toujours en place ainsi que la raboteuse. Dans un coin les outils à main récupérables et l’outillage électrique léger qui n’a pas été touché. Et quelques plateaux de chêne et de frêne. Et c’est tout.
Je suis simultanément satisfait de voir que le travail est terminé et catastrophé a posteriori de l’étendue des dégâts, même si à tout prendre il n’y a pas tout à reconstruire.
- Bon. C’est bien. Merci à tous.
Je me tourne vers le chef d’équipe.
- Vous m’enverrez la facture.
- Oui. Bon. Nous on y va.
- Merci encore.
Je reste à contempler le vide. Dans mon dos Michel et ses gars attendent.
- Bon. Je vous paie un verre.
- Pourquoi pas.
Je les regarde. Ils sont sales mais d’avoir travaillé. Cette saleté n’a rien d’une flétrissure, au contraire. Elle n’est pas celle de ceux qui se complaisent dans la crasse mais bien celle des hommes qui se sont colletés avec la fatigue et la matière même si, ici, elle était en piteux état.
- Allez-y …je vous rejoins dans quelques minutes.
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En arrivant chez Catherine je glisse une enveloppe à Michel.
- Il ne faut pas.
- Si. Il faut. Le travail mérite salaire. Sans cela l’injustice marche sur les boulevards. Vous ferez le partage. C’est pas grand-chose mais c’est déjà ça de pris ! Bon vous avez commandé ?
- Non. On vous attendait.
- Catherine, je vous prie, prenez les commandes.
L’un des hommes, le plus jeune, ose rompre le silence de cette sorte de cérémonie du coup à boire après l’effort.
- Alors vous allez construire notre nouveau bateau ?
Je le regarde, je regarde Michel.
- Oui ; enfin non. C’est vous qui le construirez si nous trouvons l’argent.
- On n’a jamais fait ça.
- Vous apprendrez. Moi je vais le dessiner et tracer les galbes. Ensuite c’est comme un jeu de construction mais en plus grand.
Un autre parle :
- Eh ! David ! Les jeux de construction c’est pas trop loin pour toi. T’auras pas de problème.
- Très drôle.
Et ainsi de suite. Chacun y va de sa remarque ; entre les comment et les quand, j’ai l’occasion de faire mon exposé prévu pour le soir. D’ailleurs ils y seront. Il y aura d’ailleurs tout le monde. Michel me dit que le Maire a décidé de tenir la réunion publique d’abord dans la salle des fêtes, sans les rigueurs administratives, et ensuite de passer au conseil proprement dit dont les décisions engageront l’administration municipale.
- On compte sur vous, me dit Michel en partant après le deuxième verre qu’il a offert.
- Je souhaite être à la hauteur. A ce soir.
Je me tourne vers Catherine qui enlève les verres.
- Vous me donnez une bière et de quoi manger. Sinon je vais être saoul.
- De quoi manger ?
- Oui, des biscuits pour l’apéritif, des olives, enfin, des trucs à grignoter.
- J’ai pas ça. Mais si vous attendez je peux avoir mieux.
- Alors je patiente.
Je feuillette le journal. Quelques minutes plus tard j’ai, devant moi, un vrai déjeuner froid avec charcuterie, rôti, mayonnaise, fromage, bouteille de vin, le tout pour deux.
- Vous permettez que je vous invite à déjeuner. Je peux me le permettre ; je pourrais être votre mère ou presque.
- Alors avec joie.
Nous nous installons de chaque côté du bar. Je sers le vin.
- Alors c’est le grand jour ?
- Possible. J’ai un peu l’impression que bien du monde attend de moi une sorte de miracle.
-Vous ne croyez pas si bien dire. Je crois n'avoir jamais vu autant de monde suspendu à un fil tenu par un seul homme. Je vous le dis comme je le pense.
- Et vous voulez que je vous dise ce que moi je pense, mais entre vous et moi ?
- Vous pouvez parler. Je sais tenir ma langue.
- Je ne sais même pas à quoi je suis accroché et je ne comprends pas vraiment pourquoi je fais tout cela. Si c’est un échec, je suis mort, et si cela marche, je ne vaudrais guère mieux puisque le bateau terminé je n’aurais plus rien. C’est comme…
- C’est comme ? Allez-y.
Je dois avoir un peu trop bu avec le ventre vide mais il fallait bien le dire.
- C’est comme mon autre vie ; celle d’avant. Quand je me suis rendu compte que j’étais dans une impasse il n’y avait que deux solutions : ou continuer et aller dans le mur ou fuir et me retrouver avec rien. J’ai fuit. Je suis parti. J’ai tout laissé tomber et je me suis retrouvé avec rien. Combien de temps pour m’en remettre ? Dix ans ou presque. Et maintenant rebelote ; on prend les mêmes, on recommence.
- Sauf que ce n’est pas la même chose.
- Mais le résultat est le même.
- Ne voyez pas le résultat. Voyez le réel ; ce qui se déroule et non pas ce qui en sort. Ici, il y a quelque chose à construire, alors que là -bas, d’après ce que vous dîtes, il fallait démolir.
Je la regarde. Philosophie de comptoir ? Non. Certainement pas. Pure vérité qui écrase les faux-semblants. Le nœud de la question n’est pas là .
- Vous savez pourquoi je fais cela ?
Elle me fixe un instant, porte son verre à ses lèvres et dit :
- Oui. Je le sais. Vous le faites pour Gwenn et vous avez raison. Si vous ne le faites pas pour vous, faites-le pour elle.
Elle boit un peu et sans reposer son verre, tout en me regardant tranquillement, elle poursuit.
- Vous savez, votre histoire d’amour, vous n’avez pas besoin de l’inventer ; elle est là entre vos mains ; il suffit de raconter.
Silence.
- Mais il n’y a rien entre Gwenn et moi.
- Non ? Mais comme disent les livres, la mer et la lande parlent. Pas de médisance. Mais elles parlent.
- Mais Gwenn est mariée ?
- Et alors ? Vous pensez que c’est parce qu’il lui a fait des enfants qu’il a un droit sur elle ? C’est des histoires de curé ! Les enfants et l’amour c’est bien et tant mieux si ça dure ; mais ce n’est pas toujours le cas. Est-ce que cela vaut une vie de cage et de grisaille ? Vous savez les Celtes sont très méfiants vis-à -vis de tous les mots à majuscule. Nous sommes des gens qui vivent au milieu de pierres extrêmement concrètes mais enveloppées d’un brouillard de mystère. Nous avons les pieds sur terre et la tête dans les nuages. Et Gwenn est Celte ; de ce côté-là je ne crois pas que vous trouverez mieux par ici.
Elle a dit tout cela les yeux mi-clos.
Qui est Catherine ?
Je termine mon assiette.
- Bien. Je vous remercie pour le déjeuner. Mettez la note sur mon compte.
Je fais quelques pas vers la porte.
- Donc je dois le faire pour Gwenn ?
- Non, vous ne le ferez pas pour elle mais par la grâce de ce qu’elle est pour vous.
Dans la rue, le vent frais me rend un peu de mes esprits. Je regarde ma montre. Il est temps de passer à la mairie et de terminer de mettre au point mon exposé.
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L’auteur : Luc Chatelus Un capitaine, du bois et une plume Grand lecteur (sa bibliothèque fait "50 mètres linéaires" !), de Gracq à Eco en passant par Drieu, il écrit depuis ses années étudiantes. "Une littérature de fond de tiroir !", plaisante-t-il, "celle que l’on trouve lorsque l’auteur a disparu et que quelqu’un trie ses papiers." Le tiroir doit être grand, puisqu’il a déjà signé quatre romans et une quarantaine de nouvelles, écrits "en plongeant la plume dans le sang de la vie" et exclusivement diffusés dans un cercle privé. Un bateau pour Gwenn est le premier roman publié sur internet. Gratuitement. Car Luc Chatelus n’écrit pas pour l’argent. "Il me semble que le rapport purement marchand dénature la création. Écrire ne me coûte pas ; pourquoi faire payer ?" Après le forum www.bateaubois.com, il a proposé son roman à Terri(s)toires. "Vous avez publié un papier de grande qualité sur ce que je fais (un bateau viking) et sur ce que je suis. Il m'a semblé juste d'offrir en retour quelque chose. J'aime la finesse de ce que vous écrivez. Il y a du recul et de la sensibilité ; l'humain est à sa place." Thibaut Angelvy Ses blogs :
 À lire : l’article "Du bois dont on fait les hommes libres", sur Luc Chatelus et la construction d’un drakar en bois. |



Suite du roman Un bateau pour Gwenn qui se déroule dans une petite ville côtière de l'Ouest et qui nous a été proposé gracieusement par Luc Chatelus. Nous publions ce livre cet été sur Terri(s)toires à raison de deux chapitres par semaine.

















