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Un peu de littérature dans un monde de brutes

rencontre littéraire À l’heure où le livre fait l’objet de la même hausse de TVA que le hamburger ou la pizza, des habitants de logements Aiguillon Construction, promoteur immobilier et bailleur social en Bretagne et en Loire-Atlantique, ont au contraire décidé de valoriser un objet qu’ils ne veulent pas voir devenir une curiosité du XXIe siècle. En se regroupant pour discuter littérature, ils créent le lien social qui fait parfois défaut au sein des logements collectifs.

Mardi 8 novembre, boulevard Albert 1er dans les quartiers sud-ouest de Rennes. L’heure approche ; à 17 h 30, des individus de tous âges et de tous horizons vont en effet se rassembler chez l’un d’entre eux pour discuter d’un ouvrage que tous auront préalablement lu. Aujourd’hui, c’est Catherine Marchand qui accueille. Dans le salon, les chaises sont déjà disposées en cercle, les jus de fruits sont de sortie et ça fleure bon les gourmandises maison. Les visiteurs amis habitent pour la plupart au sein d’un logement Aiguillon, promoteur immobilier et bailleur de logements sociaux à l’échelle du Grand Ouest. "Mais notre groupe est avant tout ouvert ; chacun peut venir en compagnie d’une autre personne, qu’elle habite un logement Aiguillon ou non", précise Catherine.

Repères

Aiguillon Construction loge 22 274 personnes dans des habitats à 91% collectifs. En 2010, plus de 2 000 habitants ont participé aux diverses activités organisées par l’organisme afin de favoriser le vivre-ensemble : repas festifs, cafés citoyens, théâtre, opération Jazz en bas de chez moi…

Les rencontres littéraires d’Aiguillon Construction à Rennes représentent huit dates entre mai et décembre 2011, auxquelles on peut ajouter une participation au salon Étonnants Voyageurs de Saint-Malo. Parfois, les rencontres se déroulent dans un lieu public pour permettre la venue de l’auteur(e) et faire plus ample connaissance avec son univers.

À ses côtés, Céline Bénabes est la première arrivée, quelques minutes avant que les langues ne commencent à se délier. Logique, puisqu’elle est à l’origine de ces rassemblements et qu’elle en oriente le déroulement. L’animation littéraire, c’est son métier. Elle raconte : "Cela faisait dix ans que j’animais des cercles de lecture dans deux centres sociaux. Il était devenu compliqué de financer leur fonctionnement." Fin 2009, à l’occasion d’une réunion sur le thème de l’accès à la culture dans les quartiers, elle rencontre Pierre Ulliac, directeur adjoint d’Aiguillon Construction. Elle lui soumet le projet et, une fois celui-ci validé dans les hautes sphères de l’organisme, l’association Partages est créée pour permettre à ces rencontres littéraires d’avoir lieu. "En fait, Aiguillon a obtenu les financements publics qui étaient refusés aux cercles de lecture que j’animais", résume Céline, non sans une pointe d’amertume. De ce fait, Catherine éprouve une reconnaissance certaine envers l’organisme financeur : "Nous devons beaucoup à Aiguillon. À notre connaissance, c’est d’ailleurs le seul organisme de ce genre qui possède un animateur social dans son organigramme. C‘est lui, Tahir Thiam, qui s’est personnellement chargé de monter les dossiers pour solliciter les financements."

"Une fierté d’accueillir ici, dans ce quartier"

un débat sur les livres La première rencontre a ainsi eu lieu en janvier 2010. Chez Catherine Marchand, déjà. Le calendrier de la première année a été fixé par Céline : au programme, huit ouvrages "choisis selon mes goûts personnels et mes expériences de ce type de regroupements". Et donc autant de rencontres chez l’habitant pour débattre d’un même livre lu par tous. Investir le domicile d’un participant plutôt qu’un lieu public fut un véritable choix. "Recevoir chez soi a pu effrayer certains", concède Catherine. "Personnellement, c’est au contraire une fierté d’organiser cela chez moi, dans ce quartier. Cela me permet de recevoir et de cuisiner. J’adore…"

Vers 17 h 45, en ce vendredi pluvieux de novembre, le groupe est réuni, confortablement installé et prêt à débattre. Ils sont neuf ; au sein de ce panel hétéroclite, Mélissa n’a pas 30 ans, mais côtoie ainsi quelques retraités. "On ne se serait probablement pas rencontrés sans cette initiative", avouent-ils à l’unanimité. Une question taraude forcément l’esprit de celui qui observe le groupe : lecteurs d’un jour ou lecteurs toujours ? Si beaucoup étaient déjà des consommateurs assidus de littérature, Armelle évoque quant à elle "une habitude perdue puis retrouvée." Jacqueline surenchérit : "J’ai été amenée à découvrir des livres que je n’aurais même pas ouverts autrement. Petits suicides entre amis, de Paasilinna : jamais je n’aurais lu ce livre-là ! Il m’est également arrivé de venir avec une impression très négative sur un ouvrage et de repartir avec un avis différent suite aux ressentis des autres." Les rencontres littéraires, un outil pour l’ouverture d’esprit ? "Sans aucun doute", confirme Jacqueline.

Des amis plus que des participants

Le livre du jour s’intitule L’autre fille, d’Annie Ernaux. Un roman-fiction à l’ambiance très intime. Dès les premiers échanges, les divergences d’opinions s’établissent. Isabelle n’a pas été convaincue : "j’ai eu du mal à le lire tellement c’était négatif." Mélissa fait écho à cette première impression : "ça me met mal à l’aise. Je ne conçois pas que l’on puisse parler de soi comme cela." Des avis que ne partage pas Céline : "elle parle de la vie. Et comment parler de la vie autrement qu’en se racontant ? Dans la parole ou dans le silence, on se raconte toujours…" Rapidement, les intervenants utilisent en effet les thèmes abordés dans le livre pour établir des parallèles avec leurs expériences personnelles. José a beau préciser que cela arrive "si le thème s’y prête", on sent que chacun a dépassé le rôle de participant pour endosser celui d’ami. Le ton des échanges en témoigne : on se charrie fréquemment, on n’hésite pas à être cru s’il le faut. Aucun doute, ce langage est bien celui de l’amitié.

3 femmes Au-delà du caractère purement littéraire de ces rencontres, les habitants considèrent qu’il n’y a pas meilleur vecteur que le livre, pour créer du lien. "La littérature, c’est le langage. Et nous sommes tous égaux face au creuset qu’est le langage", confirme Céline. Pour Armelle, l’initiative "annihile les frontières sociales et générationnelles. Chacun a quelque chose de créatif en lui ; le rassemblement permet de l’exprimer." Françoise évoque quant à elle "le moyen idéal pour sortir de l’isolement". Jacqueline s’est même muée en étudiante assidue : "après la lecture, j’allume mon ordinateur et je fais des recherches sur l’auteur, pour savoir qui il est". Le dernier mot revient à la maîtresse des lieux : "un peu de littérature et de poésie dans ce monde de brutes, ça ne fait de mal à personne…"

 

Partages, association d’habitants-relais

L’association Partages, fondée pour fédérer ces rencontres littéraires, est constituée d’habitants-relais, comme le sont notamment Catherine Marchand et Céline Bénabes. Sur la base du volontariat, elles accueillent ainsi les nouveaux arrivants et leur expliquent les ficelles de l’habitat social tout en tentant de répondre à leurs moindres questions du quotidien. Céline détaille le lien entre ce statut et les rencontres littéraires : « Avant que ces rassemblements ne soient reproduits ailleurs, le nôtre était en fait un test. Une telle initiative a en effet besoin de temps pour être reconnue et convaincre de son bien-fondé. À la naissance du projet, les habitants-relais ont donc été sollicités en priorité par l’animateur social : il était plus facile de réussir en faisant d’abord appel à ceux qui avaient déjà tendance à s’investir. »

Dans quelque temps, la lecture fera place à l’écoute : dans le cadre de Festicordes, des musiciens investiront cette fois les salles à manger des habitants.

Arnaud Roizen - Journaliste
Arnaud Roizen - Journaliste

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