Jean-Loup Trassard

Une œuvre entre terre et mère

Jean-Loup Trassard Jean-Loup Trassard

Saint-Hilaire-du-Maine. C’est dans cette commune mayennaise ancrée dans un paysage vallonné, verdoyant, que vit depuis toujours l’écrivain et photographe Jean-Loup Trassard. La maison familiale qu’il habite est une imposante demeure bourgeoise de la fin du XVIIIe. Une solide et gracieuse bâtisse de laquelle on perçoit comme une douce délicatesse. Peut-être ressent-on cela par le fait que, dès votre arrivée, les silencieux murs d’enceinte qui la ceignent vous accueillent avec des façons de bras de femme…

Aucune photo de cette grâce-là ne peut être prise. Jean-Loup Trassard ne le veut pas. Sans doute, en le faisant, volerait-on quelque chose d’inestimable car unique à ses yeux. Ce prix des choses aimées, l’écrivain qu’il est devenu dit l’avoir pressenti très jeune : "quand je savais les choses belles, je savais que ça ne durerait pas".

Aussi, dès qu’il le sut, dès qu’il le put, écrivit-il sur des cahiers tout ce que la maison et ses jardins d’enfance éveillaient en lui d’étonnements, de joies, d’admirations, de plaisirs fugaces. Mais, à onze ans et demi, alors que par l’écriture, Jean-Loup s’efforçait de fixer l’heureux des instants volatiles, sa mère mourut. Aujourd’hui, alors même que "L’année Trassard" est organisée, son dernier livre, Eschyle en Mayenne, vient d’être publié.

Du théâtre, coté jardin

Terri(s)toires - Jean-Loup Trassard, écrivain de Mayenne "Je suis du coin nord-ouest de la Mayenne. Je vis à huit kilomètres du Bourgneuf-la-Forêt, d’Ernée, de Juvigné et de Montenay. C’est là mon territoire". Jean-Loup Trassard est homme à ne parler que de ce qu’il connaît. "Je ne sors pas de ce coin. Je ne connais rien du reste du département. Quand je dis "la Mayenne", c’est la campagne de mon canton. C’est tout."

Eschyle en Mayenne ne déroge pas à cet ancrage géographique-là. Les pièces de ce poète grec, il les lut dans les jardins de sa maison familiale. Le matin, dans celui d’agrément orienté au sud, puis le soir, dans le potager, à l’ouest. "J’aimais cette lecture potagère". Et de cette lecture naquit un texte.

Le texte a déjà paru au début des années quatre-vingt-dix dans la revue Po&sie de Michel Deguy. Il se présente alors sous la forme d’un agencement d’extraits des pièces traduites, au sein desquels s’immisce parfois la présence de la vie alentour à laquelle l’auteur s’attentionne par quelques phrases : "un papillon qui vient se poser sur mon livre, sur mon genou ; des merles qui se baignent dans le petit bassin du centre du jardin en se passant l’eau sur les ailes ; des graines d’escholtzias qui éclatent subitement au soleil…".

Le livre édité reprend ce texte, mais complété par une série de photos noir et blanc prises en Sicile par l’auteur, en 2009. Des photos de temples grecs défaits, mais dont les ruines majestueuses rehaussent d’autant l’idée de leur inaltérable élégance qu’elles sont à terre. Il y a toujours un peu de "ces chênes qu’on abat" à regarder la beauté de ces colonnes déchues.

Du fumier dans la littérature

Terri(s)toires - Jean-Loup Trassard, écrivain de Mayenne "Ce que les auteurs citadins aiment, c’est la nature. Mais moi, en quelque sorte, je n’aime pas la nature. Ce que j’aime, c’est la campagne agricole". Aussi ce que l’écrivain introduisit singulièrement dès ses débuts dans la littérature française, c’est "une terre humide, pourrie, pleine de fumier ; une campagne où il pleuvait tout le temps, où les outils étaient lourds, où il y avait de gros chevaux de labour".

Nulle ambiguïté pour autant. Façonnant ses textes avec la minutieuse ténacité de l’artisan soucieux du travail bien fait, en écriture, son but a toujours été littéraire. Quant à son militantisme agricole, il a toujours choisi de l’exprimer dans ses engagements sur le terrain et ses prises de position médiatiques. Ainsi, après avoir reçu le Prix des critiques pour L’Ancolie, Le Figaro lui propose de rédiger un papier d’humeur à paraître en première page du Figaro littéraire. Il profite de cette tribune pour exprimer dès ce premier article son opposition au remembrement.

Des cultivateurs mayennais, de Jublains, de Montreuil-Poulay,  lui téléphonent alors pour qu’il leur vienne en aide dans leurs luttes locales contre des projets de remembrement. Manifestations, pétitions avec collectes de signatures : un des deux conseils municipaux reviendra finalement sur son projet.

L’expression littéraire, photographique, l’engagement militant, la sauvegarde du patois mayennais, sont les voies utilisées par l’écrivain pour s’occuper de la terre qu’il aime. Comme il le ferait de l’être cher. Dans le film que Pierre Guicheney lui a consacré et qui est présenté dans le cadre de "L’année Trassard", voici en quels termes il évoque ce lien charnel : "un lien très fort lie ce territoire à mon propre corps. Il y a un rapport avec l’érotisme en ce sens que c’est comme un corps qu’on n’a jamais fini d’explorer. Un corps qu’on aime, qu’on touche. Mais la caresse, dans le fond, est insuffisante. Elle est censée satisfaire un besoin, une envie, et en fait, cette envie, elle l’avive. On a envie de recommencer. Peut-être pas tout à fait de la même manière. Et ce territoire qu’on parcourt avec ses creux et ses bosses, c’est un corps aussi qu’on a besoin de rendre intime. On a besoin de se frotter contre. Et c’est en cela, je pense, qu’il y a un lien entre la recherche d’une intimité avec un territoire varié et limité. C’est exactement comme le rapport à un corps aimé".

 

"L’année Jean-Loup Trassard en Mayenne"

Réalisateur, écrivain et journaliste, Pierre Guicheney est à l’initiative de "L’année Trassard". Comme ce dernier, il habite également la maison qui l’a vu naître, au Bourgneuf-la-Forêt, à sept kilomètres de Saint-Hilaire ! À son proche voisin écrivain, il propose de réaliser un film sur lui. Ce qui n’avait pas encore été fait jusqu’alors. Le tournage s’effectue en 2009. "Parfois, le travail de certains artistes est tellement personnel qu’il devient universel. Et dans ses œuvres, tant littéraires que photographiques, Jean-Loup Trassard touche souvent à des choses essentielles : l’absence, la mort repoussée par l’œuvre d’art". De la rencontre des deux hommes naît donc le film, de 75 min, Jean-Loup Trassard, comme un ruisseau mayennais.

Le projet de tournage suscite discussions et échanges. Au gré de ceux-ci, fleurissent alors dans l’esprit du documentariste des idées de manifestations possibles autour de l’œuvre littéraire et photographique de l’auteur. Appels téléphoniques, démarches, finissent par emporter les adhésions institutionnelles et privées nécessaires au lancement, dès mars dernier, de "L’année Trassard". Expositions photographiques itinérantes, projections, représentations théâtrales, lectures, rencontres, édition d’un jeu "Jouer à la ferme", animations scolaires, en constituent le contenu. Plusieurs manifestations prolongeront même "L’année"… en 2011 !


Découvrez en vidéo :

- la bande annonce du film sur le site de 24 Images

- Les vidéos de l'exposition sur le site de Jean-Loup Trassard

 

Pour vous tenir régulièrement informé du programme, présent et à venir, de toutes ces manifestations organisées dans le cadre de "L’année Trassard", cliquez sur le lien suivant :

www.jeanlouptrassard.com/jlt/annee/calendrier-des-manifestations.html

 

 

 

Dominique Ragneau - Homo Sapiens
Dominique Ragneau - Homo Sapiens

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