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    Anna Pencoat, ép. 2/4

    Au malheur des dames

    La couverture du roman Anna Pencoat La couverture du roman Anna Pencoat

    Anna Pencoat assiste à un mariage dans son pays bigouden. Le souvenir des disparus de la Grande Guerre endeuille les noces (lire le premier épisode), et la jeune fille a le cœur lourd. Mais le pire est encore à venir... Deuxième extrait d'Anna Pencoat, de Catherine Ganz-Muller.

    Dans la cour de la ferme, debout près de la table, Katell levait son verre :

    - La voilà pour maintenant, celle-ci ! gronda-t-elle en voyant venir sa fille. J’allais annoncer sans toi. Oui, c’est connu de tous : ma fille est promise à Yann Louarn ! Vous le savez ! Eh bien, je vous dis aujourd’hui qu’à la noce vous êtes invités, aux premiers jours du printemps !

    Des bravos, des applaudissements couvrirent sa voix. Anna se demandait ce qui lui arrivait. Jamais il n’avait été question d’une date de mariage ! Quant à des fiançailles, il n’y avait rien de vraiment officiel. Anna et Yann se fréquentaient depuis quelques mois. Le jeune homme lui avait bien parlé mariage. Elle n’avait pas dit non, pas dit oui non plus. Là-dessus, il avait fait sa demande à Katell, trop heureuse de caser sa fille et d’avoir un homme pour aider à la ferme.

    Tout le monde applaudit.

    - Alors nous serons deux fois cousines, annonça Noémie Le Duff en embrassant Katell. Fanch Louarn est cousin de mon homme par leurs mères… et comme toi tu es ma cousine vu que nos pères…

    La suite de la phrase se perdit dans le brouhaha. Chacun venait féliciter Katell, embrasser Anna. La jeune fille se sentait poupée de chiffons ballottée de bras en bras. Tout cela ne la concernait pas. Elle croisa le regard de Marie-Corentine qui serrait toujours ses petites dans ses jupes. Elle crut y lire une grande compassion, en tout cas beaucoup d’empathie. Le regard bleu de la jeune femme lui parut à nouveau baigné de larmes.

    Les conversations reprirent. Katell pérorait au milieu des femmes. Elle se plaignait de son peu d’argent tout en souhaitant un beau mariage à sa fille unique. Elle rêvait du bonheur prochain d’avoir à nouveau un homme au foyer et surtout très vite des petits-enfants.

    - J’ai bien de l’impatience que des marmoused viennent égayer mes vieux jours, larmoyait-elle.

    On allumait un grand feu au milieu de la cour. Erwan prit son accordéon. Biniou et bombarde s’accordèrent. Les premières notes d’une gavotte retentirent dans la nuit tombante. Garçons et filles commencèrent à danser. Dans son magnifique costume de mariée, au long tablier brodé, Marie paraissait bien seule. Elle était belle pourtant et portait fièrement la coiffe à pignon dont deux larges bandeaux, brodés des mêmes motifs de fleurs enlacées que le tablier, tombaient en cascade plus bas que sa taille. Un double trait de perles décorait son front, soulignant l’arrondi du visage. Toutes ces coquetteries semblaient dérisoires devant la tristesse affichée par la jeune mariée. Où était son époux ? Ernestine Le Garrec vint lui prendre la main pour l’entraîner dans la danse.

    À quelques pas de là, le marié et quelques autres, dont Yann Louarn, s’abreuvaient autour des tonnelets de cidre. L’un était couché sous un robinet tari. Les autres, titubant, tentaient de verser le liquide des pichets directement dans leurs gosiers.

    Anna allait au hasard, sonnée par l’annonce que venait de faire sa mère, partagée entre la colère et le désarroi. Elle était sourde à la musique et aux appels des jeunes gens qui l’encourageaient à les rejoindre. Dans sa tête anesthésiée, aucune pensée concrète, aucun désir. Ses pas indécis et machinaux la menèrent vers l’arrière des bâtiments, loin de la fête. Yann l’avait suivie, il la prit brutalement par la taille.

    - Viens par là, ma promise…

    Il sentait l’alcool et la sueur. Il avait un rire grossier.

    - Viens, viens-t’en donc, maintenant qu’c’est annoncé qu’on va se marier, me refuser tu peux plus…

    - Laisse-moi Yann ! Laisse-moi !

    Il l’entraînait vers la grange.

    - Arrête ! T’es saoul, laisse-moi tranquille !

    Elle se débattait. Lui riait toujours en la tenant serrée. Dans sa précipitation, il trébucha. Il se retint au bras de la jeune fille en la pinçant durement. Prisonnière de sa poigne, elle n’avait d’autre choix que de le suivre. Il la coinça contre la porte de l’étable plongée dans la pénombre. Il approcha ses lèvres des siennes. Il empestait. Elle le repoussa violemment. Il était tellement ivre, la force d’Anna l’envoya cogner contre le râtelier. Sa tête heurta le bois. Il poussa un cri en tombant. Elle regardait ce long corps inerte, allongé sur la paille. Un instant, elle se demanda si elle n’avait pas été trop brutale. Le contact récent de sa bouche avinée sur la sienne lui ôta toute culpabilité. Il la dégoûtait. Elle s’approcha du gisant. Il respirait. Il ronflait même, profondément. Anna remit de l’ordre dans sa tenue et regagna le lieu de la noce. La danse battait son plein. La chaîne passa près d’elle. Marie et Yvonne lui tendirent les mains mais Anna n’avait aucune envie de se joindre à la gavotte. Katell, toujours à table, continuait à pérorer, heureusement la bombarde et le biniou couvraient ses paroles.

    La silhouette de Marie-Corentine, courbée par le malheur, traversait le champ en direction de Rosveign. Elle tenait toujours ses deux fillettes serrées contre elle.

    Alors, comme si elle voulait échapper à l’Ankou1 ou au diable, Anna se mit à courir. Dans l’indifférence générale, elle traversa la cour de la ferme. Elle passa devant les ruines de l’église de Lambour et disparut vers le quai de Pors Moro.

    Elle courait dans la nuit tombée, la tête vide. Elle s’enfuyait loin de la noce, loin de sa mère, loin de ces femmes en deuil, loin de Yann et de tous ces hommes ivres. Elle fuyait plus encore que tout cela, elle fuyait un destin qu’on voulait lui infliger.

    Elle passa le pont et s’engagea sur le chemin qui longe l’étang. À bout de souffle, elle se laissa choir sur une pierre près de la chapelle de la Madeleine. La pleine lune éclairait la campagne d’une lumière blanche irréelle dans laquelle pas une ombre ne se découpait. Le carillon de la mairie annonça la demie de 9 heures. Les deux mains appuyées sur le granit, dont le froid lui transmettait jusqu’aux os l’effroi d’un mariage imposé, Anna attendit un moment que sa respiration redevienne régulière.

    L’initiative de Katell annonçant la date de la cérémonie, les images et les sons de la noce carillonnaient à ses oreilles comme autant de tocsins l’avertissant des malheurs à venir.

    C’est la panique de cet avenir qui l’avait amenée haletante jusqu’ici.

    - Je ne me marierai pas. Jamais ! murmura-t-elle. Je ne veux pas connaître la vie de ces femmes. Je ne veux pas afficher le visage triste de Marie le jour de mes noces. Je ne veux pas disparaître dans ce flot de misère ! Je ne veux pas !

    Son cri la soulagea. Elle se remit en marche. La clarté lunaire lui faisait éviter les pièges du chemin. Elle marchait lentement. Sa décision était prise, il fallait maintenant affronter Katell. Sa mère avait tellement besoin de la présence de Yann. Yann ou n’importe quel autre homme, du moment qu’il était costaud, travailleur, vivait et aidait à la ferme.

    Katell avait-elle épousé son mari par amour ? Anna n’avait jamais pensé à l’union de ses parents. Ce soir, ça lui paraissait évident : Yvon et Katell, comme sa cousine Marie et Jean Carval, ne s’étaient épousés que par devoir.

    - Alors on se marie comme on mange ou on boit ? se demanda-t-elle tout haut. Comme on apprend à respecter Dieu et ses parents ? On se marie par nécessité et par devoir ?

    Cette révélation la confirma dans sa décision. Elle ne voulait pas de cette destinée. L’image de ces hommes et de ces femmes tout en noir s’attachait à son regard. Elle ne serait ni comme Marie-Corentine, seule avec ses deux petites, ni comme les autres, jeunes et vieilles dont les années avaient été jalonnées de deuils, de maladies, de chagrins. La guerre avait fait des ravages, pas elle seulement, aussi la vie dans cette campagne bigoudène pauvre et dure.

    Anna avançait sur le sentier qui longe la route de Plonéour et passe derrière le lavoir de Kanapeg. Bientôt, elle atteindrait le Hellen et ce serait la campagne, déserte à cette heure-ci. Des rires et des chants lui parvinrent. Un groupe de jeunes gens arrivait derrière elle. Elle eut d’abord le réflexe de se cacher, mais elle était déjà repérée. Et puis pourquoi les fuir ? Ils venaient certainement de la noce de Marie Le Duff. Elle ferait un bout de chemin avec eux. Très vite, une voix égrillarde lui ôta toute confiance.

    - Regarde qui voilà, là-bas devant, dirait-on pas une fille en quête d’aventure ?

    - Bien imprudente à c’t’heure entre chien et loup !

    - P’t’ête qu’on est les loups…

    - Ou les chiens…

    Des rires gras et vulgaires accompagnèrent cette hypothèse menaçante. Elle accéléra le pas. Elle n’avait aucune envie de revivre ce qui venait de se passer avec Yann. Si elle avait eu le dessus avec lui, il n’en serait pas de même avec ceux-là. Elle profita d’un détour du sentier pour se rapprocher du lavoir et de la grande route. Quelle inconscience d’avoir quitté la noce et de s’être aventurée seule hors de la ville ! Elle avait plus de trois kilomètres à parcourir avant d’atteindre la ferme de Saint-Julien. Elle s’en voulait, mais il était trop tard.

    - Attends-nous, attends-nous la belle ! On veut juste un baiser !

    Elle accéléra le pas. Le martèlement des galoches se rapprochait, menaçant.

    - Ça serait-y pas Anna Pencoat ?

    - Partie de la noce de Lambour ?

    - Où tu vas, mignonne ?

    Ils étaient tout près. Une main puissante l’agrippa par le bras alors qu’elle atteignait le mur du lavoir.

    - Attends, attends ma toute belle ! Alors tu vas marier Yann Louarn à ce qu’on dit… il en a de la chance !

    Elle ne pouvait distinguer les visages. Elle devinait trois, peut-être quatre garçons autour d’elle. Étaient-ce ceux qu’elle venait de voir, titubant près des fûts de cidre ? Elle essayait de reconnaître les voix. L’alcool les rendait rauques et hésitantes.

    - T’es bien fière !

    Ils la bousculaient, tentaient de la faire tomber. Elle résistait. Ses mains s’agrippaient aux chupenn2 ou frappaient le vide à la recherche d’une branche, de quelque chose auquel s’accrocher. Elle se débattait avec toute l’énergie que lui transmettait sa peur. Les gars étaient déterminés et puissants. Elle se retrouva par terre, dans le fossé boueux, à l’entrée du lavoir, les jupes relevées, ses jambes battant l’air.

    - Ben t’en fais des manières ! dit l’un d’eux. Ta mère était moins fière dans les granges de Kernuz !

    - Laisse-toi faire, bâtarde ! On n’est peut-être pas des nobles, mais on peut quand même te faire du bien… hein les gars !

    - Bouge pas, bâtarde !

    Une main indécente écarta ses jupons. Elle sentit la moiteur des doigts sur sa cuisse. Comme elle se démenait de plus belle, on lui tint les bras en arrière de la tête.

    - Tu vas te tenir tranquille, sale bâtarde ! hurla de nouveau la voix qu’elle crut reconnaître comme celle de Martial Cariou.

    Elle cracha au visage penché sur elle. Loin de décourager son agresseur, il lui sembla que ça l’excitait davantage.

    - Elle en veut la bougresse… éructait un des gars qui la tenaient.

    Alors elle se mit à crier, de toutes ses forces, de tout son souffle, un hurlement strident et désespéré.

    1 Ankou : personnification de la mort dans la mythologie bretonne.
    2 Chupenn : veste.

     

    Extrait d'Anna Pencoat, de Catherine Ganz-Muller, Éditions De Borée, juillet 2015, 384 pages, 21 €. Achat en ligne sur le site de l'éditeur.

     

    L'auteur : Catherine Ganz-Muller

    Une vie entre deux mondes

    Portrait de Catherine Ganz-Muller

    Grande lectrice née en 1947, Catherine Ganz-Muller est étudiante à la Sorbonne en lettres modernes pendant mai 68. Après une année scolaire agitée, elle pense finir sa licence... mais finalement abandonne pour suivre son autre passion, le cinéma, dans lequel travaille son père. "Il a accepté que j'arrête les études mais a voulu que je commence par le bas de l'échelle. J'ai donc débuté par un stage comme ouvrière en laboratoire, sur une tireuse dès quatre heures du matin, ce qui m'a permis d'obtenir la carte professionnelle qui était alors nécessaire pour travailler dans le milieu."

    Après une brève expérience de script – "j'étais trop tête en l'air !" –, elle se spécialise dans le montage et grimpe tous les échelons. En 1987, avec son mari, metteur en scène et lui aussi passionné de littérature, Catherine Ganz-Muller se lance dans une nouvelle aventure en achetant une librairie dans le XVe arrondissement, à Paris. "Mais c'était épuisant, car je continuais de monter les nuits et le weekend après avoir passé la journée dans la librairie... et en cinq ans je n'avais pas vraiment eu le temps de lire !"

    En 1993, la librairie vendue, elle est chargée de faire un montage son. Mais elle réalise que son métier a complètement changé. "Avant, le montage était presque sensuel, on touchait la pellicule. Je me suis retrouvée à travailler entièrement en numérique, alors que je ne savais même pas ce qu'était un ordinateur ! Je ne connaissais plus mon métier." Le couple décide alors d'abandonner la capitale et la stressante précarité des intermittents du spectacle pour s'installer en Bretagne dans la maison familiale. Après une formation de bibliothécaire, Catherine Ganz-Muller est embauchée par la ville de Pont-l'Abbé et revient à ses premiers amours en vivant au quotidien entourée de livres. Elle collabore avec quelques magazines locaux, puis se lance dans l'écriture en 1999, d'abord via la littérature jeunesse. Sans perdre pour autant son âme de cinéphile : "lorsque j'écris, je vois le film... et tant que je n'ai pas le film en tête, je ne peux pas écrire !".

    Désormais veuve et installée à côté de Vendôme, elle signe avec Anna Pencoat son premier roman qui ne s'adresse pas aux plus jeunes. Mais les personnages principaux font bien écho à sa propre jeunesse : l'importance accordée à l'instruction, le syndicalisme, la coquetterie... et le sentiment de vivre une époque charnière entre deux mondes. "Les femmes de ma génération étaient des sortes de mutantes. Elles ont été élevées par des mamans qui raisonnaient quasiment comme au XIXe siècle alors que le monde avait complètement changé..."

    En savoir plus : http://catherineganzmuller.fr

    Thibaut Angelvy

     

    Lire tous les épisodes d'Anna Pencoat

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