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    Prête-moi ta plume, ép. 1/3

    Henri et la petite tante à la coiffe

    La couverture de Prête-moi ta plume de Raymond Penblanc. La couverture de Prête-moi ta plume de Raymond Penblanc.

    Mars 1918. La Grande Guerre approche de son épilogue, et l'Allemagne vient de signer le traité de Brest-Litovsk. La famille de Jeanne, dans sa petite ferme du Finistère, ne s'en préoccupe pas vraiment. La vie suit son cours, et il faut s'y accrocher à une époque où les maladies tuent autant que les bombes. Premier épisode de Prête-moi ta plume, de Raymond Penblanc.

    Elle n’aura poussé qu’un miaulement contrit. Timide déjà, s’excusant presque. Et cependant bien décidée à vivre. Elle arrive avec quelques jours d’avance. Le printemps aussi. Le père a entrevu les premières violettes dans l’herbe du talus, tout en se gardant bien de les cueillir, ça porte malheur. Ce matin (mais il fait encore nuit à cette heure) il ne pleut pas et il fait doux, tandis que le vent, qui soufflait très fort la veille, vient brusquement de céder. On est le 20 mars 1918, dans une petite ferme de la Bretagne du sud. Pas vraiment le bout du monde, la pointe du Raz se trouve à moins de trois heures de route, et Quimper, la préfecture, à seulement une heure.

    à quelque sept cents kilomètres de là, le vent de la guerre n’est pas près de tomber. Il y a quinze jours, la Russie bolchévique a signé avec l’Allemagne le traité de Brest-Litovsk, permettant aux allemands de transférer d’importants renforts sur le front ouest, en France et en Belgique, de quoi leur faire espérer une victoire rapide. Après la cruelle défaite du Chemin des Dames, suivie des mutineries de 1917, le moral de nos troupes est au plus bas. Raison de plus pour que les allemands voient le leur à la hausse. Fin mai, à l’issue d’une percée décisive, les voilà rendus à hauteur de Reims et de Soissons. Ils sont nombreux alors à estimer proche la fin d’un conflit qui a franchi, il y a déjà six mois, sa troisième année. C’est sans compter sur le sursaut héroïque des français (de même que sur l’aide providentielle des premiers contingents américains). En dix jours, tout le terrain perdu est reconquis. La suite ne fera que confirmer cette spectaculaire avancée. Dès lors, les allemands plient et reculent (sans jamais rompre). Cette fois, c’est sûr, la fin de la guerre est proche.

    Ici, en Bretagne, on ne l’entend pas. De même qu’on ignore à quoi peuvent ressembler ces vastes plaines de l’Aisne et de la Marne bombardées, défoncées, nourries de chair et abreuvées de sang, creusées de tranchées. Pour ceux qui, exceptionnellement, ne sont pas partis, la vie, même difficile, continue. C’est le cas du père. Il a trente-six ans cette année. Malade, il souffre d’emphysème pulmonaire. Il ne tousse pas encore beaucoup, ne connaît pas encore ces phases d’étouffement qui le feront quitter la table pour s’allonger, ou pour sortir au grand air et s’épuiser en marchant. à trente-trois ans, la mère est plus vaillante, et ne cessera de le démontrer. La petite porte pour moitié son nom : Marie-Jeanne, bientôt réduit à Jeanne. Elle, la mère, c’est Marianne, le père, Henri, la sœur aînée, Marie. Née en 11, elle a sept ans quand la petite Jeanne vient au monde, et il ne lui reste qu’une dizaine d’années à vivre, alors qu’elle n’apparaît pas spécialement fragile. Son père ne lui a pas transmis ses problèmes pulmonaires, causés et aggravés par l’emploi qu’il exerce à la papeterie voisine, non pas dans les ateliers, mais en plein air, les pieds immergés dans des cuves pleines d’eau, quel que soit le temps. Il faut s’attarder sur le destin de l’aînée. Sur celle qui mourra tôt, dont le portrait de jeune fille portant joliment la coiffe (la coiffe de cérémonie de cette région du sud Finistère), veillera longtemps au-dessus du lit de la mère, présence souriante, ange tutélaire, du moins dans l’esprit de ses neveux, dont elle n’a évidemment pas idée qu’ils puissent la célébrer un jour, tandis qu’elle s’étiole au fond d’un autre lit, car elle n’a plus la force de se lever. Sait-elle qu’elle aurait pu guérir ? Sait-elle que son sort aura moins dépendu des caprices de la maladie que de l’entêtement du médecin de famille, qui, parce qu’il n’accepte pas qu’on mette en doute son diagnostic (surtout quand il est faux), et bien que la mère s’autorise quelques réserves (on devrait toujours écouter les mères), suggérant qu’il pourrait s’agir d’une autre maladie, citant un cas semblable à celui de sa fille, d’une parente aujourd’hui guérie, l’aura tuée, bêtement et délibérément tuée ? Tuée la petite tante à la coiffe ? Que c’est horrible, s’indigneront ses neveux quelques dizaines d’années plus tard, alors que ce même docteur, devenu vieux, exercera toujours, mais plus dans cette famille. La mère refuse désormais de l’appeler. Et quand, deux ans après la disparition de sa fille, c’est au tour de son mari de disparaître, elle aura changé de médecin, même si celui-ci, pas plus que son confrère, ne sait guérir l’emphysème pulmonaire.

    Enrôlé en 14, Henri aurait peut-être été gazé. S’étant évité d’être transformé en chair à canon, il meurt à un âge où ceux dont la mort n’a pas voulu sur le champ de bataille (il y en avait déjà suffisamment des deux côtés) commencent à tirer, discrètement, leur révérence. Ils ne figureront pas sur ces monuments édifiés dans toutes les villes et dans tous les villages de France, alors qu’on devrait y ajouter leurs noms, ils le méritent. D’ailleurs, c’est uniquement à ça que servent ces blocs de granit gris flanqués de deux poilus, ou d’une veuve de guerre et d’un poilu, à consigner des noms, allant jusqu’à bégayer plusieurs fois les mêmes, tant on compte de pères et de fils, de frères et de cousins dans cette effroyable boucherie.

     

    Extraits de Prête-moi ta plume, de Raymond Penblanc, éditions Lunatique, octobre 2015, 204 pages, 20 €. Achat en ligne sur le site de l'éditeur.

     

    Tous les épisodes de Prête-moi ta plume

     

    L'auteur

    Raymond Penblanc : une plume en héritage

    Raymon Penblanc, auteur de "Prête-moi ta plume".

    À huit ans, Raymond Penblanc tombe sur un cahier épais. À l'intérieur, des textes rédigés par sa mère. L'enfant se plonge avec délice dans leur lecture, et cela lui donne l'envie de prendre la plume à son tour. "J'ai réécrit Les Trois Mousquetaires en mélangeant le livre et le film à 10 ans, plagié Chateaubriant à 15, puis je me suis mis à la poésie." Devenu professeur de lettres, le Breton revient au roman à 30 ans. "Le registre est plus vaste et plus complexe, et peut aussi intégrer la poésie, la musicalité de la langue."

    Cinq de ses romans ont été publiés depuis 1990 : L’Age de Pierre, La Main du Diable, Miroir des Aigles, Phénix et Prête-moi ta plume. À travers une écriture charnelle, rythmée et exigeante, ils explorent le monde de l'enfance et de l'adolescence. Dans Prête-moi ta plume, mélange de fiction et d'éléments biographiques, c'est la jeunesse de sa mère, Jeanne, qui est à la base du récit. Désormais grand-père et septuagénaire, Raymond Penblanc a en effet souhaité dédier une œuvre à celle qui lui a transmis la passion de la littérature et des arts en général : "C'est un roman que je n'aurais pas pu écrire avant, mais j'avais besoin de "payer ma dette" en lui rendant hommage. Elle m'a prêté sa plume, et c'est une manière de lui rendre…"

     

    Thibaut Angelvy

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