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    Les rivages blancs, ép. 2/4

    La baronne et le charpentier

    La couverture du livre Les rivages blancs La couverture du livre Les rivages blancs

    Après une immersion au cœur de l'action (lire le premier épisode), retour au tout début de l'histoire des Rivages blancs, le nouveau roman de Luc Chatelus. Le narrateur, reconverti charpentier, est sollicité pour un chantier dans un château dans des conditions très spéciales... et il tombe aussitôt sous le charme de la baronne.

    À l'époque... J'écris à l'époque maintenant que tout est fini. Mais l'époque, c'était il y a seulement quatre années. Pourtant, ces quatre années sont comme une petite éternité. Une de ces périodes du temps qui nous est donnée qui passe plus lentement que les autres parce qu'elle est d'une telle consistance qu'elle peut paraître comme une vie entière.

    À l'époque, avant tout cela, j'étais ce que l'on appelle un entrepreneur. Je ne l'avais pas toujours été, mais à un moment de ma vie, j'avais été amené à changer d'existence. J'avais choisi de faire ce qu'avait fait mon père. Un artisan parmi des milliers, un de ces hommes qui constituent « le maillage réel du tissu économique et social » comme disent certains journalistes des radios intellectuelles, enfin, qui se présentent comme telles. J'avais une entreprise de charpente et couverture, et un peu de menuiserie à l'occasion. Autant dire tout le gros œuvre en dehors de la maçonnerie. Même s'il nous arrivait, plus souvent que de coutume, de nous passer des maçons. D'ailleurs, le leitmotiv à l'entreprise c'était : « ça pourrait être pire, on pourrait être maçons. ». Ceci dit, je n'ai rien contre les maçons ; ceux qui sont à la hauteur de l'ouvrage, mais c'est une autre histoire.

    Six ouvriers et deux apprentis. Pas de quoi s'aligner avec les PME du bâtiment. Mais pourtant une belle structure qui tournait à plein régime. Nous faisions parfois du pavillon, du linéaire de fermettes et d'ardoises, parfois de l'agricole, une autre forme de linéaire, mais de fermes latines et de couverture en tôle. Mais nous faisions surtout de la réhabilitation de maisons anciennes. Et c'est pour cette raison, c'est ce que j'avais pensé en ouvrant l'enveloppe, que j'avais reçu l'appel d'offre de l'architecte pour ce chantier gigantesque du château de Clarmont.

    Je connaissais bien l'endroit. Le château était sur un promontoire au-dessus de la vallée d'une grosse rivière du coin. Une demeure probablement reconstruite sur une ancienne place forte. Je passais sur la route qui y conduisait lorsque j'allais faire de la voile sur le plan d'eau du barrage. La voile, c'était ma seule passion. J'y consacrais tout mon temps libre dès que la météo s'y prêtait. Lorsque j'entrai dans l'immense pièce, qui devait être un vaste salon de réception, je ne vis qu'elle. Il y avait bien une autre femme, l'architecte. La trentaine, belle assurance et parfaite élégance dans son tailleur-pantalon genre « chantier de chez Dior ». Et grande compétence, mais je ne m'en suis rendu compte que par la suite. Et il y avait les autres artisans : l'électricien, le tapissier, le peintre et le menuisier, un compagnon, celui-là. Ce qui voulait dire que les huisseries seraient de grande classe donc que les finances étaient au rendez-vous.

    Mais pourtant, je ne vis qu'elle. Elle était un peu en retrait, un peu ailleurs, comme si elle voulait ne pas être de trop. Mais à mes yeux, sa présence écrasait tout le reste. J'essaie de me souvenir. Ce qui m'a frappé, ce furent ses cheveux : un chignon superbe et tout argenté, éclatant, ce gris qui n'est pas celui de l'âge mais celui d'une vie si remplie qu'elle en contiendrait plusieurs. Comment était-elle habillée ? Je ne sais plus. Sans doute comme à son habitude, telle que je peux la penser, vu d'aujourd'hui. Longue jupe noire, chemisier blanc avec quelques élégantes dentelles et peut-être une veste de chasse. Je me suis dit qu'elle était celle sur laquelle le regard s'attarde parce qu'elle était « LA femme ». Non pas la pin-up et encore moins le sexe des fantasmes, mais bien la femme dans sa plénitude. Un corps épanoui sans contrainte, aucun laisser-aller et comme la séduction à l'état pur. Pas celle d'un désir que l'on fabrique et qui s'efface sous une lumière trop crue. Non. Elle était cette beauté qui éclate dans la robe d'un grand bourgogne et, tout en même temps, dans la splendeur de la Grande Chartreuse sous la neige avec, en arrière-saveur, les tempêtes inattendues de la Méditerranée. Enfin, j'essaye de trouver les mots. Elle était là et je savais déjà que j'allais dire oui, quel que soit le prix à payer. Pour lui être agréable.

    L'architecte expliqua la teneur du projet. Plutôt, elle réexpliqua, car visiblement j'étais le seul à débarquer dans l'histoire. L'artisan charpentier pressenti avait déclaré forfait avant même de savoir de quoi il retournait, à ce que je compris. Dommage pour lui, tant mieux pour moi. En fait, il s'agissait de transformer la demeure, qui avait déjà été utilisée en chambres d'hôtes par feu le baron, en véritable hôtel haut de gamme. Pour réceptions, séminaires d'entreprise et autres séjours au calme dont la facture présentée au client serait justifiée par l'immense qualité du service, eu égard à l'éloignement de toute urbanité. Même, et c'était un argument qui tenait, même si le TGV futur ne serait guère plus éloigné d'ici que d'ailleurs en France.

    Quel était mon lot ? Je jetai à nouveau un œil au descriptif : reprise en sous-œuvre des charpentes pour rendre les combles habitables, couverture des deux ailes à l'ardoise et au crochet et réhabilitation complète du moulin en contrebas. Je chiffrai rapidement. Quatre mois au minimum. Nous étions en septembre. L'activité devait pouvoir débuter en juin sur au moins une des ailes. Nous fîmes le tour de la totalité du chantier, enfin, du château. Assez défraîchi. Mais à ce que je jugeai, en dehors du menuisier et du charpentier, les autres corps de métier étaient là pour la décoration et la mise aux normes.

    Lorsque l'architecte acheva sa prestation et nous remit à chacun les documents à remplir pour les devis, la baronne (comment l'appeler autrement ?) nous proposa un café qu'elle servit elle-même. La jeune femme vint ensuite vers moi et me dit, assez bas, que madame la baronne aimerait me parler en particulier lorsque les autres artisans seraient partis. J'étais à la fois curieux et désireux de l'approcher. J'acceptai. Je n'aurais peut-être pas dû. Mais la rationalité n'est pas ma tasse de thé pour ce qui est des rapports humains. J'ai toujours été ainsi. Pour le pire ou pour le meilleur, j'ai besoin de savoir et non pas de croire.

    Je restai à parler avec l'architecte. Il était question d'échafaudages et de planning. C'était comme si mes gars étaient déjà là. Je me sentais en confiance, non pas au vu des garanties de paiement, mais par cette intuition qui peut l'emporter sur la raison. Question de nature sans doute. Les autres artisans partirent. L'architecte également. Je restai seul avec cette femme, belle comme un soleil de fin de journée, quand l'été s'achève , lorsque la lumière de l'ouest vient donner aux choses cette chaleur lumineuse qui nous fait nous sentir pleinement vivant. Elle m'invita à m'asseoir et s'assit en face de moi, bien droite dans son fauteuil à haut dossier.

    – Je vais être franche avec vous. Je n'ai pas un sou pour vous payer en dehors des matériaux que vous utiliserez. Je pourrai régler les factures de l'électricien et des autres artisans, mais la vôtre sera telle que je ne pourrai la régler avant une saison de fonctionnement de l'hôtel. Pourtant s'il est clair que votre travail ne se verra pas, il est également évident que s'il n'est pas fait, le reste ne pourra se faire. C'est pour cette raison que le charpentier contacté par mon architecte n'a pas donné suite.

    – Attendez. Vous voulez que je travaille pour vous en escomptant être payé selon les résultats de votre entreprise ? C'est assez fort. Je peux y laisser toutes mes plumes.

    – C'est vrai et je comprendrais que votre réponse soit négative. C'est juste une question de confiance. Pouvez-vous me faire confiance ?

    – Je vais vous dire, Madame. Avoir confiance, on le sait, on ne le croit pas. Parce qu'avoir confiance c'est se jeter dans le vide en toute sérénité parce que l'on sait qu'il y aura une main tendue qui sera là, cette main justement en qui on a confiance.

    Silence. Je la regardai sans la fixer. Pourquoi avais-je dis cela ? Sa beauté ? Tout son équilibre de formes ? La justesse du timbre de la voix, un peu dans les basses sonorités pour une femme, et puis sa présence ? Parce que j'étais amoureux. Je le sentais.

    – Sans doute vous faut-il un délai pour réfléchir ?

    Je levai le regard et je fixai le sien cette fois.

    – Un délai ? Non, c'est inutile.

    – Alors votre réponse est non ?

    – Non. Ma réponse est oui.

    Le sourire qu'elle a eu à cet instant ne pouvait pas être celui d'un escroc. C'était un sourire de tout son corps et de tout son être.

    – Vous ne serez pas déçu.

    – J'en suis certain.

    Je me levai, la saluai et je filai voir mon banquier. Il avait une petite dette envers moi. Mes gars avaient travaillé pour lui, quasiment à l’œil et complètement au noir, avec les moyens de l'entreprise, pour restaurer de fond en comble sa maison secondaire.

    Nous avons fait les travaux. Comme convenu les matériaux ont été réglés rubis sur l'ongle et comme convenu, au vu du devis signé et de la solide étude de marché fournie par l'architecte, qui s'occupait également de cela, le banquier m'avait accordé la rallonge nécessaire. Pour me couvrir, j'avais embauché deux intérimaires et accepté le chantier d'un ensemble pavillonnaire en linéaire de fermettes et d'ardoises au crochet.

    En mars, nous avons démonté les échafaudages. Je n'avais pas revu la baronne depuis le début des travaux. Pour Pâques, le château avait ouvert une des deux ailes à la clientèle. La deuxième serait ouverte en juin. Fin juin, j'avais reçu un premier versement. Pas grand-chose. Dix ou quinze pour cent peut-être. Fin décembre, un chèque couvrant le solde de la facture était arrivé, accompagné d'une invitation. Je me suis dit que l'affaire de la baronne était rentable et j'ai accepté l'invitation.

     

    Extraits du livre Les Rivages blancs de Luc Chatelus. Disponible en intégralité et gratuitement en versions ebook et PDF (liens sur le dernier épisode du feuilleton).

     

    L’auteur : Luc Chatelus

    Un capitaine, du bois et une plume


    Luc ChatelusCapitaine d’infanterie, charpentier, auteur. Luc Chatelus a eu deux vies, si ce n’est plus. Diplômé de Saint Cyr (promotion 1985), ce militaire de carrière est notamment envoyé en Bosnie et en Angola, "au cœur des ténèbres". Les mensonges, l’autoritarisme, la bêtise et l’orgueil d'une bonne part de la hiérarchie et de l’armée en général le dégoutent. À 36 ans, il démissionne et l’homme de fer fond pour le bois : il repasse des diplômes et devient charpentier-menuisier-ébéniste. Désormais installé à Cossé en Champagne, en Mayenne, il travaille uniquement pour des particuliers et cultive sa liberté. "Je suis indépendant, personne ne m'emploie et personne ne me renvoie […] Une de mes lubies est de dépendre le moins possible du monde tel qu'il est. Le "léviathan", comme dit Jünger. Légumes, vin, confiture, pain, forge… je fais tout ce qu'il est possible de faire sans dépendre des rouages du registre de l'argent facile."

    Grand lecteur (sa bibliothèque fait "50 mètres linéaires" !), de Gracq à Eco en passant par Drieu, il écrit depuis ses années étudiantes. "Une littérature de fond de tiroir !", plaisante-t-il, "celle que l’on trouve lorsque l’auteur a disparu et que quelqu’un trie ses papiers." Le tiroir doit être grand, puisqu’il a déjà signé quatre romans et une quarantaine de nouvelles, écrits "en plongeant la plume dans le sang de la vie" et exclusivement diffusés dans un cercle privé. Un bateau pour Gwenn est le premier roman publié sur internet. Gratuitement. Car Luc Chatelus n’écrit pas pour l’argent. "Il me semble que le rapport purement marchand dénature la création. Écrire ne me coûte pas ; pourquoi faire payer ?" Après le forum www.bateaubois.com, il a proposé son roman à Terri(s)toires. "Vous avez publié un papier de grande qualité sur ce que je fais (un bateau viking) et sur ce que je suis. Il m'a semblé juste d'offrir en retour quelque chose. J'aime la finesse de ce que vous écrivez. Il y a du recul et de la sensibilité ; l'humain est à sa place."

    Thibaut Angelvy


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