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    Folles journées, ép. 3/4

    La boîte à musique

    Couverture du recueil de nouvelles "Folles journées" Couverture du recueil de nouvelles "Folles journées"

    Référentiel ; modularisation ; apprenant ; décrutement… derrière ces mots de technocrates, la réalité peut se révéler assez désespérante. Heureusement qu'il y a la nature et la musique pour égayer la narratrice de cette nouvelle de Sylvie Beauget ! Troisième extrait du recueil Folles journées des Romanciers nantais.

    2009, je travaille dans une boîte à formations, dont je me désintéresse depuis qu’on y parle de cette façon. Je préfère ma boîte à musique, celle qui se visse dans le coffre de la voiture. La boîte contient six CD, je passe du temps à choisir ceux que je prendrai, tout dépend de la distance et du voyage. Après, la musique devient le voyage. La chanson rencontre un paysage, celui du dehors mêlé aux contrées intérieures. Lorsque j’entends Ane Brun, Koop Island Blues, je me souviens de la route qui me menait de mon nouveau chez-moi à ces ateliers. "L’île au trésor, est-ce qu’elle est loin, loin encore ?..." Je me souviens aussi de cet hiver. La neige, rare sur nos terres allait si bien avec cette voix du Nord. Bella Ciao, c’est l’année du Larzac. J’avais écouté en d’autres occasions Il nuovo canzionere italiano, mais là, nous arrivions en haut des Causses, nous commencions à entrevoir les barbelés et les panneaux antimilitaristes juste quand Giovanna Marini a entonné "Alla mattina appena alzata – O bella ciao, bella ciao, bella ciao, ciao, ciao…" Lorsque j’entends Bella Ciao, immédiatement l’image des Causses me revient et tous les souvenirs de cet été-là.

    Les arbres au bord de la route en ont entendu, sûrement. Des bruits de moteur surtout. Je passe devant eux chaque jour pour me rendre à mon travail. Soir et matin les embouteillages m’arrêtent juste à leur côté, un long kilomètre avant le pont. Il faut oublier les voitures, et le reste. J’écoute chaque note et chaque parole de Noir Désir les yeux sur les arbres. Je ne connais pas encore leur nom, à ces arbres. Leurs feuilles argentées ressemblent à celles des oliviers. Il ne peut s’agir d’oliviers dans cette région. Ces arbres-là montrent des troncs compliqués, un feuillage brillant comme une tenue de star et en même temps un aspect sauvage. Ils semblent venus là à la va-comme-je-te-pousse, c’est ce que je me dis au premier abord, il faut voir comment ils sont placés, entre cette sortie de périphérique et une zone de mauvaise réputation. La ville fait ce qu’elle peut. Ils ont investi dix mille euros pour lui refaire une apparence présentable, au quartier. Trop, dit l’opposition, pour loger des casseurs. Les habitants, eux, sont en colère, les travaux leur font du dérangement et puis il n’y a pas que le quartier qu’il faudrait changer, c’est toute la société qui les mine.

     

    "Le vent nous portera…", chante Bertrand Cantat, "… et tout ira bien…" Respirer. Chanter. Respirer. J’ai la gorge nouée. Je sors d’une réunion. Une réunion de repositionnement avec les nouveaux responsables de dispositifs de formations, avant on les nommait coordinateurs. On nous a sommés de préparer notre référentiel de formation, avant on parlait d’emploi du temps ou de progression pédagogique, c’était selon. Tout le monde est resté poli à cette réunion. Pourtant ce soir le blues gronde en moi. Référentiel. Dispositif. Compétences. Trop de mots fringants, coupants, surconsommés exprès. Exprès pour quoi ? Je me demande qui décide, quels cerveaux ont craché cet usage intensif de termes camouflés. Intensif et obligatoire. Ce jargon nous tombe dessus, du jour au lendemain désenchanté. Ouvrir la vitre. Chanter avec Noir Désir. "Pendant que la marée monte, que chacun refait ses comptes…" En regardant les arbres je crois reconnaître des chênes verts. Espèce guère plus ordinaire dans le secteur que les oliviers. Chênes verts pourtant. J’essaie de les compter, il y en a beaucoup, tout un petit bois impossible à contourner. Devant, le périphérique. Derrière, un terrain vague aux allures de marécage. Nous arrivons au pont. Passée la Loire, les choses s’accéléreront. Du pont on voit les bras d’eau enlaçant le sable. L’été, on ne sait où s’arrête le fleuve.

     

    2010. Après les vacances une autre réunion se programme. Le principe de modularisation n’est pas assimilé par l’équipe. On se fait moucher. Je ricane. Il ne faut pas. Il faut modulariser nos dispositifs, maîtriser notre vocabulaire, actualiser notre cerveau et la fermer. Personne ne rit plus. Modules. Séquences. Séances. Exit l’élève, chassé par l’apprenant, l’apprenant au centre du dispositif. Nous impliquer dans la conduite du processus.

    En revenant, le soir, je trouve quelque chose de changé aux chênes verts, sans savoir quoi. Les feuilles argentées ont terni. Le petit bois semble clairsemé. J’écoute Tribute à Dick Annegarn. Calogero chante Attila Joszef. "Tout ce que je sais de ce poète-là, c’est qu’il avait le verbe bref…". Je ressasse. Leur modularisation me reste dans la gorge. Une expression me revient, "celui-ci porte un nom à coucher dehors". Il y a des noms à coucher dehors, il y a peut-être des mots à nous faire coucher dehors… N’y pensons plus. Musique ! La Loire est basse ce soir, ramassée sur ses courbes. Ce n’est peut-être pas si grave, ces mots qui ne disent pas les choses. T’occupe pas, fais comme si tu étais étranger. Tu ne comprends pas, c’est tout. Profite du paysage. Prends-le en touriste. Ou survis comme tu peux, prends-le en exilé.

    Le paysage là où je travaille, c’est juste un autre immeuble à travers la fenêtre. Des bureaux. On peut entrevoir des écrans. Quelques profils soucieux. Des oiseaux parfois traversent la cour sans fleurs, seulement un mur de thuyas, et vite s’en vont. Mes pensées tentent de les suivre, butent sur le mur de thuyas et la voix sans teint qui conclut jour après jour : il faut devenir acteur du changement, sinon il n’y a plus de centre de formation. Le chef prend une voix sévère. Soir après soir nous sortons tête basse, comme des qui se sont fait gronder sans savoir pourquoi. Devenir acteur du changement ou rester sur la touche. Je démarre. Cherche à me changer les idées. Corvée, ces réunions. Superflues et glauques. Se faire porter pâle la prochaine fois. Les laisser à leur jargon, ça les regarde, moi je préfère ne pas chercher à comprendre. N’empêche, y a des phrases dont la musique ne me plaît pas. Je monte le son de la mienne, le son de ma boîte à musique. "Ce n’est pas moi qui clame, c’est la terre qui tonne", Attila Joszef clamé par Cantat. Le poète, il ne doit pas puiser dans le même dictionnaire que la direction. Pauvres de nous. "Pauvre Magyar…" arrêté dans sa course par des abrutis, par le désespoir.

     

    Avant la rentrée 2011 nous sommes conviés à une assemblée générale obligatoire. La boîte va changer de lieu. Inquiétude. Nous questionnons. Alors plus haut, plus dur, plus sournois, s’élève le mur à faire taire, langage insaisissable, ciment de l’évitement, muraille indifférente.

    — Quelles sont les conséquences du changement ?

    — C’est un déplacement positif.

    — C’est bien d’un déménagement qu’il s’agit ?

    — C’est une fusion.

    — Que pouvons-nous attendre de cette fusion ?

    — Une restructuration indispensable au développement de l’entreprise.

    — Est-ce que cela signifie une restriction de personnel ?

    — Nous envisageons une gestion optimisée des ressources humaines.

    — Alors il y a des craintes à avoir pour certains postes ?

    — Il va falloir se poser la question de l’opérationnalité.

    — Jusqu’où ira la restructuration ?

    — Il ne serait pas responsable de refuser une nécessaire adaptation.

    — Est-ce qu’il y aura des licenciements ?

    — Rien de la sorte, mais on ne peut s’interdire d’ouvrir des portes.

    Nous sortons, égarés. Les avis divergent sur ce qu’il faut penser de tout cela. Il n’y a rien à penser. L’espoir est mince. Les tenues d’été n’égayent pas les visages. Rejoindre le bus. Regagner les voitures. Une demi-heure d’embouteillage avant les chênes verts. J’écoute Paris Combo, rythme vif pour tête vide. Enfin, les arbres ! La musique s’accroche aux branches, les feuilles dansent, dessus brillant, duvet dessous. Je pianote sur mes cuisses et chante avec Belle du Berry. "Tout’s les palabres, tout’s les palabres en cascades - Silence, silence, silence ! Tout’s les discours, les discours de chasse à courre, - Silence, silence, silence !" Ainsi passe le retour.

    La soirée s’envole. Suivent un automne, puis tout un hiver avec ses chauds et froids, ses élans et ses engourdissements. Les revendications somnolent, grignotées par la fatigue et par les peurs. La vie continue. Leur projet suit son cours. La boîte fusionne, nous entassons les cartons. Les cartons partent dans des voitures et des camions. Lassitude de chaque jour de plomb, de l’avant et de l’après, du passé et d’un avenir que personne ne sent. Ici les jours d’hiver sont mouillés, les nuits s’étirent, tout se brouille et perd de son intensité. Je ne vois même plus mes chênes verts en rentrant du travail, sauf en pointillé, surpris par les phares. La boîte à musique sort souvent des airs brésiliens. Chico Buarque, désespoir dansant, révolte rieuse, soleil affamé.

    2012. Le nouveau cadre de travail nous a mis en déroute. La roue tourne, les pressions s’accélèrent, leur jargon tyrannique gagne du terrain. Nous sommes peu nombreux à résister, étrangers réprimandés, brimés et progressivement écartés. On nous invente des réunions hors saison, on nous convoque en petit comité. Lors de la dernière rencontre nous nous préparons au pire et affûtons les armes mais le sbire qui commande l’entretien fait très fort.

    — Quelle est la raison de cette convocation ?

    — Nous devons faire face au défi commercial, aux crises actuelles de la formation, à l’urgence conjoncturelle.

    — Nous sommes convoqués pour des licenciements ? Vous aviez dit qu’il n’y aurait pas de licenciement !

    — En effet. Nous allons décruter dans le cadre de l’arbitrage des compétences, de l’évaluation de l’employabilité de chacun et de l’engagement dans le progrès.

    — Qui ? Quoi ?

    — Les personnes concernées seront averties par courrier.

    Nous sortons démontés, personne n’a su répondre. Après quoi, quand je rentre le soir, cette histoire de décrutement me trotte dans la tête. Pas la peine de s’en raconter, nous la recevrons bientôt, la lettre de licenciement. Comme d’ordinaire j’attends les chênes verts pour me reposer les yeux. Rouler au ralenti, puis les retrouver. Mais le petit bois a disparu, ce n’est plus un bois, juste quelques arbres au bord de la route, pour décorer. Les autres chênes verts sont à terre, écroulés, racines à l’air. J’ai envie de pleurer. Je me promets d’écrire aux responsables, de leur demander pourquoi ils ont arraché ces arbres de paix. Aussitôt je renonce. Inutile d’écrire, ils me répondront qu’ils n’arrachent rien, ils optimisent l’environnement, engagent la compétitivité, activent le processus de changement et gèrent les ressources en fonction des développements et défis industriels.

    Il me reste la boîte à musique. Je sélectionne le CD, quelques notes et l’image des Causses me revient, si-mi-fa-sol-mi, si-mifa-sol-mi… Chanter avec Giovanna Marini "Me verra un giorno che tutte quante, o bella ciao, bella cio, bella ciao, ciao, ciao… Me verra un giorno che tutte quante, lavoremo in liberta…"

     

    Nouvelle extraite du recueil Folles journées, les Romanciers Nantais, éditions P'tit Louis, janvier 2017, 224 pages, 15 €. Achat en ligne sur le site de l'éditeur.


    L'auteur

    Sylvie Beauget : les mots font la maille

    Sylvie Beauget

    Installée à Vallet, Sylvie Beauget a fait de la Loire-Atlantique sa patrie d'adoption. "Je me suis beaucoup promenée à travers la France, mais je suis toujours revenue dans la région nantaise. Pourtant je n'y ai pas de racines, mais l'ambiance et les gens m'ont fait rester ici..." Elle a exercé plusieurs métiers ponctuels, et notamment dans un centre de formation qui lui a inspiré la nouvelle La boîte à musique. "J'étais très en colère, car il y avait un vrai travail de déshumanisation dans cette entreprise. Je me sers aussi de l'écriture pour porter des critiques sociales comme dans ce texte."

    D'abord auteure pour le théâtre, Sylvie Beauget a écrit un premier roman en 1980. Elle a ensuite longtemps mis entre parenthèses sa carrière dans le milieu culturel, qui nécessite beaucoup d'implication, afin d'avoir du temps pour s'occuper de sa fille handicapée. Un défi personnel qui la lance dans une aventure collective : en 1999, elle crée l'association SOS discriminations. "Quitte à lutter, autant en faire profiter d'autres… Nous organisons des actions culturelles afin de sensibiliser au mécanisme de discrimination qui écarte ceux qui ne sont pas dans la norme, que ce soit à cause d'un handicap ou de difficultés sociales."

    Aujourd'hui, Sylvie Beauget a repris la plume à temps plein. Plusieurs de ses romans, contes, nouvelles et pièces de théâtre ont été publiés depuis 2011 et de nouveaux projets sont dans les cartons. Membre des Écrivains associés du théâtre et des Romanciers nantais, elle a aussi créé les Ateliers d’Eva Luna qui proposent des formations et des ateliers d'écriture. Elle met également ses talents au service de SOS discriminations : "Nous avons par exemple créé un dictionnaire participatif avec des personnes de pleins d'horizons différents qui proposaient leur propre définition. Les mots sont un outil puissant pour créer des ponts entre les gens."

    www.sylviebeauget.fr

    Thibaut Angelvy

     

    Lire tous les épisodes du recueil Folles journées

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