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    Les rivages blancs, ép. 3/4

    La femme fatale et l'homme létal

    La couverture du livre Les rivages blancs. La couverture du livre Les rivages blancs.

    Le chantier est terminé et Jean est convié à l'inauguration de l'hôtel de luxe de la baronne (lire les épisodes précédents). D'abord perdu au milieu des invités prestigieux, il est retenu par la maîtresse de maison qui souhaite lui confier une nouvelle mission. Mais cette fois, ce n'est pas du tout à ses talents de charpentier qu'elle fait appel...

    J'avais accepté l'invitation. Un carton simple et chic à renvoyer en mentionnant si l'on venait seul ou accompagné. Je n'irai pas accompagné. Trop célibataire dans l'âme pour venir avec une de mes rencontres, présente ou passée.

    Je n'avais pas pris le temps du mariage. De temps à autre, il m'arrivait d'y penser. Mais entre le travail et ce que je voyais, autour de moi, des couples qui se brisaient sur une bisbille ou ceux qui faisaient semblant, je n'avais pas été non plus tenté par l'expérience. Quelle femme, d'ailleurs, aurait accepté de vivre comme je le faisais ? Certaines étaient restées quelques semaines. Mais pas beaucoup plus. Et, comme je ne m'attachais pas vraiment, je laissais la porte ouverte. Bien évidemment j'avais eu des peines de cœur, mais au final rien qui soit insurmontable. Donc je répondis que je serai seul.

    Il faisait froid fin décembre. Sur les chantiers, les gars n'étaient pas à la fête. Lorsqu'il faut décoller les ardoises prises par le gel ou lorsque le premier coup de marteau file direct sur les doigts gourds, on se prend facilement à rêver d'un boulot tranquille dans une administration surchauffée aux frais du contribuable. Je suis passé sur les chantiers que l'entreprise menait de front. Café chaud et pause cigarette. Je restai quelques heures, là pour aider à barder un pignon, là pour poser des ardoises.

    Mes deux chefs d'équipe étaient des durs. Pas toujours très fins, mais toujours à l'heure et parfaitement rigoureux. Sans doute buvaient-ils un peu trop de bière ou de vin rouge, sans doute étaient-ils ce que d'autres appellent des Français moyens. Mais ils travaillaient comme bien des gens qui les jugeaient ne travailleraient jamais de leur vie entière. Quand j'y réfléchissais, le soir, assez tard, je me disais que sans doute notre vrai problème, dans ce pays, était d'être gouverné par des gens qui vivaient de l'argent facile. Et c'est sans doute pour cette raison que je n'avais jamais participé à la grande kermesse électorale.

    Enfin, tout ceci pour dire qu'il avait commencé à neiger en début d'après-midi. D'abord des flocons épars puis rien, puis à nouveau quelques flocons fins puis enfin une vraie chute de neige. J'avais appelé les chefs d'équipe pour leur dire de plier. Avec les délais de route pour revenir à l'atelier et déjà les routes seraient blanches. Le temps de donner les instructions aux gars, de tout ranger et de me changer, à dix-huit heures, tout le monde avait pris le chemin de la maison et moi celui du château de Clarmont. Pas de chance pour la réception. J'y arriverai sans doute en retard.

    Pourtant, aucune difficulté pour y arriver. Lorsque j'ai vu la voiture du préfet et celle du président du conseil général, j'ai compris pourquoi. Ailleurs dans la campagne, on attendrait les engins de déneigement. Le large couloir d'entrée avait été transformé en réception. À droite, l'escalier pour accéder aux chambres des étages et, à gauche, les salons, le bar et la salle à manger. La jeune femme qui officiait là me demanda mon carton puis m'indiqua le chemin du grand salon. Il n'y avait que du beau monde. Un vrai cocktail de la société qui compte. Après dix minutes et deux coupes de champagne, je me suis demandé ce que je faisais là. Je n'étais pas de ce monde-là. Même si j'avais aperçu des gens pour qui j'avais travaillé et notamment un qui s'était fait prier, puis tirer l'oreille, pour payer sa facture.

    Je posai ma coupe sur un plateau et j'allai partir quand la baronne s'approcha de moi. Elle était radieuse, toute en noir avec simplement des brillants en pendentif pour rehausser sa toilette.

    – Vous nous quittez déjà ?

    – Je vous remercie de votre invitation, mais j'ai des journées assez chargées.

    – Restez, je vous en prie. Dans une heure ils seront tous partis. Ce qui voulait dire : dans une heure ce sera plus agréable. Je la regardai et j'acceptai. L'heure passa en conversation avec l'architecte qui était venue me tenir compagnie.

    La baronne avait raison. Le président du conseil général donna le signal. Lorsqu'il fut parti, il ne s'écoula pas quinze minutes avant que le salon ne soit vide. L'architecte fut la dernière à partir. Elle me glissa quelques mots :

    – Ma mère vous attend dans la salle à manger. Je vous laisse. Bonne soirée.

    Quelle étonnante nouvelle : l'architecte était la fille de la baronne. Je me dirigeai vers la salle qui jouxtait le salon de réception. Il n'y avait pour seul éclairage que des bougies qui embaumaient l'air. Devant la cheminée, où un feu brûlait lentement, une table sur laquelle deux couverts étaient dressés. La baronne était là, debout près de la cheminée. Splendide. Elle me regardait. Je m'approchai.

    – Merci d'avoir accepté de rester malgré la météo.

    – Merci de m'avoir invité à rester.

    Je me demandai comment une aussi belle femme pouvait bien demeurer seule.

    – Voulez-vous dîner ?

    Tout était prêt. Le personnel était sans doute parti, mais le repas était tenu au chaud sur une desserte à portée de la main. Nous avons bavardé du temps et de la saison, nous avons parlé des uns et des autres et, à un moment, elle a dit :

    – Je sais qui vous êtes. Je sais ce que vous avez fait il y a des années. J'ai quelque chose à vous demander, un travail pour vous.

    Je la regardai, un peu surpris de ses mots, ma fourchette suspendue dans le mouvement, un instant. Puis je goûtai encore les délicieuses coquilles Saint-Jacques et je pris le temps de répondre.

    – Quel genre de travail ?

    Si elle savait, inutile de faire semblant. Et là, elle tira une enveloppe d'en dessous la nappe et en sortit cinq photographies. Une femme et quatre hommes.

    – Ces cinq personnes.

    – Je ne fais plus dans ce genre de travail.

    – Je le sais. Mais il y a sans doute des choses qui ne s'oublient pas.

    Regard direct, franc. Elle était vraiment belle. J'ai dit oui.

     

    Extraits du livre Les Rivages blancs de Luc Chatelus. Disponible en intégralité et gratuitement en versions ebook et PDF (liens sur le dernier épisode du feuilleton)


    L’auteur : Luc Chatelus

    Un capitaine, du bois et une plume


    Luc ChatelusCapitaine d’infanterie, charpentier, auteur. Luc Chatelus a eu deux vies, si ce n’est plus. Diplômé de Saint Cyr (promotion 1985), ce militaire de carrière est notamment envoyé en Bosnie et en Angola, "au cœur des ténèbres". Les mensonges, l’autoritarisme, la bêtise et l’orgueil d'une bonne part de la hiérarchie et de l’armée en général le dégoutent. À 36 ans, il démissionne et l’homme de fer fond pour le bois : il repasse des diplômes et devient charpentier-menuisier-ébéniste. Désormais installé à Cossé en Champagne, en Mayenne, il travaille uniquement pour des particuliers et cultive sa liberté. "Je suis indépendant, personne ne m'emploie et personne ne me renvoie […] Une de mes lubies est de dépendre le moins possible du monde tel qu'il est. Le "léviathan", comme dit Jünger. Légumes, vin, confiture, pain, forge… je fais tout ce qu'il est possible de faire sans dépendre des rouages du registre de l'argent facile."

    Grand lecteur (sa bibliothèque fait "50 mètres linéaires" !), de Gracq à Eco en passant par Drieu, il écrit depuis ses années étudiantes. "Une littérature de fond de tiroir !", plaisante-t-il, "celle que l’on trouve lorsque l’auteur a disparu et que quelqu’un trie ses papiers." Le tiroir doit être grand, puisqu’il a déjà signé quatre romans et une quarantaine de nouvelles, écrits "en plongeant la plume dans le sang de la vie" et exclusivement diffusés dans un cercle privé. Un bateau pour Gwenn est le premier roman publié sur internet. Gratuitement. Car Luc Chatelus n’écrit pas pour l’argent. "Il me semble que le rapport purement marchand dénature la création. Écrire ne me coûte pas ; pourquoi faire payer ?" Après le forum www.bateaubois.com, il a proposé son roman à Terri(s)toires. "Vous avez publié un papier de grande qualité sur ce que je fais (un bateau viking) et sur ce que je suis. Il m'a semblé juste d'offrir en retour quelque chose. J'aime la finesse de ce que vous écrivez. Il y a du recul et de la sensibilité ; l'humain est à sa place."

    Thibaut Angelvy


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