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    Douze pour un, ép. 3/3

    La Grande course des bannières de procession

    Une procession religieuse Une procession religieuse

    Dernier extrait du recueil Douze pour un des Romanciers Nantais. Cette nouvelle de Jean-Luc Russon raconte l'histoire d'une rivalité incroyable entre deux frères de lait qui bouleverse la vie paisible d'un petit village au milieu du XXe siècle…

    Dès leur plus tendre enfance, Raymond Beaumanoir et Gérard Beaumont se trouvèrent en position de rivalité. Ils furent ce qu’on appelait encore des frères de lait, car ils eurent la même nourrice. Et quand j’emploie le mot "nourrice", il faut l’entendre dans son sens propre de "femme qui allaite un enfant en bas âge", et plus précisément, dans leur cas, de "femme qui allaite un enfant qui n’est pas le sien". Les mères respectives de Gérard et Raymond, en effet, s’étaient révélées incapables de les nourrir au sein, mais il existait encore, à l’époque, des personnes salariées qui se substituaient heureusement aux génitrices défaillantes. Les deux frères de lait, qui sont les héros de cette étonnante histoire, attribuaient leur vigueur d’hommes adultes – dont on va pouvoir juger – à l’excellence de cette nourriture bien adaptée aux besoins des bébés, ce qui n’a jamais été le cas du lait de vache de substitution – même à une époque où ce malheureux ruminant n’était pas soupçonné de transmettre toutes sortes de maladies affreuses. Donc, dès le premier jour de leur prise en charge par la nourrice – ce fut le même jour, car ils naquirent à peu près au même moment –, les deux bébés devinrent des rivaux.

    Ce fut par accident, bien sûr, et non d’un propos délibéré, tout n’étant dans ces petits êtres fraîchement débarqués dans la vie qu’instinct à l’état pur et égocentrisme intégral. La volonté viendrait plus tard. Toute personne admise à contempler l’opération d’allaitement, chacun des bébés couché sur l’un des robustes bras de la nourrice et tétant goulûment à la source de vie, ne pouvait que s’émouvoir à ce spectacle, et d’autant plus que la mère de substitution dépoitraillée offrait aux regards ce qu’on peut qualifier de poitrine généreuse.

    Cependant, par quelque caprice d’asymétrie dont la nature est coutumière, il apparaissait qu’un des seins plantureux contenait un peu plus de lait que l’autre. Je n’ai pas réussi à savoir lequel, du sein droit ou du sein gauche ; au reste, ce détail est de peu d’importance. La nourrice était consciente du problème ; elle choisit d’y remédier, il faut porter cela à son crédit, en alternant à chaque tétée les positions respectives des nourrissons. Ainsi, une fois Raymond s’abreuvait à la source la plus féconde, une autre fois c’était son frère de lait. On ne peut rêver situation plus équitable. Tout aurait donc dû être pour le mieux.

    Et pourtant, il semble – c’est ma conviction, et j’attribue à ce fait tout ce qui va suivre – que d’une manière indéfinissable, peu compréhensible, les deux bébés aient, dès les premières tétées, eu la vague perception de la notion d’injustice. Le fait est que Gérard et Raymond, dont l’appétit ne devait jamais se démentir – disons plutôt la soif, car il se révéla qu’ils allaient devenir des grands buveurs, non, qu’ils l’étaient déjà, mais ils éprouveraient un jour plus d’attirance pour le vin et le cidre que pour le lait –, tétaient à une cadence identique. D’où il résultait que l’un avait achevé avant l’autre, les "réservoirs", je le répète, n’étant pas de contenance identique. La disposition prise par la nourrice pour remédier à toute injustice en alternant les positions des bébés n’y fit rien : une fois sur deux, chacun des bébés se sentit frustré, bien qu’il eût absorbé plus qu’il n’était nécessaire pour assurer sa croissance.

    Je sens que vous ne me croyez pas. Pourtant, j’ai la ferme conviction que c’est dans ce fait qu’il faut chercher l’origine de ce qui va suivre. Je ne vais pas vous raconter par le menu la vie des deux garçons, depuis leur âge le plus tendre jusqu’à ce jour de leur vie d’adulte qui fait l’objet de ce récit. Nous n’en sortirions pas. Disons simplement que Raymond et Gérard, bien après qu’ils eurent cessé d’être pris en charge par leur nourrice, ne passèrent guère de jours sans se voir, s’aimer et se chamailler comme le feraient deux frères véritables. Aussi bien, ils étaient voisins, et si on rencontrait l’un, on pouvait pronostiquer que l’autre allait apparaître.

    Il en fut ainsi sur les bancs de l’école. Précisons : le banc. Car ils furent là aussi inséparables. En ce temps, l’école du village ne comportait que deux classes, la petite et la grande, chacune regroupant les élèves en ce qu’on appelait des "divisions". Les tables individuelles n’existaient pas et l’on s’asseyait à trois sur le banc sans dossier, solidaire d’un large pupitre comportant, au-dessous de son plateau incliné, trois casiers où chacun rangeait ses affaires. La partie supérieure du pupitre était percée de trois trous dans lesquels étaient enserrés des encriers de porcelaine contenant une redoutable encre violette que les écoliers étalaient généreusement partout, sur le bois ciré du pupitre, sur leurs sarraus gris, en pâtés sur leurs cahiers et, éventuellement, en lignes plus ou moins ordonnées d’écriture, selon les talents de chacun. Les porte-plumes dont on usait pour écrire autorisaient en outre un jeu très amusant lorsque, abandonnés sur le rebord du pupitre de la table située sur l’arrière, dépassant dans le vide, un facétieux élève du devant leur faisait exécuter, d’un coup bien ajusté, une très belle cabriole génératrice d’éclaboussures. On s’amusait de peu en ce temps.

    Raymond Beaumanoir et Gérard Beaumont ne comptaient pas parmi les meilleurs élèves de l’école, mais ils n’étaient pas non plus parmi les plus mauvais. Disons qu’ils se situaient dans une honnête moyenne qui les faisait occuper l’une des tables centrales de leur division. Car, en ce temps, les notes obtenues déterminaient la place occupée par chacun, les meilleurs élèves se plaçant devant, près du bureau du maître, les mauvais se trouvant relégués dans le fond de la classe, ce qui leur convenait parfaitement. Je ne sais comment Gérard et Raymond se débrouillaient, mais ils voisinaient toujours à la même table. Il y a là un mystère : puisqu’il y avait trois enfants par pupitre, il aurait pu arriver, l’un des anciens frères de lait se classant, par exemple, sixième et l’autre septième, qu’ils occupent deux tables différentes. Eh bien non ! Cela ne se produisait jamais. C’est inexplicable. Toujours, ils furent 4e et 5e, ou 5e et 6e, ou encore 7e et 8e, mais jamais, jamais 6e et 7e, ou bien 9e et 10e, et encore moins 3e et 4e. Allez comprendre !

    Le lecteur attentif aura noté que Gérard et Raymond avaient des noms de famille très voisins : Beaumont et Beaumanoir. Ce détail ne me paraît pas négligeable. Il en résulta que sur toute liste, d’élèves dans leur enfance, de soldats à l’époque de leur service militaire, et en toute occasion où l’ordre alphabétique croissant s’employait, Raymond Beaumanoir précédait immédiatement Gérard Beaumont, personne ne venant jamais s’intercaler entre eux. D’où, peut-être, l’explication du fait qu’à l’école, pour autant que je m’en souvienne, Gérard précédait un peu plus souvent Raymond dans le classement par notes, l’émulation jouant entre eux contraignant Gérard à un effort supplémentaire pour contrecarrer cette injustice alphabétique. À moins qu’il ne fût un peu plus intelligent, ce qui n’est pas démontré.

    Je crois inutile d’insister. On comprend que cette rivalité persista entre eux tant qu’ils ne se trouvèrent pas séparés par les aléas de la vie, ce qui n’arriva que fort rarement. Au service militaire, on l’a deviné, ils se trouvèrent incorporés ensemble, et tout laisse à croire que, l’émulation jouant toujours, ce fut à qui se révélerait le meilleur dans le maniement des armes et le tir sur cible.

    Avant cela, et après cela, ils se firent remarquer dans le club de foot local. Étant du même village, ils appartenaient à la même équipe et étaient censés jouer ensemble, et non l’un contre l’autre. Mais leur émulation prit parfois une forme excessive, les amenant à jouer perso comme on ne disait pas encore, et il en résulta qu’ils se trouvèrent à l’origine de victoires éclatantes, mais aussi de défaites non moins retentissantes, ce qui entraîna des sentiments mitigés chez leurs coéquipiers.

    Il y aurait beaucoup à dire sur leur rivalité quand Gérard et Raymond commencèrent à s’intéresser aux filles. Cela les prit assez tard, contrairement à ce qui est le cas de nos jours où des gamins de sept ans, par trop avertis des choses de la vie et très tôt inspirés par la moulinette télévisuelle, échangent des déclarations passionnées. Pour Raymond et Gérard, comme cela avait été le cas pour leurs compagnons du même âge à l’école des garçons, les filles, qui apprenaient ce qu’avaient besoin de savoir les filles de ce temps à l’école voisine dirigée par les Sœurs, appartenaient à une espèce un peu à part, humaine assurément, mais négligeable, pour ne pas dire méprisable. Cela allait changer. La nature allait parler, et venir le jour où les filles, ou certaines d’entre elles, se pareraient de séduction aux yeux des machos en herbe. On commencerait à s’intéresser à ces créatures et à ne pas les trouver trop repoussantes. Est-il besoin que je dise que Gérard et Raymond, c’était prévisible, allaient se laisser, l’un et l’autre, séduire par la même gamine boutonneuse au même moment ? Le récit de leurs mésaventures et désillusions nous entraînerait trop loin, et il suffit de dire que si les deux garçons se mirent à rivaliser plus que jamais pour briller aux yeux de la belle du moment, ils ne s’en trouvèrent guère avancés pour autant, leurs efforts s’annihilant réciproquement. Tout au plus réussirent-ils à obtenir quelques baisers furtivement volés qui les laissèrent singulièrement sur leur faim – ou sur leur soif, car dans le même temps, en souvenir sans doute de leur période lactée, ils s’étaient mis à boire sec, et pas du lait.

    Les seules à tirer quelque avantage de la situation furent les belles convoitées, pas peu fières d’éveiller en même temps chez deux galants une telle émulation et une telle jalousie, et qui s’y entendirent, vous pouvez me croire, pour faire durer une situation si gratifiante moralement, mais cela seulement jusqu’à l’apparition inévitable d’un troisième larron qui dispensait l’élue du moment d’opérer enfin un choix entre les deux prétendants.

    Cela, c’était avant le service militaire. Après, les choses reprirent plus ou moins le même cours, à ceci près que le champ de la recherche amoureuse se trouva élargi aux villages voisins. Gérard et Raymond n’en progressèrent pas davantage, chacune des nouvelles conquêtes finissant par prendre conscience des problèmes qui allaient inévitablement se présenter si elle commettait l’erreur de privilégier l’un au détriment de l’autre.

    Tout aurait pu continuer ainsi pendant encore longtemps, sans conclusion prévisible, si, lors d’une kermesse hors de la commune d’origine, les deux garçons, toujours inséparables, n’avaient fait la connaissance de deux jumelles. Certes, un esprit chagrin, un observateur par trop critique aurait pu dire que les deux sœurs, pour être jeunes, n’en étaient pas pour autant d’une beauté à couper le souffle. Le plus indulgent risquait d’être amené à relever une liste d’imperfections physiques, mineures, soyons juste, mais un peu trop nombreuses. Mais enfin, c’étaient des jumelles, des vraies de vraies, des authentiques, et au point que leurs parents eux-mêmes avaient bien du mal à les discerner l’une de l’autre, ce que les rouées s’évertuaient à rendre encore plus difficile de toutes les manières possibles : en s’habillant exactement à l’identique souvent, ou bien au contraire d’une manière différente, s’arrangeant pour échanger secrètement leurs vêtements dans la même heure de telle façon que le plus malin s’y perdait, et elles-mêmes peut-être aussi, si ça se trouve.

    Pour Gérard et Raymond, ce fut l’illumination, le coup de tonnerre, le séisme, et tout ce que vous voudrez comme phénomène météorique capable de symboliser ce qu’ils ressentirent en découvrant ces raretés. Imaginez : des jumelles ! C’était inespéré, ça changeait tout, ça rendait caduque leur rivalité de plus de vingt ans. Il n’y avait plus à se décarcasser pour s’imposer comme conquérant de ce qui se trouvait en deux exemplaires parfaitement semblables ! On pouvait même jouer à pile ou face, il n’y aurait ni gagnant ni perdant !

    L’affaire fut rondement menée, je vous le dis, et on se retrouva bientôt à quatre devant monsieur le maire d’abord, puis devant monsieur le curé. L’un et l’autre ressentirent bien quelque appréhension au moment de sceller officiellement l’union : comment savoir avec certitude que celle-ci était bien celle qu’elle prétendait, et non pas sa sœur, comme ces deux là l’avaient si souvent fait croire dans le passé, de notoriété publique ? Il fallait faire confiance, mais ça n’empêchait pas le doute, surtout dans l’esprit du prêtre qui décida de s’en remettre à la clairvoyance divine.

    Ce fut un beau mariage, et qui fit, tant le vin coula à flots, un nombre considérable de gueules saoules. Les mariés eux-mêmes se retrouvèrent à l’issue du bal dans un état d’ébriété qui fit soupçonner à certains quelques irrégularités dans le déroulement de la nuit de noces. On chuchota qu’il y avait eu échange de partenaires, chacun des deux maris se retrouvant au lit avec celle qui ne lui était pas destinée. On imagina même, les deux couples occupant cette nuit-là la même maison, ce qui était imprudent, des allées et venues de jeunes épousées en tenues légères passant d’une couche à l’autre à chacune des reprises. Car il va sans dire que, tout imbibés qu’ils étaient, Gérard et Raymond ne pouvaient manquer de faire de la surenchère dans l’activité amoureuse, chacun cherchant à distancer son adversaire d’un point au moins. Mais tout ça, ce sont des racontars de malveillants, et il est temps que j’en vienne à l’objet même de ce récit, la péripétie extraordinaire qui marqua à la fois un sommet et une conclusion dans les relations des deux hommes. J’ai été un peu long à y venir, mais c’est que je voulais vous faire bien saisir le fond du caractère de nos deux personnages. Vous allez voir que ce qui suit ne pouvait pas ne pas se produire, vu la manière dont tout a commencé quand ces deux là n’avaient encore que peu de jours.

     

    * * *

     

    Quelques années après avoir convolé, Gérard Beaumont et Raymond Beaumanoir furent choisis pour devenir marguilliers. Ce poste honorifique était réservé aux hommes mariés. Dans la paroisse, ils étaient trois à assumer cette charge, trois qu’on renouvelait chaque année. Le troisième, cette année dont je vous parle, était un homme dont il y a peu à dire, un certain Amédée, un gringalet doté de muscles gros comme des allumettes, affligé en outre d’une calvitie précoce et d’un bégaiement qui le prenait à chaque fois qu’il s’énervait, ce qui coïncidait toujours, par une insigne malchance, avec un moment où il lui venait le besoin de parler. Quelques années plus tôt, il avait épousé la fille d’un garde-barrière qui se caractérisait, quant à elle, par un strabisme épouvantable et une claudication marquée due au fait qu’elle était née avec une jambe plus courte. En dépit de ces handicaps, elle était gaie comme un pinson. Ce fut un mariage heureux et exemplaire et ces deux là eurent de beaux enfants qui accédèrent à des situations professionnelles enviables. Comme quoi…

    Il ne pouvait en aller autrement : la rivalité qui, à la fois, liait et opposait Raymond et Gérard allait se manifester dans leur charge paroissiale. L’une de leurs fonctions était de faire la quête durant la grand-messe du dimanche. Alors qu’Amédée tendait son plateau aux assistants regroupés dans le transept, chuchotant des "Mer… mer… merci !" sans parvenir à soutenir le rythme des piécettes tombant dans un tintement métallique, les deux faux frères se partageaient la nef, l’un descendant par la droite, l’autre par la gauche, jusqu’au fond de l’église, sous la tribune et "sous les cloches" comme on disait, là où les hommes suivaient l’office debout, tout près de la porte, bien décidés à s’esquiver avant la fin de la messe pour se retrouver au Café de la Place où ils communieraient sous d’autres espèces que les dévotes qui s’étaient approchées de la Sainte Table pour tirer respectueusement la langue au curé.

    La répartition des fidèles dans les rangs de chaises de la nef s’était faite au fil des générations selon des critères indiscernables, rien ne permettant de préjuger que tel côté allait rapporter plus d’argent que l’autre à la quête. Néanmoins, les deux rivaux s’étaient chamaillés pour savoir lequel s’occuperait de la droite et lequel de la gauche, ces dénominations s’inversant d’ailleurs lorsqu’on faisait demi-tour au bout de l’allée centrale pour remonter vers le chœur, la droite devenant alors la gauche et vice-versa, en vertu d’un phénomène que le plus inattentif de mes lecteurs aura eu l’occasion d’observer mille fois.

    Monsieur le curé, saisi de l’affaire, rendit un jugement de Salomon et décréta que telle semaine Raymond se chargerait d’un côté et Gérard de l’autre, et que la semaine suivante ce serait l’inverse. C’était le bon sens même, et cela aurait dû éviter toute cause de conflit. Mais rien n’était jamais simple avec ces deux là et, nonobstant le fait qu’ils ne disposaient d’aucun moyen d’influencer les ouailles et qu’il ne leur était pas possible de forcer les fidèles à donner plus qu’un minimum péniblement consenti, ils se livrèrent à l’occasion de ces collectes à une sorte de course au rendement. C’était à qui terminerait le premier, mais aussi ramènerait le plus d’argent.

    Le départage se faisait après l’office, dans la sacristie, sous le contrôle des enfants de chœur. Raymond et Gérard comptaient leurs recettes respectives, empilant les piécettes de un et deux francs (c’était le temps des anciens francs, qui correspondaient aux centimes des années d’avant l’euro) – parfois de cinq francs, voire de dix ou vingt ! –, mettant de côté les boutons de culotte que Marie, la sacristine, qui était aussi couturière, réutiliserait. C’était un moment de grande tension, donnant lieu à des accusations de tricherie qui désolaient monsieur le curé, lui faisant jusqu’à oublier l’autre désolation qu’était la médiocre générosité de ses paroissiens. La vérité oblige à préciser qu’en vertu de la loi des grands nombres, dont Gérard et Raymond ignoraient tout, les comptes s’équilibraient à peu près ; sur l’étendue d’une année, ni l’un ni l’autre – le troisième marguillier, Amédée, ne participant pas à la compétition – ne se trouverait en mesure de se déclarer vainqueur.

    À cette opération de collecte ne se limitait pas le rôle des marguilliers. En ce temps où l’Église n’avait pas encore renoncé à ses fastes, il se déroulait une procession à l’intérieur même de l’édifice, le curé, porteur du Saint Sacrement, descendant l’allée jusqu’au fond de l’église, entouré des enfants de chœur et précédé des marguilliers portant la croix et les deux bannières qui vont jouer un si grand rôle dans la fin de ce récit. Ces bannières se trouvaient remisées dans des placards à leurs dimensions, sous la tribune, et on les rapprochait du chœur avant la messe, les accrochant à des anneaux prévus à cet effet, scellés dans la maçonnerie de deux des piliers soutenant la voûte. Quant à la croix, on l’extrayait de la sacristie. Ce fut Amédée, le gringalet, qui la reçut en partage, et elle était déjà bien assez pesante pour lui. Les bannières, elles, étaient de lourds rectangles d’un épais tissu surabondamment orné de broderies au fil d’or et d’argent, de franges et de festons. Elles portaient le nom et l’effigie des deux saints auxquels était vouée la paroisse – on me permettra de ne les désigner que sous les noms inventés de saint d’Ici et saint Delà. Une tradition immuable voulait que l’une de ces bannières précédât l’autre, saint d’Ici détenant, par l’âge et les mérites, une suprématie sur saint Delà qui n’avait été que son disciple, des siècles plus tôt.

    Là encore, le jugement de Salomon du curé parut devoir pallier l’incoercible besoin de compétition des deux porteurs : ils échangeraient leurs bannières une fois sur l’autre. Tout se passa à peu près bien au début. Alors qu’Amédée, allant en tête, peinait à achever le court trajet de cette procession, Gérard et Raymond, têtes hautes, bien cambrés et marchant d’un pas égal, ramenaient chacun sa bannière à son pilier respectif sans marquer le moindre signe de fatigue. Au vrai, l’épreuve leur paraissait méprisable, indigne d’eux. La procession de la Fête-Dieu allait leur donner l’occasion de s’illustrer enfin. Pour cette fête suivant la Pentecôte, on faisait en grand apparat tout le tour du bourg. Dès le petit matin, des bénévoles se mettaient à décorer le trajet que suivrait le cortège au moyen d’un superbe et éphémère tapis coloré fait de sciure de bois teintée et arrangée selon des motifs, répétés mais cependant variés, qu’on traçait en s’aidant de gabarits. En certains endroits, de vastes rosaces ou d’autres décors plus élaborés témoignaient des dons artistiques des plus doués. Les riverains avaient tendu devant leurs façades des draperies mi-partie blanches et rouges et y avaient épinglé des boutons de roses ou d’autres fleurs. En divers lieux, là où se dressaient des calvaires de pierre, des "reposoirs" avaient été édifiés, échafaudages de planches qui supportaient un autel recouvert d’une nappe, garni de bouquets de fleurs et de cierges allumés que le vent s’obstinait à éteindre. Le fond et les côtés du décor étaient constitués d’une profusion de branchages ornés de guirlandes et, dominant tout cela, des étendards claquaient joyeusement dans un ciel qui était – presque – toujours d’azur en ce temps-là.

    Ça faisait de l’effet, je ne vous dis que ça. Ça donnait envie de croire en Dieu. Monsieur le curé, assisté de ses vicaires, parcourait tout le chemin de cette procession sous l’abri d’un dais, brandissant le Saint Sacrement enfermé dans son ostensoir. Ce dais était une sorte de cage sans barreaux coiffée d’un toit en velours rouge brodé qui retombait en festons sur les quatre côtés. Il y avait quatre montants reliés en haut et en bas par des traverses. La traverse basse de l’avant était amovible de façon à ce que le curé puisse pénétrer sous le dais sans avoir à l’enjamber disgracieusement, ce qui, avec sa soutane et ses oripeaux, aurait été du plus mauvais effet. Cette structure était complétée par quatre brancards qu’empoignaient un nombre égal d’hommes choisis. Le dais et ses porteurs, avec le prêtre au-dessous, étaient précédés de la troupe des enfants, vêtus de surplis blancs sur leurs soutanelles rouges – le tout un peu mité et déchiré –, une corbeille remplie de pétales de fleurs accrochée devant leur poitrine par un large ruban passant derrière le cou. Au signal d’un claquoir de bois manié par le plus expérimenté des enfants de chœur, les enfants s’arrêtaient avec plus ou moins d’ensemble, effectuaient un demi-tour, posaient un genou à terre et puisaient dans la corbeille, éparpillant devant eux une poignée de pétales qui se déposaient sur le chemin de sciure et que le curé allait fouler.

    Les plus dispendieux de ces jeunes enfants épuisaient leur provision en un rien de temps, mais le cas était prévu : deux grands, chargés d’une corbeille du genre lingère remplie de pétales, s’occupaient du ravitaillement. Les mamans, émues, contemplaient ce charmant spectacle sans pouvoir retenir une larme d’attendrissement et sans envisager que les chérubins pussent devenir un jour de parfaits salopards. D’autres enfants, plus grands, ceux qui avaient fait cette année leur communion solennelle, accompagnaient le cortège en portant des cierges ou de petites bannières à leur taille. Derrière le dais venait la foule des assistants de l’office qui s’était auparavant déroulé dans l’église, mais tout à l’avant marchaient les marguilliers avec la croix et les deux grandes bannières de saint d’Ici et saint Delà. Là encore, Salomon dut parler et décider que Gérard irait en tête, avec la bannière de saint d’Ici, sur la première moitié du trajet, et céderait ensuite sa place à Raymond. On avait prévu des suppléants, car on s’attendait à ce que les porteurs des lourdes bannières, bientôt fatigués, passent le relais en cours de route. Les suppléants devaient aussi prêter l’appui supplémentaire de leurs bras dans le cas où le vent viendrait à souffler : on ne serait alors pas trop de trois par bannière pour éviter qu’elle soit couchée. C’était mal connaître Raymond et Gérard. Les rivaux eurent à cœur de refuser toute aide, et on les vit revenir à l’église aussi fringants qu’ils l’étaient au départ. Mais ce n’était là qu’une petite procession, après tout, et une épreuve plus dure les attendait. Chaque année, au cœur de l’été, avait lieu un pèlerinage qui conduisait le cortège des fidèles et des officiants jusqu’à la petite chapelle de saint Delà, située à trois bons kilomètres du bourg et de l’église de saint d’Ici. Cela faisait donc plus de six kilomètres aller et retour : ce n’était pas la Grande Troménie de Locronan, mais quand même.

    Sans se concerter, Gérard et Raymond jugèrent à propos de se préparer pour l’épreuve en fortifiant leurs muscles déjà solides. Secrètement, chacun comptait bien profiter de cette occasion pour établir définitivement sa suprématie sur l’adversaire. Ils vinrent donc l’un après l’autre, et parfois se retrouvèrent inopinément ensemble à leur déplaisir réciproque, s’entraîner à ce qu’on pourrait appeler "le maniement des bannières". J’ignore s’ils avaient eu connaissance de l’existence de ce sport breton pratiqué dans le Trégor et connu en français sous le nom de "lever de la perche" – en breton plomman al lansenn, gwernian ar berchenn ou sevel al loc’henn, selon les régions.

    Quoi qu’il en soit, on les vit s’entraîner dans un coin écarté du jardin du presbytère, amenant, par une mobilisation de toute leur musculature et par une savante prise d’appui sur leurs jambes fermement plantées dans le sol, les bannières d’une position horizontale jusqu’à la verticale, puis les rabaissant presque jusqu’à terre pour les relever encore, exercice qui aurait tôt fait de scier les bras et briser les reins d’un homme d’une force normale. Le jour où le curé les surprit dans cette occupation, il piqua une sainte colère, car ces manipulations, outre qu’elles rabaissaient des accessoires sacrés au rang d’haltères, n’allaient pas sans risquer de salir les lourdes draperies, voire de les déchirer. Les deux hommes, vertement semoncés, poursuivirent donc leur entraînement chez eux en s’exerçant avec des rondins de plus en plus longs et pesants.

    À l’été, ils se sentirent fin prêts. Il fut décidé que Raymond Beaumanoir porterait à l’aller la bannière de saint d’Ici et que Gérard Beaumont s’en chargerait au retour. Le jour dit, on se mit en route, partant de l’église, par un temps d’après-midi radieux. Comme à l’accoutumée, Amédée allait en tête avec sa croix. Puis venait Raymond, et enfin Gérard, le premier inébranlable, attentif à ne pas montrer le moindre signe de faiblesse, le second tout aussi inébranlable, mais guettant et espérant la plus minime défaillance de son adversaire. Il n’y en eut pas, et il va sans dire que chacun refusa de céder le manche de sa bannière à un suppléant, repoussant même toute proposition d’aide à défaut de remplacement. Ce ne fut pourtant pas facile, car une brise soufflait, légère mais prenant de côté les voiles brodées, ce qui obligeait les porteurs à tirer des bords. En outre, il arrivait que des branches basses accrochassent l’un des bras d’une bannière et il fallait fournir un effort considérable pour que l’étendard sacré, ainsi freiné et déséquilibré, ne s’inclinât pas. Tout autre porteur aurait alors accueilli avec reconnaissance l’appoint de bras supplémentaires.

    Pour compliquer les choses, il y avait eu un violent orage la veille au soir, et certaines ornières du chemin de terre, qu’empruntaient les charrettes des paysans, n’avaient pas eu le temps de sécher dans la matinée. Les porteurs devaient donc garder un œil au ciel et l’autre au sol, ce qui n’est pas facile. Ils s’en tirèrent bien, très bien, à l’admiration du peuple depuis longtemps averti de leur rivalité et plus assidu à les observer qu’à réciter des Ave maria. À la chapelle de saint Delà, pendant que se déroulait l’office, Gérard et Raymond s’accordèrent quelque repos. Ils avaient appuyé leurs bannières contre le mur de la chapelle, et quelques-uns de leurs amis les entraînèrent à l’écart pour leur permettre de se détendre. On avait prévu le coup : des bouteilles de cidre bouché avaient, à l’insu du curé, été mises à rafraîchir dans le bassin d’une fontaine voisine. Comme, après leur dure épreuve, les deux marguilliers avaient très soif, comme aussi on avait prévu large pour que nul n’eût à se restreindre, ce fut un joyeux moment de beuverie. Tandis que dans la chapelle et à ses abords, d’où ceux qui n’avaient pu entrer dans le minuscule édifice suivaient l’office, alternaient prières et cantiques, autour de la fontaine plaisanteries et chansons à boire résonnaient, ce dont monsieur le curé aurait été horrifié s’il ne lui avait été épargné d’entendre ça. Amédée, lui, n’avait pas été invité. Comme les porteurs suppléants des bannières, se sentant méprisés et inutiles, s’étaient rabattus sur lui, le soulageant de son fardeau pendant la plus grande partie du chemin, Amédée envisageait avec sérénité l’épreuve du retour, surtout s’il devait se dérouler pour lui dans les mêmes conditions.

    L’office terminé, la dernière prière dite, on se remit en route, Gérard Beaumont se chargeant comme convenu de la bannière de saint Delà. Les deux marguilliers se sentaient en pleine forme, chacun plus que jamais décidé à démontrer qu’il était le meilleur.

    La brise avait forci et le vent soufflait aussi dans les crânes des deux hommes. Le cidre bouché est plus traître qu’on le croit, et ils en avaient absorbé pas mal. De ce fait, ils tirèrent, sans s’en rendre compte, des bords plus larges qu’à l’aller, sans se soucier de l’allongement du parcours. La psalmodie des cantiques que chantait la troupe des fidèles se trouva quelque peu troublée par les voix rauques de certains hommes qui, pour on ne sait quelle raison, avaient aujourd’hui tendance à chanter faux, à contretemps et en s’embrouillant quelque peu dans les paroles. Certaines oreilles fines saisirent des phrases chantées d’un caractère nettement profane, mais comme cela se passait en queue de procession et comme monsieur le curé était un peu sourd, nul ne s’en offusqua. Devant, Amédée allait son chemin, trouvant déjà que sa croix s’alourdissait à chaque pas. Derrière lui, Gérard, définitivement abandonné par les suppléants dégoûtés, tirait ses bords sans fléchir, et Raymond faisait de même. Or, il arriva que ce dernier, trébuchant dans une ornière, mît le pied dans une flaque de boue, ce qui eut pour conséquence de lui faire lâcher un juron et de manquer de le faire tomber. Vivement, il se rétablit, mais la bannière s’en trouva déséquilibrée, partant de côté. S’extrayant de l’ornière, Raymond fit quelques pas rapides dans une tentative pour rétablir la verticalité de son fardeau. Il n’y parvint que partiellement et dut trottiner, tout en esquivant la haie bordant le chemin, réussissant ainsi tout juste à empêcher l’accroissement de la gîte. Son mouvement accéléré l’avait tout naturellement porté à la hauteur de Gérard, puis l’avait fait le dépasser alors qu’il s’opposait encore de tous ses muscles à l’effondrement. Voyant cela et se méprenant, Gérard sentit le sang lui enflammer le visage. Il crut que son rival cherchait traîtreusement à lui voler sa place et il réagit en accélérant à son tour pour se maintenir à sa position. Ce fut le début de la catastrophe car Raymond, ne sachant plus très bien ce qu’il faisait, accéléra aussi, ce qui contraignit l’autre à allonger encore sa foulée. Dans ce mouvement mutuellement renforcé de fuite en avant, Amédée, qui ne se doutait de rien, se trouva en quelque sorte balayé, comme saisi par un vent furieux. Dépassé par ses deux bords, bousculé, poussé en avant, lui aussi fut contraint de se mettre à courir, ce qu’il ne fit pas longtemps car il se prit bientôt les jambes dans le pied de sa croix et alla s’étaler de tout son long en plein milieu d’une flaque de boue à sa taille, tout comme Jésus trébuchant sur le chemin du Golgotha, à cette différence près, si on en croit les journaux de l’époque, que le sol était sec sur la montée vers le Calvaire. On releva bientôt le malheureux, mais il ne se remit jamais complètement. Il se trouva le reste de sa vie, tant son émotion avait été grande, affligé d’un tremblement incoercible des mains qui ne le quitta plus jamais. En revanche, comme par une sorte de compensation, il fut définitivement débarrassé de son bégaiement, comme quoi la providence divine s’exerce parfois de manière inattendue.

    Loin devant maintenant, Beaumanoir et Beaumont poursuivaient leur course. Le cantique chanté à l’arrière s’effilocha comme s’effilochait le cortège. Alors que les voix, de femmes essentiellement, se taisaient une à une, alors qu’une forte voix d’homme qui n’était plus masquée par l’ensemble des autres clamait : "c’est à boire, à boire, à boire…" avant de se taire avec retard, les participants à la procession, dans un mouvement où la raison n’avait aucune part, et par une émulation inattendue, par le fait d’une incompréhension totale de ce qui se passait, s’étaient eux aussi mis à précipiter leur marche. La plupart, passé le premier moment de stupeur et d’affolement, car on se demandait quel danger terrible provoquait cette panique, ralentirent bientôt, ramenés à un pas plus normal par un rapide essoufflement bien plus que par un réveil de la raison, mais les plus jeunes se lancèrent sans vergogne à la poursuite des bannières qui claquaient joyeusement au vent. Les enfants des écoles, et même les enfants de chœur abandonnant le curé interloqué, rattrapèrent vite fait Gérard et Raymond, tout de même ralentis par leur fardeau, et les environnèrent d’une joyeuse troupe qui se mit à scander leurs prénoms comme les spectateurs d’une compétition, les encourageant de leurs vivats, chacun prenant parti pour l’un ou pour l’autre. Ce fut une joyeuse sarabande, et on n’avait jamais autant rigolé.

    L’issue de la course demeura longtemps incertaine. Tantôt l’un des marguilliers prenait l’avantage, mais aussitôt l’autre le rejoignait et le dépassait à son tour, sans pouvoir soutenir durablement l’effort accru, ce qui donnait au second l’occasion de le surpasser. Les quatre pieds martelaient le sol, sonnant une véritable charge, soulevant éclaboussures vaseuses et nuages de poussière selon l’état du chemin. Le sol étant plus généralement sec qu’humide, c’est un nuage de plus en plus épais qui s’élevait dans leur sillage et qui les masqua bientôt entièrement à ceux qui venaient derrière, de plus en plus éloignés, de plus en plus essoufflés, certains allant jusqu’à se laisser choir d’épuisement au bord des fossés.

    C’était un spectacle lamentable, une déroute épouvantable, une Bérézina honteuse. Monsieur le curé et ses vicaires, seuls à avoir maintenu une attitude digne bien que les pieds leur démangeassent, abandonnés de tous, l’esprit chaotique, ne comprenaient pas quel effrayant cataclysme venait soudain de s’abattre sur cette si belle cérémonie.

    Au bourg, quelques mécréants, qui n’avaient pas jugé bon de se joindre à la procession et avaient préféré s’attabler au Café de la Place, furent alertés par une estafette hors d’haleine qui, à défaut de leur fournir des explications cohérentes, leur fit comprendre qu’il se passait quelque chose de totalement inhabituel. Ils sortirent tous sur le trottoir, le cafetier au milieu d’eux, tenant en mains un verre qu’il venait de laver et qu’il frottait machinalement de son torchon, et ils virent bientôt surgir les compétiteurs.

    Raymond détenait maintenant l’avantage, mais Gérard le talonnait de près, et les deux hommes couraient à une vitesse incroyable compte tenu du poids des bannières qu’ils brandissaient devant eux, les portant à un angle de quarante-cinq degrés par rapport au sol, tout comme s’ils avaient voulu embrocher des nuages aujourd’hui absents. Ils furent accueillis, le premier instant de stupeur passé, par des applaudissements nourris qui eurent pour effet de les encourager. Les mécréants et le patron du café virent les marguilliers réunir leurs dernières forces et donner tout ce qu’ils pouvaient, pointant droit sur la porte grande ouverte de l’église, manquant d’écraser au passage un chien qui se promenait tranquillement et qui s’enfuit terrorisé, la queue entre les pattes. Dans un ultime sursaut, Gérard bondit littéralement pardessus les marches du porche, comblant d’un coup son léger retard, et les deux hommes franchirent le portail au même instant, en se bousculant, manquant de briser les bras des bannières contre les montants de pierre. Dans l’allée, leur course de front les fit heurter les rangées de chaises, mais ni l’un ni l’autre ne céda un pouce de terrain. Trois vieilles dames, que leurs mauvaises jambes avaient empêchées de se joindre à la procession et qui attendaient son retour assises dans l’église, égrenant leur chapelet, glapirent d’effroi quand l’épouvantable tumulte éclata derrière elles. Elles se retournèrent, les yeux exorbités à la vue de ces deux furieux qui semblaient les charger. De saisissement, l’une d’elles s’effondra évanouie entre les chaises. Ce fut ensuite toute une affaire de la sortir de là.

    Cependant, Gérard et Raymond, ex-aequo, trouvant devant eux la barrière de la Sainte Table et ne pouvant, décemment, continuer leur course au-delà, furent contraints de piler net. Dans un ultime effort, ils relevèrent leurs bannières d’un même mouvement et en posèrent le pied sur le sol dans un claquement simultané, accordant enfin un répit à leurs muscles endoloris. Puis, le souffle court et l’esprit encore obscurci, ils se retournèrent l’un vers l’autre, se contemplant avec une haine toute nouvelle, tant chacun se sentait dépité de n’avoir pas réussi à supplanter l’autre.

    Ce ne fut que peu à peu, alors que les battements désordonnés de leurs cœurs se calmaient et qu’ils disciplinaient leurs poumons, alors que les premiers fidèles envahissaient la nef dans un tumulte qui alla vite en s’atténuant en raison du caractère sacré du lieu, que les deux marguilliers commencèrent à prendre conscience de l’étendue du scandale.

    Et quand, longtemps après, monsieur le curé passa entre eux, gravit avec accablement les marches du chœur et se retourna vers les deux fautifs, faisant peser sur eux un regard foudroyant, Gérard et Raymond eurent grande envie de se soustraire à la terrible condamnation qu’ils lisaient dans ces yeux en disparaissant à tout jamais sous terre.

    Je me sens incapable de résumer ce que dit alors monsieur le curé. Jamais homélie ne voua des pécheurs aux flammes de l’enfer avec tant de vigueur et de sainte colère, et il ne se trouva pas un assistant pour ne pas se sentir coupable et complice de cet épouvantable blasphème. Le curé alla jusqu’à laisser entendre que l’excommunication, pour un crime pareil, lui semblait un châtiment par trop bénin et que seules les flammes du bûcher lui paraissaient appropriées pour purifier les âmes de ces deux monstres, et encore ! Il termina en annonçant que les deux marguilliers, en attendant un châtiment pire, étaient démis de leurs fonctions et en invitant le peuple des fidèles à se mettre incontinent à prier pour tenter d’obtenir son pardon, et à jeter un voile définitif d’oubli sur une aussi lamentable affaire.

    Dans les jours qui suivirent, nul ne vit Gérard ni Raymond, qui se terraient, et ce fut avec soulagement qu’on apprit bientôt qu’ils avaient quitté la commune, sans espoir de retour, emmenant leurs jumelles d’épouses, leurs enfants, leurs chiens et chats, et tout leur mobilier. Nul n’entendit plus jamais parler d’eux. Nul, jamais, ne prononça plus leurs noms, du moins en public, et ce fut comme si les deux rivaux n’avaient jamais existé.

    Je suis le premier à rompre le silence, et je crains bien qu’on m’en tienne rigueur.

    Pourtant, ce fut une bien belle course !

     

    Nouvelle extraite du recueil Douze pour un des Romanciers Nantais , éditions Durand-Peyroles, 14 €. Achat dans les librairies nantaises et sur le site de la Fnac.

     

    L'auteur : Jean-Luc Russon

    Du bois, des tonnes de livres… et quelques épines

    Jean-Luc Russon, romancier nantais

    Jean-Luc Russon a grandi à Besné, à côté de Pontchâteau (44). Artisan menuisier, il a pris la succession de son père et dirigé la petite entreprise familiale jusqu'à sa retraite, en 2004. Amateur de brocante, il en a aussi fait une activité secondaire : "au début, j'achetais pour moi, puis j'ai commencé à restaurer des objets, et petit à petit à vendre des bibelots, notamment des livres."

    Car Jean-Luc Russon est avant tout un grand lecteur. Un adepte de polars "aux mécaniques narratives bien huilées", qui a pris la plume pour écrire… de la science fiction. En 1972, à tout juste 30 ans, il envoie son premier roman (Les 7 soleils de l’Archipel humain) aux éditions Marabout, un grand éditeur populaire. "Le manuscrit a été accepté tout de suite, ce qui n'arrive plus de nos jours ! Par contre, le deuxième a été refusé et la maison d'édition a connu des difficultés, ce qui a marqué un coup d'arrêt dans ma jeune carrière littéraire."

    Dans les années quatre-vingt-dix, il reprend la plume mais essuie un nouveau refus. Il ne se décourage pas et écrit un autre roman policier, Grain de sable, qui est publié aux éditions du Petit Véhicule. Sept autres suivront, aux éditions d'Orbestier, jusqu'à Pandémonium (2011). Son dernier, à priori. "Il s'est très mal vendu, et je suis désenchanté. Aujourd'hui, pour vendre des livres, il faut faire le VRP dans les librairies et les salons, avec des résultats de plus en plus décevants. Le métier d'écrivain est un chemin semé d'épines…"

    Son site : http://jeanluc.russon.perso.sfr.fr

    Thibaut Angelvy

     

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