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    Je à treize, ép. 1/3

    L’art, mémoire de l’enfance perdue

    Couverture de l'ouvrage Je à treize Couverture de l'ouvrage Je à treize

    Premier épisode du feuilleton consacré au recueil de nouvelles Je à treize qui rassemble les nouvelles de treize romanciers de Loire-Atlantique… Celle-ci est écrite par Jacky Blandeau, romancier de 44 ans vivant à Héric. Dans ce texte écrit à la première personne, le narrateur raconte la manière dont il souhaite dessiner sa vie d’adulte tout en respectant l'enfant qu'il était. Une décision qui le conduit tout droit en Afrique, pour réaliser des missions humanitaires.

    Avocat. C’est le métier auquel me prédestinait ma chère et tendre maman, par le passé. Et s’il advint que mon intellect ne me permît pas de telles études, elle m’imaginait pour le moins travailler au sein d’une association humanitaire ou de tout autre organisme à vocation philanthropique. Défenseur de nobles causes, pourfendeur de l’injustice, fossoyeur de l’immoralité... elle avait placé la barre très haute. Était-ce ma propension à m’occuper d’autrui qui lui avait mis ces idées en tête ? Sans doute. En tout état de cause, il me faut l’avouer, mon esprit penchait toujours du côté du perdant. Dès l’âge de onze ans, j’étais celui qui réconfortait, celui qui écoutait, celui qui tendait la main. Qu’une indigente demoiselle se retrouvât seule dans la cour de récré en raison de son embonpoint ou de son strabisme, et j’accourais vers la pauvrette, tel un héros des temps modernes, afin que son visage disgracieux s’épanouisse enfin, éclairé par la richesse inestimable d’un sourire. Que l’idiot du village se tînt béat devant le tableau noir de la classe, rouge de honte de ne pas savoir faire l’addition pourtant simple qu’on lui demandait, et je trouvais l’audace de lui souffler la réponse, au risque de me prendre deux heures de colle le soir, au moment où chacun rentrerait chez soi. Je n’y pouvais rien, j’étais fait de cette matière spongieuse et étrange qui avait comme principal défaut — ou qualité essentielle, selon les points de vue — d’absorber la misère des autres. Aussi mon entourage ne pouvait-il deviner que trente ans plus tard, las de tout ce temps passé à combattre la détresse du monde, j’éveillerais mon âme par l’entremise des arts plastiques, excellant particulièrement dans le dessin au crayon graphite : au lieu du brillant avocat, j’étais devenu peintre artistique, au grand dam de ma maman.

    ***

    Sans qu’il soit possible pour autant d’établir de lien de cause à effet, celle-ci mourut quelques semaines après l’obtention de mon diplôme national supérieur d’expression plastique.

    L’avantage du célibat réside assurément dans l’immense liberté qui en découle. Oh, je ne doute pas du bien-fondé d’un foyer, particulièrement lorsqu’on approche le crépuscule de son existence, tout comme je ne nie pas d’ailleurs les bienfaits du tendre câlin amoureux qui apporte chaleur et confort moral. Mais pour autant je n’aspire pas vraiment à me fondre dans un couple qui, sans nul doute, me priverait de cette indépendance que je revendique haut et fort. Cette liberté de temps, de lieu et d’action m’autorise notamment la pratique de mon art quasi systématiquement au sommet de mon inspiration : que la grâce, que le génie apparaisse à deux heures du matin ou au beau milieu de l’après-midi, je garde toute disponibilité pour saisir mon crayon et dessiner alors mon esprit. Bien évidemment, chacun l’aura compris, tout attachement amoureux m’ôterait de fait une bonne partie de cette liberté. C’est probablement grâce à cette souveraineté que, ainsi que je l’ai déjà dit et sans fausse modestie, j’excelle dans mon art.

    Parfois mon âme se fait vagabonde. Ce que le crayon trace alors sous le commandement fébrile de ma main échappe à toute vigilance et pose bien souvent de multiples interrogations. Qu’ai-je voulu dire ? Que représente le dessin ? Lorsque cela se produit, et pour espérer alors répondre à ces questions, une seule solution s’offre à moi : reprendre lentement du regard chacun des traits de graphite afin d’en percevoir la quintessence, le secret ; observer avec minutie les ombres pour en extraire la moelle. Ce n’est généralement qu’ainsi que le tableau s’achève, lorsqu’enfin, par-delà l’illustration, apparaît son message.

    ***

    Hier, j’ai dessiné la main d’un enfant dans la main d’un adulte...

    Le dessin est là, face à moi. Il me regarde ; il m'appelle. Mais moi, je ne le vois pas...

    *

    La fillette ouvre les yeux. Elle a faim ; elle pleure pour appeler sa mère. Mais personne ne vient ; personne ne répond à son cri. La toile tendue qui la surplombe s'agite mollement sous une brise légère. Il n'y a pas un bruit...

    *

    Mes yeux suivent en silence le trait de crayon qui semble ne plus vouloir s’arrêter. Aux lignes droites succèdent des courbes, gracieuses, infinies, qui dessinent petit à petit un contour imprécis…

    *

    Le jeu du vent dans le voile la fait maintenant sourire. Quelques larmes descendent encore paisiblement le long de sa joue. Sa mère est proche, elle le sait : elle ne la voit pas, mais elle sent son odeur, cette odeur si familière, cette odeur qui dit "je t'aime"...

    *

    Les taches grises ne sont que relief, les dégradés ne sont qu'ombre et achèvent doucement de former le dessin. Oh ! bien sûr la finition n'est pas encore parfaite : il manque quelques traits de crayon, lancés un peu à la volée, pour donner vie à cette main représentée. Étrangement, toute la paume reste encore vide de graphite : un large espace immaculé demande à être comblé. Alors, posément, la mine de bois vient se placer sur l'absence et commence de nouveau un contour...

    *

    La petite fille ne comprend pas ; elle n'est pas encore en âge de comprendre. Son ventre affamé lui réclame à manger, ses mains se tendent affectueusement vers le ciel où devrait apparaître le visage rassurant tant aimé, mais la mère ne saisit pas ces bras potelés qui l'appellent.

    À la lisière de la clairière, un peu plus loin, les lianes et les grands arbres de la forêt tropicale se balancent doucement dans le vent pour oublier ce qu'ils ont vu...

    *

    Une nouvelle fois, le trait poursuit son œuvre, parfois appuyé, parfois très tendre, et forme irrémédiablement une main de bébé...

    *

    Une nouvelle fois, la petite fille se met à pleurer. Elle n'aime pas le silence qui règne sur le camp. Elle n'aime pas ce réveil inhabituel qui lui fait peur...

    *

    Le dessin est maintenant achevé. Mes yeux sont perdus dans ce qu'il représente. Mon regard essaie de deviner la main de ce père qui enserre la main de sa fille. Soudain une goutte d'eau se forme sur un doigt de l'enfant et glisse tendrement vers sa paume...

    *

    Les mains encore peu agiles se baladent dans l'espace que leur autorisent les petits bras. Elles vont de haut en bas, de droite à gauche, dans un mouvement désordonné. Elles dessinent un contour, des reliefs, puis des ombres, qui écrivent une angoisse, une absence, une incompréhension, et qui disent "Maman, j'ai faim ! Maman, j'ai peur ! Prends-moi dans tes bras !"

    *

    Le tableau est un grand cri ; je le sens. Mais c’est un cri d'espoir qui se dégage de ces deux mains ouvertes vers le monde. Je ressens la chaleur du message que me chuchote le croquis...

    *

    La petite fille vient de toucher quelque chose de chaud, de visqueux, qui se tient contre elle. Elle aime ce contact, certes inconnu, mais rassurant car agréable. Elle n'a pas encore le réflexe de tourner la tête pour voir ce que c'est ; elle n'est pas encore en âge d'associer ses mouvements avec le monde qui l'entoure...

    *

    La goutte d'eau s'est immobilisée dans la paume de l'enfant. On dirait une larme… Le dessin est là, en face de moi. Il me regarde ; il m'appelle. Mais moi, je ne le vois pas...

    *

    Sa mère est bien là, auprès d'elle. Elle est morte et elle saigne ; c'est la guerre qui a voulu ça.

    Mais la petite fille ne le sait pas...

    Quelque part, dans le vent froid du nord, une forêt de sapins s'est endormie. Des flocons de neige se sont écrasés silencieusement sur la montagne alentour. Il n'y avait pas un homme, pas un cri, pas une vie, pas un bruit... juste un lugubre oiseau noir, posé sur une branche, immobile.

    Soudain, une minuscule lumière a traversé la couche nuageuse. Elle est descendue du ciel pour venir danser devant le regard fasciné de l'oiseau. Cet éclat de vie disait :

    ""Ne reste pas là ! Ne reste pas seul ! Suis-moi là où ton cœur se libérera !"

    Le corbeau s'est agité alors. Il a secoué ses ailes pour en faire tomber la neige. Il a pris son envol vers les nuages et a enfin quitté ce monde perdu.

    Cet oiseau, c'était moi.

    *

    Très loin de là, le soleil a commencé à tout brûler avec ses rayons. Les animaux se sont couchés à l'ombre des baobabs et ont écouté le silence du camp. Même la terre ocre qui recouvrait le sol s'est mise à suer sous la pression de la canicule. Il n'y avait plus un homme, plus un cri, plus une vie, plus un bruit... Juste un grand oiseau blanc posé sur une branche, immobile...

    Soudain, les pleurs d'un enfant ont réveillé ce monde mort. Le grand oiseau blanc s'est envolé à ce bruit inconnu et en passant au-dessus de la toile tendue, une plume s'est détachée de son aile. Elle est venue se poser sur la joue de l'enfant. Celui-ci a aimé la caresse.

    Cet oiseau, c'était encore moi.

    *

    Très loin de moi, au plus profond d'un monde que je ne connais pas, une petite fille est couchée sous une toile qui la protège du soleil. Elle est l'unique survivante d'un camp de réfugiés que la guerre a décimé. Sa main est recouverte du sang de sa mère, liquide chaud, visqueux et agréable au toucher.

    Sur sa joue, la plume noire d'un grand oiseau blanc continue sa caresse pour la faire patienter... en attendant que la mort vienne la chercher.

    *

    J'ai dessiné ma main, grande ouverte vers le monde... et à l'intérieur de celle-ci, j'ai dessiné la sienne... pour pouvoir la sauver.

    ***

    C’est à l’instant même où j’ai enfin saisi le sens intrinsèque de ce dessin imaginé par mon âme, que m’est revenue cette phrase que me disait un de mes professeurs de l’école des beaux-arts :

    "L'art est la mémoire de l'enfance perdue... Quoi que vous dessiniez dans votre vie d’adulte, vous y retrouverez toujours ce que vous étiez enfant."

    Je vais bientôt partir pour ce petit pays d’Afrique qui a tant besoin d’aide.

    Maman serait fière de moi.

     

    Extrait de Je à treize, quatrième recueil de nouvelles des Romanciers Nantais, Éditions Durand-Peyroles, 2014, 166 pages, 14 €. Achat en ligne sur le site de l'éditeur et informations sur www.lesromanciersnantais.com.

     

    Jacky Blandeau : "On dit que j'ai une écriture de femme"


     Portrait d'Jacky Blandeau.

    "J'ai écrit ma première nouvelle lorsque j'avais 14 ans. C'était de la science fiction. Je ne sais pas où elle est rendue aujourd'hui, je ne l'ai jamais retrouvée." Trente ans plus tard, la passion de Jacky Blandeau pour l'écriture est restée intacte. Né à Carquefou, il vit aujourd'hui à Héric (44), est marié et père de deux enfants. "Quand j'étais petit, j'étais bon dans toutes les matières. Alors m'a mère m'a conseillé de me diriger vers les matières scientifiques qui ouvraient sur de nombreux débouchés." Il devient technicien vétérinaire, "un métier bien éloigné de la littérature. Mais ça me va : j'écris pour moi, ça reste une passion et ça me permet d'écrire ce que je veux." Jacky Blandeau fait partie des Romanciers Nantais depuis les débuts de l'association. Il en est devenu le secrétaire et il est également membre du conseil d'administration de l'Association des écrivains bretons. En 2007, son premier roman, La Croix de Loubrac, est édité chez Aparis. Suivent ensuite deux polars, La gitane et le vent, puis Les gens du voyage. Son dernier ouvrage, intitulé Murmure de Noël, est un "conte de Noël pour grands enfants et adultes", publié en 2011 aux éditions Terriciaë. "J'y évoque des problématiques très dures, d'adultes. Il y a des moments tristes et gais. On dit que j'ai une écriture de femme. Ma grande sensibilité transparaît dans mes écrits. Je m'intéresse beaucoup aux gens, j'aime les relations humaines."

    Pauline Jahan

     

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