Actualités : inscription à la newsletter de Terri(s)toires

Recherche

Les ebooks à la Une


Folles journées
Folles journées Après Nantes voyage, les Romanciers Nantais ont réalisé un nouveau recueil en partenariat avec un événement phare de la…


Le FC Lorient
Le FC Lorient Troisième club professionnel breton, le FC Lorient est une valeur sûre du football français. De la première saison au…


C'était Ginette
C'était Ginette Première femme députée du Maine-et-Loire, comme l'indique le sous-titre du livre qui lui est dédié, Ginette Leroux était une…




  • Les feuilletons à la Une


    C'est vous qui le dites
    C'est vous qui le dites Puisqu'on vous le dit ! Cet espace vous est en effet réservé, sous réserve de prendre vous-mêmes la parole. Un point de vue à partager, un nouveau…


    Dans la roue d'Europ'raid
    Dans la roue d'Europ'raid La journaliste Delphine Blanchard embarque à bord d'une Peugeot 205 qui participe à l'édition 2017 d'Europ'raid. En 23 jours, elle va traverser 20 pays et parcourir plus…


    Chomlaik
    Chomlaik Marion Gommard-Jouan est partie à la rencontre "des artistes qui donnent à voir le monde". Au fil des histoires glanées sur plusieurs continents, et notamment à chaque…




  • Comment vont les fourmis ?

    -

    Écoutez l'émission de Jet FM sur l'économie sociale et solidaire (27 janvier 2017) :

     

    -

    Nos partenaires

    

    Douze pour un, ép. 2/3

    Le faisan

    "Le faisan", le meilleur sketch de Laurent. "Le faisan", le meilleur sketch de Laurent.

    Laurent, beau parleur et grand blagueur, a toujours des histoires incroyables en stock. La plus drôle est assurément celle du faisan, qu'il a racontée des dizaines de fois et qui donne son titre à cette nouvelle surprenante signée Thierry Picquet… Deuxième extrait du recueil des Romanciers Nantais Douze pour un.

    À Florent

    Laurent est un ami de longue date, un complice de toujours. Comédien, directeur d’une troupe de commedia dell’arte, élève de Carlo Boso, il met en scène des pièces du théâtre de la foire des XVIIe et XVIIIe siècles et excelle dans le rôle de Pantalon. Comédien un jour, comédien toujours, Laurent joue sa vie comme une farce, sauf à très bien le connaître, il est difficile de démêler dans ses propos ce qui relève de la vérité ou de la galéjade. Selon son humeur, il est capable, à l’improviste, de raconter à la cantonade une anecdote totalement farfelue avec un sérieux papal dans un bureau de tabac pour faire rire les clients, puis changeant brutalement de registre, feindre l’étonnement puis la colère sous prétexte que la buraliste ne lui a pas rendu la monnaie en francs alors que la Banque de France valide encore ces espèces. Il se donne en spectacle simplement pour le plaisir de créer des situations burlesques, de surprendre les gens, de repousser les limites du quotidien et du banal, pour s’amuser.

    Laurent se définissant lui-même comme un incorrigible bavard, bien évidemment, ses amis proches connaissent nombre d’aventures réelles ou supposées mais sans cesse enjolivées qui lui sont arrivées. Lors de longues et chaudes soirées festives à Chanac, petit village de la Lozère où Laurent, moi-même et toute une bande d’amis nous retrouvons pour passer les vacances d’été depuis plusieurs années déjà, il y en a toujours un parmi nous pour inciter Laurent à raconter pour la énième fois telle ou telle histoire que nous connaissons par cœur. Celle, par exemple, dont j’avais été le témoin bien involontaire, où Laurent excédé de ne pas trouver d’interlocuteur compétent pour régler un problème de téléphone portable avait simulé, dans une boutique Orange, un grave malaise, s’écroulant au milieu des présentoirs de mobiles jusqu’à ce que le directeur, affolé par le vacarme, sorte du bureau où il se planquait misérablement. Reprenant miraculeusement ses esprits, Laurent lui avait fait constater avec un aplomb sans pareil que la touche # de son appareil était injustement verrouillée, "que ce procédé inique consistant à punir l’usager, à le priver d’une option indispensable était intolérable, affligeant, ubuesque, à la limite de l’escroquerie… non pas à la limite, mais relevait plutôt d’un comportement délibérément mafieux". Laurent ne craignait jamais d’en faire des tonnes. Sa voix martelait le monologue avec emphase tandis qu’il arpentait vivement le magasin, décochant des coups de pied rageurs contre les étagères, les tables basses et le reste du mobilier high-tech. Abasourdi par le scandale qui enflait, Laurent prenant à témoin les personnes présentes dans le magasin sur les vicissitudes bien connues des opérateurs téléphoniques, le jeune cadre lui avait gracieusement fourni, en remplacement de son portable défectueux, un modèle beaucoup plus onéreux pour se débarrasser au plus vite du gêneur.

    Laurent ne raconte pas la scène, il ne la joue pas, il la revit devant nous, endossant avec force pantomimes son propre rôle, celui des clients éberlués, celui du directeur paniqué. Le succès est assuré, nous ne nous lassons pas de ces merveilleux impromptus auxquels il ajoute souvent quelques variantes pour nous surprendre et nous offrir un plaisir sans cesse renouvelé.

    Parmi son répertoire, il y a "l’histoire du faisan" qu’il nous a juré être véridique. C’est son morceau de bravoure, il a inventé le lazzi du faisan comme Arlequin a inventé celui de la mouche. Cabotinage de bon aloi oblige, il faut supplier Laurent à genoux pour qu’il daigne exécuter son numéro. Il refuse de s’y prêter sous prétexte que nous connaissons tous l’anecdote mille fois répétée. Nous lui rétorquons avec une évidente mauvaise foi que dans l’assistance certains l’ignorent ou l’ont oubliée. Ce petit jeu entre Laurent et nous est devenu un rituel et Laurent ne cède que lorsque nous frappons tous des mains en scandant à qui mieux-mieux : "Le faisan, le faisan, le faisan". Alors, faussement agacé, notre ami se lève, salue, prétexte qu’il ne s’en souvient plus jusqu’à ce que nos cris répétés, nos hurlements exagérés aient raison de son refus. Levant solennellement la main pour nous faire taire, il prononce immuablement cette phrase : "Vous l’aurez voulu !" et dans un silence de cathédrale, Laurent entame son récit :

    Un tourneur, ayant assisté à ma création à Avignon, de La fille inquiète ou le besoin d’aimer, une pièce de Jacques Autreau datant de 1732, m’avait proposé pour clôturer la saison théâtrale de L’Illustre Théâtre de Pézenas, deux dates de représentation. Flatté de me produire avec ma troupe dans ce lieu mythique, j’avais accepté et signé le contrat avec empressement. Le spectacle fut un succès ; la salle était bondée tant le vendredi que le samedi soir, le public avait réagi avec enthousiasme à nos pantalonnades. Vantardise mise à part et en toute honnêteté, nous avions fait un tabac.

    Nous avions occupé la matinée du dimanche à ranger costumes, accessoires, éclairages et autres matos techniques dans notre camionnette de location que Pascal, notre régisseur, devait ramener à Paris. Après un déjeuner "d’adieux", n’ayant pas de représentations prévues dans l’immédiat, la troupe se disloqua devant le 22 avenue de la gare du Midi. Mes comédiens s’embrassèrent, se saluèrent, se souhaitèrent bonne chance pour les nouveaux engagements qu’untel ou untel avait contractés en attendant de se retrouver au printemps pour une reprise de La fille inquiète lors du festival de théâtre du château de Montaigut.

    Pour ma part, je devais regagner la région parisienne en voiture. Laure, notre Silvia, et Mathieu, notre Arlequin, m’accompagnaient. Fatigués par la dernière représentation où nous nous étions donnés à fond et surtout par la soirée qui s’en était suivie…, nous étions pressés de rentrer et afin de gagner du temps j’avais décidé d’emprunter l’autoroute A 75.

    Avant d’atteindre la sortie de Marvejols-Nasbinals, l’autoroute grimpe, rectiligne sur plusieurs kilomètres accusant un dénivelé impressionnant, avant d’atteindre les sommets des plateaux de l’Aubrac. La côte à plus de 8 % oblige les camions à ralentir et à se serrer les uns derrière les autres sur la voie de droite. J’entreprenais de doubler la cohorte des 35 tonnes, mais chargés comme nous l’étions, ma Citroën poussive peinait à effectuer ce dépassement. Nous restions bord à bord avec les chauffeurs. Soudain, jaillissant au loin du ciel acide, une comète de plumes culbuta devant nous au milieu de la chaussée, puis tituba en essayant de se redresser. Nous étions en période de chasse, un faisan venait de se prendre une décharge de plombs en plein vol. Miraculeusement, l’animal qui n’était que légèrement atteint, se secoua et s’ébroua afin de reprendre ses esprits. À cet instant je roulais de front avec un camion-citerne. Il m’était impossible d’accélérer pour doubler rapidement toute la file des poids lourds et également impossible de freiner afin de me rabattre derrière lui pour m’insérer sans danger sur la voie de droite où les routiers circulaient pare-chocs contre pare-chocs.

    Le volatile à peine remis de ses premières frayeurs, trop choqué pour reprendre son envol, vit fondre sur lui à vive allure une tonne d’acier menaçant. Comprenant l’inéluctable de son sort, dans un sursaut désespéré de mâle orgueil,campé au beau milieu de l’asphalte, fixant le danger d’un œil rond, le faisan battit des ailes, gonfla son jabot, ébouriffa son plumage, aussi brave que lorsqu’il se mesurait avec des congénères belliqueux lors des parades nuptiales et sans doute – je l’ai vu ouvrir le bec – poussa un cri de défi. Il n’était pas de taille à lutter contre ma bagnole, je le percutai de plein fouet. Des gouttes de sang étoilèrent mon pare-brise m’obligeant à enclencher les essuie-glaces pour en chasser des lambeaux de chair sanguinolents.

    L’anecdote assez macabre, telle que je viens de la retranscrire, j’en conviens, manque de sel. Sa saveur comique ne peut se révéler qu’au-delà des mots par la mise en scène extravagante qu’en fait Laurent. Laurent en quelques grimaces devient l’autoroute encombrée de poids lourds, le chauffeur du camion-citerne avec qui il échange des regards effarés, il se transforme en Laure et Mathieu qui assistent incrédules et médusés à cette scène improbable. Et surtout il endosse le rôle du faisan à la perfection. Il mime le vol hésitant puis la chute du volatile sur la route, se relève en époussetant ses vêtements devenus plumes multicolores, agite les épaules pour remboîter ses ailes, passe sa main sur son crâne pour redresser sa crête de mâle. Laurent n’imite pas l’animal, il l’investit. L’apogée du spectacle culmine quand Laurent dans un cabotinage insensé défie son monstrueux adversaire, il se plante sur ses talons devenus ergots, gonfle les joues, vous fixe l’œil rempli de morgue et résigné pousse un déchirant : "Frouourout, frouourout…" censé être l’ultime cri du faisan jeté à la face du monde avant de mourir. La lugubre onomatopée longuement prolongée dans les aigus met un point final au spectacle et déclenche inéluctablement l’hilarité du public.

    Hier soir, Laurent et moi sommes allés dîner à Auxillac. Quelques jours auparavant, à la terrasse d’un bar de La Canourgue, Laurent a fait la connaissance de deux amies, Agnès et Lucie qui louent un gîte rural dans la région. Passionnées de randonnées pédestres, les deux jeunes femmes occupent leurs vacances à arpenter les sentiers du causse Méjean et de Sauveterre. Laurent déteste la marche à pied et le sport en général mais les randonneuses étant très charmantes, il leur a fait croire, qu’avec un de ses copains, il passe le plus clair de son temps à bourlinguer sur les G.R et autres circuits de petites et moyennes randonnées du secteur. Expliquant qu’il connaissait parfaitement la région pour y venir depuis de nombreuses années, il leur a proposé de leur faire découvrir des itinéraires originaux hors des sentiers battus et rebattus par les pseudos pèlerins, soufflant, ahanant, le long des chemins de Saint-Jacques de Compostelle. Séduites par cette offre ô combien généreuse, Agnès et Lucie l’ont prié de venir avec son ami manger un morceau à la bonne franquette pour préparer une sortie en commun. Laurent, de suite, est venu me trouver car les fables qu’il raconte s’appuient toujours sur un fond de vérité. S’il est vrai que la plus longue équipée que j’ai vu entreprendre Laurent est de parcourir à pied les 300 mètres qui séparent son domicile de la boulangerie, il est aussi vrai qu’il m’arrive fréquemment, tôt le matin, de chausser mes pataugas, d’enfiler mon sac à dos pour me lancer à l’assaut des chemins de traverse. J’ai essayé d’expliquer à Laurent que la supercherie serait vite découverte mais il est impossible de résister à sa verve. À force d’arguments tous plus ineptes et drôles les uns que les autres, il a fini par me convaincre de l’accompagner à cette soirée. J’avoue que le portrait haut en couleurs qu’il m’a brossé de ses nouvelles amies : "jolies, pétillantes, extrêmement bien foutues et pas trop connes !" a eu raison de mes dernières réticences.

    À 20 heures Laurent est venu me chercher pour nous rendre au hameau d’Auxillac où les jeunes femmes louent leur gîte. Avant de partir, Laurent, en parfait professionnel de la mise en scène, a distribué les rôles. Je devais parler technique et logistique, lui, s’emploierait à broder sur la beauté lyrique des paysages que nous leur ferions bientôt découvrir. Par souci du détail, il me dit de ne pas oublier mes accessoires : curvimètre, cartes IGN et topos guides ; les siens se résumant à trois bouteilles de morgon millésimées. Un instant, j’ai cru qu’il allait se coiffer d’un feutre à la Indiana Jones pour renforcer la crédibilité du personnage de baroudeur qu’il était en train de se composer devant moi. Heureusement, il n’a pas osé.

    Agnès et Lucie nous avaient préparé un taboulé trop salé mais des grillades passables. Les présentations rapidement expédiées, Laurent a multiplié les artifices pour éviter le sujet qui était censé nous réunir. Virevoltant autour des convives, papillonnant de l’un à l’autre dans une sorte de mouvement perpétuel, il n’a eu de cesse de remplir l’espace sonore de ses remarques spirituelles, de fins traits d’esprit… et nos verres de copieuses rasades de morgon. J’ai compris qu’avec la dose d’alcool qu’il nous faisait sournoisement ingurgiter, il était absolument impossible d’envisager de se lever tôt le lendemain pour entreprendre une quelconque marche, mais n’était-ce pas le but inavoué ? Laurent préfère la nuit et les compagnies féminines à tout autre exercice physique a fortiori matinal. Le vin nous a rendus si euphoriques que nous avons éclaté de rire à toutes les bêtises racontées par mon ami avec force grimaces, mimiques et pitreries totalement déjantées.

    Vers une heure du matin, Laurent, aussi éméché que nous autres, a décidé qu’en cette fantastique soirée de pleine lune, il ne fallait absolument pas manquer d’aller admirer son reflet dans les eaux du Lot, du haut des falaises de Pomayrols. Dans l’état d’ébriété où nous nous trouvions, l’idée nous a évidemment tous enthousiasmés. Laurent accroché au volant, les deux filles écroulées sur la banquette arrière, nous avons emprunté la départementale sinueuse qui relie Auxillac à Pomayrols. Pendant le début du trajet Laurent n’a cessé de continuer à blaguer pour continuer à nous faire rire et il y réussissait sans peine, tant l’ivresse nous rendait bon public. Pourtant, un bref instant, un ange est passé et moi comme l’abruti que j’étais devenu à force de boire, voulant à tout prix faire perdurer l’ambiance de déconnade, je me suis mis à gueuler, la voix embrumée par l’alcool tout en martelant hystériquement le tableau de bord : "Le faisan, le faisan, le faisan". Agnès et Lucie se sont regardées en se demandant quelle mouche me piquait. Je leur ai expliqué laborieusement, la langue pâteuse et dans une élocution plus que difficile que "Le Faisan" est le sketch le plus abouti, le plus génial, le plus subtil que Laurent possède dans son répertoire, la quintessence de son art. Convaincues sans peine et sans plus réfléchir car nous étions devenus incapables de la moindre réflexion, les deux filles ont repris en chœur : "Le faisan, le faisan, le faisan". Après les interminables et agaçantes minauderies d’usage, Laurent a enfin dit : "Vous l’aurez voulu" et s’est lancé dans sa folle histoire.

    L’habitacle d’une voiture n’est pas le plateau idéal pour laisser s’exprimer le talent d’un comédien surtout si son public se trouve assis derrière lui sur la banquette arrière. Mais ce détail n’empêche pas Laurent de faire son show. Ses mains expressives s’envolent à droite, à gauche. Il se retourne et récupère in extremis le volant pour redresser la course du véhicule ; la trajectoire zigzagante rappelle celle du faisan et il en joue. Le spectacle devient cybernétique ! Laurent lance quelques grimaces appuyées dans le rétroviseur, puis se redresse debout sur les pédales, se retourne encore une fois, bras écartés, vers Agnès et Lucie, hilares. La Citroën prend de la gîte et attaque les virages livrée à elle-même. Un lourd camion de transport de volailles surgit d’une courbe, Laurent n’a ni le temps de freiner, ni le temps de modifier sa trajectoire. Les deux filles poussent un hurlement avant que notre voiture vienne se fracasser contre le poids lourd dans un nuage de plumes.

    Un bruit de disqueuse électrique se mêle à d’insupportables caquètements qui me vrillent les tympans. Je peine à ouvrir les yeux, des flashs de lumière bleue déchirent les derniers lambeaux de nuit. Douloureusement, je tente de dégager mon bras coincé contre la portière, mes jambes ne m’obéissent plus. Dans la posture où je me retrouve je ne parviens pas à distinguer le haut du bas. À travers le parebrise étoilé, des silhouettes en uniforme s’agitent. L’odeur de ferraille chauffée à blanc me donne envie de vomir. Je me remémore le choc et comprends que des pompiers essaient de nous désincarcérer de notre prison de métal. Je m’agrippe à mon siège, opère une pénible rotation vers l’arrière ou ce qui me semble être l’arrière du véhicule. J’aperçois le visage d’Agnès explosé contre une vitre, elle ne bouge plus. Sur le plancher, Lucie, inconsciente, repose allongée en position fœtale, une de ses jambes fuit son bassin dans une trajectoire improbable, un os pointe hors de son avant-bras, le sang s’en écoule par saccades rythmées. Je ferme les yeux, je vomis, ma mâchoire m’élance effroyablement. Le brouhaha autour de moi se fait de plus en plus confus, je perds connaissance pendant quelques secondes mais le hurlement des sirènes et la voix des pompiers qui s’acharnent à nous sortir de là me sortent de ma torpeur. Je peux remuer les doigts, je cherche à tâtons un appui pour me redresser. Ma main rencontre un corps encore tiède, celui de Laurent, encastré sous le tableau de bord. Je bascule sur le côté et roule contre lui, la douleur m’arrache des gémissements. Le visage de mon ami se trouve maintenant à quelques centimètres du mien. Le regard absent, Laurent respire encore, des bulles de mousse rosée éclatent à la commissure de ses lèvres, un lambeau de son cuir chevelu se répand sur son épaule. Je lui chuinte à l’oreille : "Eh, Laurent, ça va aller ?". Il ne me répond pas. De ma main valide je lui saisis le menton pour qu’il se tourne vers moi et recommence : "Eh, Laurent, dis-moi que ça va aller !". Laurent, comme s’il revenait d’une longue absence, subitement, se redresse sur ses coudes, incline la tête, plonge son regard dans le mien, m’adresse un clin d’œil malicieux puis me dévisageant d’un œil rond, ouvre péniblement la bouche et murmure : "Frouourout, frouourout…» avant de s’effondrer sans vie contre le levier de vitesse.

    Laurent m’a abandonné sur cette dernière pirouette. Les pompiers n’ont pas vraiment compris pourquoi je ne pouvais m’arrêter de rire quand ils sont enfin parvenus à m’extirper de l’enchevêtrement de tôles. Bravo et salut l’artiste !

     

    Nouvelle extraite du recueil Douze pour un des Romanciers Nantais , éditions Durand-Peyroles, 14 €. Achat dans les librairies nantaises et sur le site de la Fnac.

     

    L'auteur : Thierry Picquet

    Poupées russes sauce Columbo

    Thierry Picquet, romancier nantais

    La silhouette fluette et énergique, la gouaille, la voix rocailleuse, le teint méditerranéen et même le long imper : Thierry Picquet a définitivement un petit air à la Columbo. Il n'a pourtant jamais été inspecteur, seulement commissaire… d'exposition.

    Né à Nantes en 1957, Thierry Picquet est avant tout professeur de lettres en filière spécialisée pour jeunes en difficultés. "Mon boulot est davantage celui d'un éducateur que d'un enseignant." Grand lecteur, fan de polars, il est progressivement passé à l'écriture en étudiant Pierre Véry, écrivain et scénariste auquel il a consacré un essai : "Je suis devenu ami avec sa famille et suis l'un des spécialistes français de cet auteur. J'ai d'ailleurs été commissaire d'une exposition sur son œuvre organisée à Paris. Mais au bout d'un moment, à force de démonter les mécanismes de l'écriture, j'ai eu envie de m'y essayer à mon tour." Il publie ainsi le recueil de nouvelles Un moment d'abandon en 2002, puis le roman Le mur de l'alimentation en 2011.

    Mais comme les poupées russes, un Thierry Picquet en cache toujours un autre. Membre de la première heure de l'association des Romanciers nantais, il s'implique depuis longtemps dans les milieux associatif et culturel, multipliant les casquettes : également scénariste pour le cinéma, il a été manager d'un groupe de rock et d'une troupe de théâtre, et participe à l'organisation d'événements artistiques. À Nantes, il prépare un festival du livre avec plusieurs petits éditeurs. Avant, il a piloté pendant cinq ans un festival de musique, cinéma et arts vivants qui détonnait dans le village aveyronnais de 400 habitants où il a acheté un petit coin de paradis. Bientôt à la retraite, il pourra allonger ses séjours à la campagne, et projette d'y organiser des résidences artistiques. Au calme, mais toujours sur un fond de rock'n'roll. "J'aime bien les oppositions, les choses qui surprennent."

    Thibaut Angelvy

     

    Lire tous les épisodes du recueil Douze pour un

    Partager cet article :

    Dans la même rubrique :

    Vous n'avez pas le droit de laisser un commentaire ! Veuillez vous connecter ou vous abonner si vous n'avez pas encore de compte...