Actualités : inscription à la newsletter de Terri(s)toires

Recherche

Les ebooks à la Une


Folles journées
Folles journées Après Nantes voyage, les Romanciers Nantais ont réalisé un nouveau recueil en partenariat avec un événement phare de la…


Le FC Lorient
Le FC Lorient Troisième club professionnel breton, le FC Lorient est une valeur sûre du football français. De la première saison au…


C'était Ginette
C'était Ginette Première femme députée du Maine-et-Loire, comme l'indique le sous-titre du livre qui lui est dédié, Ginette Leroux était une…




  • Les feuilletons à la Une


    C'est vous qui le dites
    C'est vous qui le dites Puisqu'on vous le dit ! Cet espace vous est en effet réservé, sous réserve de prendre vous-mêmes la parole. Un point de vue à partager, un nouveau…


    Dans la roue d'Europ'raid
    Dans la roue d'Europ'raid La journaliste Delphine Blanchard embarque à bord d'une Peugeot 205 qui participe à l'édition 2017 d'Europ'raid. En 23 jours, elle va traverser 20 pays et parcourir plus…


    Chomlaik
    Chomlaik Marion Gommard-Jouan est partie à la rencontre "des artistes qui donnent à voir le monde". Au fil des histoires glanées sur plusieurs continents, et notamment à chaque…




  • Nos partenaires

    

    Prête-moi ta plume, ép. 2/3

    Le joueur de banjo

    La couverture de Prête-moi ta plume de Raymond Penblanc. La couverture de Prête-moi ta plume de Raymond Penblanc.

    Été 1936. Moins de vingt ans après la "grande boucherie", l'Europe bascule de nouveau dans l'horreur. D'abord avec la guerre civile en Espagne, qui devient une réalité tangible pour Jeanne, 18 ans, lorsque les premiers réfugiés politiques ibériques arrivent dans son Finistère natal. Mais grandir dans une époque trouble n'empêche pas de connaître ses premiers émois amoureux… Deuxième extrait de Prête-moi ta plume, de Raymond Penblanc.

    On entend à nouveau parler de guerre. à l’usine, certains assurent que l’Allemagne, pays de tous les dangers et nouvel ennemi héréditaire, prépare activement sa revanche. Ils accusent Hitler, dont Jeanne a pu entendre la voix dans le poste et qui lui fait peur. à la maison aussi on en parle, et c’est Bertrand qui relance le débat. Qui dit que dans l’Espagne voisine (alors que pour Jeanne l’Espagne se situerait presque aux antipodes) la guerre vient d’éclater depuis le début de l’été.

    Dans quelques mois, plusieurs dizaines de réfugiés espagnols échoueront dans la lointaine Bretagne, et elle participera à une collecte d’argent, de vivres et de vêtements. Des changements profonds l’affectent. Un nouvel état d’esprit, des sentiments inconnus, désintéressement, altruisme, brusques flambées d’audace qui ne parviennent cependant pas à dissiper cette frayeur diffuse dont elle se demande si elle ne serait pas le propre de la maturité, ce flux irrésistible qui la sort définitivement de l’enfance, lui faisant troquer la peur du loup contre celle du vrai méchant loup, qu’il se nomme Hitler, Mussolini, ou Franco, qu’il arbore chemise brune ou chemise noire.

    Elle ignore que celui que le destin se prépare à lui faire rencontrer portera barbe et cheveux noirs, et qu’il jouera, non pas de la guitare flamenco, mais du banjo. Que sans avoir le teint mat qui caractérise selon elle la plupart des Ibériques, il lui semblera venir de ce sud lointain et fantasmé, même s’il ne possède pas la sécheresse en lame de couteau du bel hidalgo, et que son banjo sonne parfois faux, sa voix aussi, trop douce, pas assez rocailleuse. C’est de cet été 36 que date son attirance pour ce sud solaire et ténébreux, âpre et terriblement violent, puisqu’y éclate aujourd’hui la guerre, et la pire, celle qui fait remonter le souvenir de Caïn et Abel.

    Elle s’en souviendra à nouveau quelques années plus tard, quand, après avoir étendu sa lèpre sur toute l’Europe, la guerre touchera à sa fin, et que le moment sera venu de se donner une descendance. Sauf qu’au lieu de la guitare et de la voix rauque du chanteur de flamenco c’est le chistera et le fusil de contrebandier d’un jeune héros de Pierre Loti qui l’inspireront. Ce soir, elle se demande si le chant du rossignol, qu’elle vient d’entendre pour la première fois, parce que pour la première fois elle est allée se promener seule au clair de lune, n’augurerait pas un monde de catastrophes. La gloire du couchant n’annonce-elle pas des lendemains de pluie ou de vent ?

    Se sachant fragile et plutôt pessimiste, elle craint de ne pouvoir supporter un nouveau coup du sort, sans forcément songer au deuil, elle qui en a déjà connu trois. Que la beauté porte en elle les germes de sa destruction est une évidence. Ce soir, elle prend la forme d’une déchirure.

    [...]

    Il est aussi timide qu’elle, et ça se voit au premier coup d’œil, malgré la barbe et la moustache. Lui aussi habite une ferme, encore un point commun, même si la sienne compte davantage de terres, et plus de bêtes. Au jeu des ressemblances ils s’en découvrent une autre, car lui aussi a perdu son père. Pour faire pencher la balance de son côté (les hommes sont toujours comme ça), il y ajoute sa mère. Il est donc orphelin, orphelin complet. Est-ce que ça se voit ? Est-ce que ça se voit sous la barbe ? Guère, mais ça se verra plus tard, ça se verra à l’usage.

    Sa sœur se prénomme Jeanne, appelée Jeannette, encore un point commun. C’est elle qui remplace la mère (et le père), alors que pour Jeanne ce serait plutôt Bertrand. Jeanne aime les mots, il préfère les chiffres, pas vraiment un point commun, mais un point de rencontre, celle des complémentaires. Il doit adorer la musique, puisqu’il trimballe un banjo auquel manque une corde, ce qui l’empêche de jouer. Elle en profitera plus tard. Du rossignol, elle se souvient comme de la pureté même, ils iront l’écouter le long des chemins et dans les champs, et si ça n’est pas chez elle, ce sera chez lui.

    Il dit qu’un de leurs champs borde la ligne de chemin de fer, la grande, celle qui conduit à Rennes, puis à Paris. Blagueur, il raconte qu’un jour il a laissé marauder ses vaches, et que lorsqu’il s’est rendu compte de sa bévue, elles obstruaient la voie, obligeant le train à s’arrêter, dont le chauffeur, ou le mécanicien, il ne sait trop, est descendu, furieux, pour les repousser à grands coups de pompe et l’enguirlander. Il lui en a à peine laissé le temps, car il a vite déguerpi pour se planquer derrière un talus. Il est donc un peu trouillard. Le genre à s’évaporer quand ça chauffe. Cependant on peut compter sur lui. S’il ne parle pas beaucoup, en tout cas moins qu’elle, il sait écouter, ce qu’il fait avec ce petit sourire complice qu’on retrouvera sur beaucoup de photos. En revanche, c’est un conquérant. S’il n’avait pas quitté ses terres pour venir se produire sur les siennes, et subséquemment pour l’inviter à virevolter sur la piste (il sait à peine valser, elle pas du tout, mais c’est tellement agréable de se laisser guider), ils n’en seraient pas à arpenter main dans la main le chemin des collines. Dans moins d’une heure ils s’embourberont dans les tourbières, et ce sera le vrai début de leur histoire.

    S’appuyant contre son épaule pour rentrer, elle s’en détache brusquement et se met à courir devant lui, qui fait mine de voir une biche, qu’il vise de son doigt tendu avant de se décider à la prendre en chasse. Essoufflée, elle s’est arrêtée devant la barrière, à laquelle elle s’adosse en le regardant venir. Et c’est un peu comme au cinéma. Sauf qu’elle évite de se cambrer et de lui faire de l’œil pour ne pas ressembler à ces filles d’Hollywood qui, en dépit de leur sex-appeal, ne lui feront jamais autant d’effet que Michèle Morgan dans Quai des brumes, son béret noir et son imperméable clair.

     

    Extraits de Prête-moi ta plume, de Raymond Penblanc, éditions Lunatique, octobre 2015, 204 pages, 20 €. Achat en ligne sur le site de l'éditeur.

     

    Tous les épisodes de Prête-moi ta plume

     

    L'auteur

    Raymond Penblanc : une plume en héritage

    Raymon Penblanc, auteur de "Prête-moi ta plume".

    À huit ans, Raymond Penblanc tombe sur un cahier épais. À l'intérieur, des textes rédigés par sa mère. L'enfant se plonge avec délice dans leur lecture, et cela lui donne l'envie de prendre la plume à son tour. "J'ai réécrit Les Trois Mousquetaires en mélangeant le livre et le film à 10 ans, plagié Chateaubriant à 15, puis je me suis mis à la poésie." Devenu professeur de lettres, le Breton revient au roman à 30 ans. "Le registre est plus vaste et plus complexe, et peut aussi intégrer la poésie, la musicalité de la langue."

    Cinq de ses romans ont été publiés depuis 1990 : L’Age de Pierre, La Main du Diable, Miroir des Aigles, Phénix et Prête-moi ta plume. À travers une écriture charnelle, rythmée et exigeante, ils explorent le monde de l'enfance et de l'adolescence. Dans Prête-moi ta plume, mélange de fiction et d'éléments biographiques, c'est la jeunesse de sa mère, Jeanne, qui est à la base du récit. Désormais grand-père et septuagénaire, Raymond Penblanc a en effet souhaité dédier une œuvre à celle qui lui a transmis la passion de la littérature et des arts en général : "C'est un roman que je n'aurais pas pu écrire avant, mais j'avais besoin de "payer ma dette" en lui rendant hommage. Elle m'a prêté sa plume, et c'est une manière de lui rendre…"

     

    Thibaut Angelvy

    Partager cet article :

    Dans la même rubrique :

    Vous n'avez pas le droit de laisser un commentaire ! Veuillez vous connecter ou vous abonner si vous n'avez pas encore de compte...