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    Le parfum de Nantes ép. 2/3

    L'eau de Nantes, la Cité de l’Eau et des tempêtes

    Par les jours de vent, le cours du fleuve semblait remonté d’effluves marines. Par les jours de vent, le cours du fleuve semblait remonté d’effluves marines.

    L'odeur de la pluie, celle du fleuve, de canaux, de l'humidité du sol ; l'odeur de boue, des rivières, étangs, puits, marais et marécages… Bonne ou mauvaise, vaseuse ou pure, l’odeur de l’eau à Nantes est impossible à qualifier tant elle dépend des subjectivités et des circonstances. Extrait du recueil Le parfum de Nantes, dirigé par Aude Cassayre.

    Dans le monde des parfums, l’eau est traditionnellement assimilée à la pureté. Elle véhicule l’image de la propreté, on nettoie à « grandes eaux », de la jeunesse avec ses bulles, son oxygène, son caractère régénérant, et de la douceur apaisante, l’eau de bleuet, l’eau de rose. De grandes marques de parfumerie choisissent, pour nommer leur création estivale, d’utiliser le terme « eau » qui leur assure une connotation de fraîcheur et de légèreté. En joaillerie, on parle de l’eau des pierres précieuses pour signifier leur pureté.

    L'eau pure est inodore, incolore et insipide, mais de la même manière qu’il s’avère très difficile d’obtenir une eau à ph neutre, cet élément n’a en fait rien de pur ni de propre dans la cité nantaise. L’eau y est un élément protéiforme, sablonneux, bourbeux, vaseux, fluvial... il n’est donc en rien étonnant que les odeurs de l’eau fussent multiples et mêlées à Nantes au XXe siècle.

    La première eau de Nantes est celle venue du ciel, Grandjouan en faisait l’élément constituant de la ville, dans Nantes la Grise :

    "C’est une buée de lumière diffuse qui éloigne l’horizon et le transfigure, une cendre d’eau jetée à travers le ciel et sur les toits gris qu’elle couvre de sa tristesse, un tulle de pluie fine qui tremble en mille rides à la surface du fleuve et s’applique en frissonnant aux façades des maisons."

    L’odeur de cette pluie nantaise est caractéristique du changement de registre, de genre, auquel mènent les odeurs, la pluie a un parfum froid. Nul terme pour le décrire, sinon celui de la température qu’il semble provoquer, de l’impression qu’il engendre. Les pluies nantaises n’ont pas une odeur neutre, mais ce parfum indéfinissable a le don de subsister à travers les années, sans changement, comme une résistance à l’évolution de la ville. Cette première odeur que chacun reconnaît garde son mystère lorsqu’on tente de la nommer.

    L’eau était également partout présente au début du XXe siècle sous forme d’humidité qui remontait du sol avec son odeur particulière de moisissure et de champignons. Dans les rues de Nantes dont certaines étaient encore de terre battue, Grandjouan raconte que "la terre humide et molle laisse monter des effluves fraîches" (sic). Une grande partie des vieilles habitations de Nantes, notamment dans le centre de la ville, est insalubre et l’humidité en est la première responsable. Pas de murs blanchis à la chaux dans cette cité de l’Ouest, mais du salpêtre qui ronge les parois. "Un couloir, un escalier sombre qu’imprègne à tout jamais une odeur de pierre usée, de vernis frais, de salpêtre, de fleur fanée, de cave vide."

    Pourtant les odeurs les plus marquantes s’élevaient incontestablement des nombreuses eaux qui parcouraient la ville. La Loire d’abord et ses différents bras, de la Madeleine et de Pirmil, de Saint-Félix. Fleuve paradoxal, la Loire sent la mer qui y achève sa marée, elle est, selon l’expression de Paul Louis Rossi, "l’antichambre de la mer". Par les jours de vent, le cours du fleuve semble remonté d’effluves marines, d’odeurs d’algues, de vase, de marée, communément appelée odeur d’iode. En fait, il n’en est rien, juste un abus de langage, l’iode a une odeur très éloignée de ce que charrient les eaux de la mer et que chacun reconnaît comme "l’odeur de la mer".

    Mais la Loire est avant tout un fleuve et les eaux de certains de ses bras eurent durant une grande partie du XXe siècle une odeur parfois bien plus agréable qu’aujourd’hui selon les lieux. Elles étaient, en effet, propres au début du siècle, sans bouchon vaseux ni marnage dans les environs de Trentemoult où l’on se baignait dans une eau qui ne sentait pas encore la boue. En revanche, dans le bras de Saint-Félix, l’eau souvent basse laissait respirer des odeurs de vase et d'égouts. Période désormais révolue, le fleuve est devenu partout vaseux et souvent s'élève, sur ce qu'il reste de ses berges, une odeur de soufre, certains soirs. Les eaux semblent avoir disparu pour ne laisser qu’une odeur nauséabonde aux relents méphitiques.

    L’eau était présente sous bien d’autres formes dans la ville, bras de fleuves, rivières, étangs, puits, marais et marécages : l’île Beaulieu n’était que marécages, l’étier de Mauves serpentait jusque dans la ville où il se jette dans la Loire, le ruisseau du Gué Moreau, l’Erdre, la Chézine, la Sèvre nantaise, autant de cours d’eau avec chacun son odeur, parfois insolite comme celle des cressonnières le long du ruisseau du Gué Moreau, dont la présence attestait alors la pureté des eaux du petit ruisseau. Les eaux de l’Erdre, en revanche, étaient boueuses, et rien ne masquait l’odeur, pas même celle des savons et de l’eau de Javel utilisés par les lavandières. Le canal avait son odeur, de graisses et d’huile, émanant de ses eaux grasses, auxquelles s’ajoutaient les odeurs de nourriture des bateaux de mariniers.

    "Oh ! ce quai Richebourg, si long, si vide, si triste ! Ce n’est plus l’odeur de la ville, c’est l’odeur du canal. Il étale ses eaux grasses sous les fenêtres et porte comme sur de l’huile les bateaux de mariniers d’où sort, par un tuyau, la fumée de la soupe qui cuit."

    Les lavandières mêlaient des odeurs de savons aux boues de l’Erdre, notamment. Elles revenaient de la campagne le lundi matin avec leurs ballots qui sentaient encore la lessive et rapportaient en ville les paquets de linge. Les blanchisseuses reprenaient le travail sur les bords des rivières dès le mardi, comme le décrit Henri Barbot dans Nantes en flânant :

    "Sur les bords de la Sèvre, aux grèves de la Loire, aux parapets de l’Erdre, le long des ruisseaux, aux margelles des puits, on s’installe, et l’on bat, et l’on rince, et l’on patouille !" Pendant leur office, c’est un camp fragile de draps blancs, petits fantômes incertains, entravés de pinces, qui s’installe le long des berges et fleure au gré du vent le savon et la lessive.

    Les nombreuses zones de marais, encore visible par la toponymie nantaise d’origine gauloise, noe, noue (prairie marécageuse), laissaient sentir une odeur d’eau croupie et de fleurs coupées, de vasières, odeur peu différente de celle qu’engendraient les nombreux puits de la ville. Dans de très nombreuses cours d’immeubles du centre de la ville, en effet, remontaient les odeurs des puits privés. Cette odeur devenait particulièrement forte durant les périodes de crue et d’inondations quand le limon du fleuve se faisait encore plus sentir dans la ville.

    On peut ainsi comprendre que les comblements de l’Erdre et de la Loire, de 1926 à 1946, n’ont en rien provoqué une levée en masse de boucliers, mais représentaient bien le progrès : l’assainissement, la propreté, la salubrité. Quelques écrivains l’ont immédiatement déploré, de même que des personnalités importantes comme Louis Lefèvre-Utile qui voyait dans le bras du Nord un moyen d’assainir le passage devant son usine. Malgré l’opposition des écrivains, les comblements ont cependant satisfait une grande partie de la population nantaise habituée à sentir les effluves pestilentiels des eaux de l'Erdre et de la Loire. Peut-être sentait-elle implicitement que l'eau saumâtre et la mort ne sont jamais très loin comme le rappelle l’opéra de Debussy, Pélléas et Mélisande :

    "Eh, bien, voici l’eau stagnante dont je vous parlais. Sentez-vous l’odeur de mort qui monte ? Allons jusqu’au bout de ce rocher qui sur- plombe et penchez-vous un peu ; elle viendra vous frapper au visage..."

    Car le souci d’assainissement se faisait très souvent sentir dans la ville et l’eau redevenait alors le vecteur de la pureté. Durant l’été, en effet, l’eau était utilisée pour arroser les rues, ce qui aurait eu pour effet de réduire le risque d’épidémies. Le journal Le Phare de la Loire se fait l’écho, le 25 juillet 1900, des plaintes des riverains du centre de Nantes qui déplorent que leurs rues ne soient pas arrosées. Une lettre ouverte à la Municipalité est publiée dans le quotidien :

    "Monsieur le Directeur,

    Les commerçants soussignés de la place de la Bourse et rue de la Fosse ont l’honneur de demander l’hospitalité des colonnes de votre estimable journal, pour signaler le fait suivant : Il n’est pas, à la connaissance des habitants de ce quartier, que, depuis le commencement de l’été, il y ait une seule fois arrosage par les tonneaux municipaux et, cruelle ironie, véritable supplice de Tantale, quatre de ces tonneaux arroseurs viennent stationner deux heures le long de la grille de la Bourse, et repartent au plus fort de la chaleur porter leur fraîcheur à des quartiers plus heureux, sans que le robinet s’ouvre pour nous, leur présence ne se fait sentir que par l’odeur d’urine et de crottin laissée par leurs chevaux, parfum qui s'ajoute à celui que nous vaut la station des voitures en place (…)."

    Le Phare se fait plusieurs fois le relais de ces demandes, notamment le 26 juillet 1900, car l’eau est "source de fraîcheur" et "obstacle aux épidémies". L’arrosage se limite aux quartiers du centre, place Graslin, place Royale et quelques voies adjacentes.

    Bonne ou mauvaise, vaseuse ou pure, l’odeur de l’eau est impossible à qualifier à Nantes tant elle dépend des subjectivités et des circonstances. L’Eau de Nantes est celle d’une période révolue, un parfum de mer et de fleuve, de canaux et de pluie, d’insalubre humidité et de boue savonneuse. Le 8 août 1900, Le Phare de la Loire publiait la liste des vingt et une beautés de Nantes, la première était la rivière Loire, la septième le service des eaux qui couraient abondamment sur le pavé. Plus d’un siècle s’est écoulé.

     

    Le parfum de Nantes, d'Aude Cassayre, Christine Grillo, Patrice Allain, André-Alain Morello et Xavier Armange, Editions d'Orbestier, 2013, 160 pages, 15 €. Achat en ligne sur le site de l'éditeur ou sur celui de la Fnac.

     

    Des Nantais qui ont du flair littéraire

     

     Portrait d'Aude Cassayre.

    Aude Cassayre (dir.), 37 ans, est historiographe. Docteur en histoire ancienne et en philosophie, agrégée de lettres, cette passionnée d'histoire qui a travaillé en Italie, en Allemagne et dans plusieurs villes de France a été professeure à l'université ainsi qu'en classe préparatoire. Elle occupe actuellement le poste de conservateur du patrimoine à la mairie de Nantes.

     

     

     

     Portrait de Christine Grillo.

    Christine Grillo a 55 ans. Après une khâgne et une hypokhâgne au lycée Guist’hau de Nantes, elle a intégré l’ENS Fontenay et a passé une agrégation de grammaire. Elle a ensuite enseigné dans des collèges, des lycées et des classes préparatoires de 1983 à 2010. Puis, "en 2011, j'ai quitté la France pou suivre mon compagnon et vivre à Bangkok." Elle découvre peu à peu la Thaïlande ainsi que l'Asie du Sud-Est et a commencé à apprendre le thaï. Cette mordue de littérature dévore des classiques, essentiellement écrits en anglais, et lit la presse locale tous les jours. Également passionnée d'équitation, elle monte à cheval l'été, lorsqu'elle rentre en France.

     

     Portrait de Andre-Alain Morello.

    André-Alain Morello est né en 1959 dans la région parisienne. Ancien élève de l’École Normale Supérieure de Paris et agrégé de lettres modernes, il devient maître de conférences à l’Université de Toulon et chargé de cours à l’Université d’Aix-Marseille. Il a enseigné aux États-Unis et en Italie. Spécialiste du roman du XXe siècle , notamment Giono, qu’il a co-édité dans la Pléiade (Journal, poèmes, essais, 1995), il a dirigé de nombreux ouvrages collectifs sur Milan Kundera, Umberto Eco, Jean-Claude Renard, Marguerite Yourcenar, Roger Caillois, et publié une centaine d’articles littéraires.

     

     Portrait de Xavier Armange.

    Xavier Armange est né à Nantes en 1947. Auteur d’une trentaine de romans, il a aussi collaboré pour la presse jeunesse. Il a créé en 1995 aux Sables d'Olonne une maison d’édition aujourd’hui gérée pas son fils, Cyril Armange, à Saint-Sébastien-sur-Loire : les Editions d'Orbestier. Xavier Armange s'intéresse à l'Asie, "surtout à l'Inde et plus particulièrement à Bénarès." Il est d'ailleurs l'auteur de l'ouvrage Bénarès, au-delà de l’éternité. Passionné de voyage, il a parcouru une soixantaine de pays dans le monde depuis quarante ans. Il vit près de Nantes et participe, comme intervenant, à divers événements et festivals, anime dans les écoles et les bibliothèques des rencontres et conférences ainsi que des ateliers de lecture et d'écriture.

     

     Portrait de Patrice Allain.

    Patrice Allain. "Je suis né à Nantes, comme tout le monde, selon la formule de Louis Aragon", se plaît à dire ce maître de conférences en langue et littérature française du XXe siècle à l'Université de Nantes. Patrice Allain est aussi responsable du Master Infocom UFR lettres et langages. Il est l'auteur d'essais autour du surréalisme et des avant-gardes du XXe siècle, dont, récemment, une édition des Solennels, de Jacques Vaché (Éditions Dilecta). Ce véritable touche-à-tout a aussi été réalisateur et commissaire d’une importante exposition présentée au musée des Beaux-Arts de Nantes, Le rêve d’une ville, Nantes et le surréalisme.

     

    Pauline Jahan

     

    Lire tous les épisodes de l'ouvrage Le parfum de Nantes

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