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    Folles journées, ép. 4/4

    L'effet papillon

    Couverture du recueil de nouvelles "Folles journées" Couverture du recueil de nouvelles "Folles journées"

    Quatrième et dernier extrait du recueil Folles journées des Romanciers nantais. Dans cette nouvelle de Daniel Braud, un événement musical atypique s'installe dans la Cité des Ducs. Cette "Incroyable Journée de Nantes", dont la première édition est organisée le 29 février 2020, met à l'honneur les instruments insolites. Le Québecois Jackson Laboulette y voit une occasion unique de dévoiler son "Couacophobe", instrument inclassable au cœur d'un orchestre improbable.

    Une petite arête de rien du tout…

    Tout a commencé à cause de cette épine de fretin malencontreusement plantée dans la gorge de Jonathan qui, au contraire d’un goéland, n’avalait pas tout cru ses prises de bec. On avait tout essayé : la mie de pain trempée dans du lait, remède prétendument miraculeux pour déraciner le corps étranger, l’eau citronnée, le thé chaud, les carottes et les poireaux filandreux. Impossible de déloger l’intruse. La sardinade au barbecue du dimanche midi risquait de se terminer en queue de poisson. On tenta une dernière parade à base de pommes de terre écrasées. Sans succès. L’écharde poissonnière résistait. Conduire l’éclopé aux urgences, il fallut s’y résoudre. Le père se dévoua. De sa campagne au centre-ville, une vingtaine de minutes suffirait, pensait-il. À l’hôpital, ce serait une autre paire de manches. Attente indéterminée. Il en pestait par avance.

    Un imprévu lui épargna ce long et fastidieux pied de grue. Malicieux hasard !

    Ce rond-point, il le pratiquait pourtant chaque jour pour se rendre à son boulot, sans souci et sans problème. Mécaniquement. Un coup de clignotant à gauche, un autre à droite après le demicercle pour s’extraire de la file du milieu et piquer vers la sortie.

    Boum !

    Il n’avait rien vu venir. Il pila. L’engin s’était encastré dans la portière avant droite. Le pilote casqué fit un vol plané au-dessus du capot et atterrit sur les fesses devant le pare-chocs. Le père
    bondit, se précipita. Les prémices d’un bouchon se formaient sur le rond-point.

    Cet incident eut au moins un effet bénéfique : une déglutition surprise haut débit de Jonathan évacua dans la cataracte salivaire l’arête récalcitrante.

     

    Franck, scootériste ruthénois, le remplaça aux urgences. Bilan : bobos superficiels aggravés de deux doubles fractures : tibia péroné à gauche et péroné tibia à droite. Kif-kif, en somme… « Trois mois de plâtre au bas mot, sans compter les séances de kiné à suivre », lui annonça froidement le chirurgien. Une semaine d’hosto puis retour à la maison. Position assise ou couchée recommandée par l’homme de l’art. De toute façon, vous avez déjà essayé de cavaler
    avec un crépi de trois kilos à chaque patte ? De quoi se casser la margoulette, gadin annoncé, même avec des béquilles.

     

    Au placard ses randos sur GR, oubliées les courses au Super U Rodez, un Franck plâtré allait pouvoir coincer la bulle. Enfin, façon de parler…

    * * *

    Le journaliste insistait :
    — Mais vous ne craignez pas que cette nouvelle manifestation ait à souffrir de la comparaison avec la Folle Journée ?
    — Rien à voir. D’ailleurs, elle n’aura lieu que tous les quatre ans.
    — Tous les quatre ans ? Comme les Jeux olympiques ?
    — Exactement, chaque année bissextile, le 29 février.
    — La première en 2020, alors ?
    — C’est bien ça.
    — À la Cité des congrès, toujours ?
    — Absolument. Le public nantais y a pris ses habitudes.
    — Cela nous laisse donc un an et demi avant de découvrir votre nouveau bébé.
    — Le temps pour les artistes de se préparer comme il convient.
    — Eh bien, ravi de vous avoir reçu et bonne chance pour cet événement exceptionnel qui devrait faire date dans le monde de la musique.

    La renommée d’Irénée Martini avait franchi frontières et océans, l’article parut dans plusieurs revues internationales sous le titre « L’Incroyable Journée de Nantes ». Un exemplaire perdu
    atterrit par hasard trois mois plus tard sur le bureau de Jackson Laboulette, factotum au mensuel québécois Le Couac, journal satirique libre et indépendant à la devise célèbre Couac on dise, couac on fasse… Ce touche-à-tout multi-talents, concepteur, entre autres, de la machine à jouer du bilboquet et du pipeau télescopique à faire des bulles, ne pouvait assurément rester indifférent à ce qu’il avait sous les yeux :

    […] sera consacré à la musique expérimentale sous toutes ses formes et, notamment, à la prestation de groupes vocaux accompagnés d’instruments insolites et inconnus qui, n’en doutons pas, sauront émerveiller le public mélomane […] Pour corser l’événement, Irénée Martini nous indique qu’il découvrira, avec tous les spectateurs, chaque formation le jour même de son premier concert à Nantes […]

    Pas question de rater ça ! Une occasion unique de faire reconnaître son génie méconnu. D’ici le 29 février 2020, cela lui laissait le temps de mettre au point sa dernière invention qu’il ne savait toujours pas comment baptiser. Smartphone était déjà pris, bigophone aussi, interphone de même, vibraphone et xylophone itou.

    Il avait envisagé jacksonphone, du prénom légué par son père, Sacha Laboulette, grand admirateur de Michael le moonwalker, mais cela sonnait bizarre et, pour un instrument de musique, ça la foutait mal ! Restait boulettophone, inspiré de Laboulette comme le saxophone le fut de Sax. Pas terrible, mais, pour l’instant, il s’en contenterait. Le hasard voulut qu’il croisât à la photocopieuse Noël Pupille, le rédac’ chef du Couac, accoutumé à ses lubies.

    — C’est quoi c’t’affaire-là, Jackson ?
    — Les plans de mon futur instrument de musique que…
    — Que tu copies aux frais du Couac, comme d’hab !
    — Tu devrais me remercier, bientôt je serai une vedette avec mon boulettophone.
    Éclat de rire sonore de Pupille qui se tape sur les cuisses en parvenant à conserver par miracle sa pipe entre ses dents.
    — Boulett… boulettophone ! Wow, tu vas faire un malheur avec une patente* comme ça !
    — Ça te plaît pas ? Ça vient de mon nom, Laboulette.
    — Pourquoi pas couacophone, du nom du journal, tant que tu y es ! Pour un instrument de musique, ce serait le top !
    — Couacophone… attends, tu me donnes une idée géniale…
    — Encore une, s’amuse le rédac’ chef, rigolard.
    — Ce sera le couacoPHOBE, l’instrument qui hait les couacs. Pas pire, hein ?
    — Décidément, tu me surprendras toujours…

    Bon, l’affaire prenait tournure. Quelques améliorations, deux ou trois réglages et le couacophobe serait paré pour affronter le public de Nantes, une ville que Jackson connaissait de réputation pour avoir soumis l’année précédente à LU, le concepteur du célèbre Petit-Beurre, son idée, demeurée sans réponse, de biscuit étanche consommable sous l’orage ou dans l’eau d’une piscine. Lui restait à trouver les partenaires du groupe promis à défrayer la chronique de L’Incroyable Journée d’Irénée Martini. Bien évidemment, son meilleur pote breton devrait en être, c’était clair.

    Artur-Hans était d’origine allemande, issu d’une vieille famille rhénane de la région de Cologne avec qui il avait décidé, une quinzaine d’années auparavant, de couper les ponts pour incompatibilité de fantaisie. Il s’était échoué, après bien des pérégrinations, dans un village perdu du littoral de Bretagne où l’eau de mer avait remplacé celle de Cologne. Son arrivée n’était pas passée inaperçue, surtout pas dans le seul bistrot-hôtel de la bourgade où il avait
    posé son sac.

    — Ich bin Artur-Hans, avait-il germanisé le jour de son débarquement.
    — !!!! ???? interloqué de la population autochtone accoudée au zinc.
    — Je zuis ein tourist !
    Son français s’était beaucoup amélioré depuis, mais personne n’avait eu l’idée de lui demander son véritable patronyme, d’ailleurs tout le monde s’en foutait, pour tous il était devenu Artur-Hans Tourist, l’original teuton désormais breton, chanteur, musicien atypique, créateur boulimique de toutes sortes d’instruments bizarres, tel le dernier en date, émanation du folklore local. Il l’avait baptisé la tire-lyre du Léon, en hommage à son pays d’adoption et au patron du bistrot, Léon Le Floch, surnommé Queue-de-rat, connu de toute la communauté pour être un grippe-sou incurable.

    Croisement bâtard et incertain entre la harpe celtique et le crwth gallois au nom imprononçable, la tire-lyre devait aussi son label à la fente oblongue de la caisse de résonance de l’engin dont l’aspect général n’était pas sans rappeler la silhouette d’un cochonnet aplati. Comme toutes ses autres improbables trouvailles, ArturHans avait testé son nouveau-né devant la bienveillante assistance du bistrot de Queue-de-rat, audition précédée de son habituelle réplique au reliquat d’accent d’outre-Rhin : « Za va barder ! ». Succès assuré, comme à chaque fois.

    L’appel téléphonique reçu de la Belle Province l’avait comblé. Jackson Laboulette lui avait tout expliqué de la future Incroyable Journée de Nantes et avait profité de l’occasion pour lui décrire son couacophobe sous toutes les coutures, y compris celles de son joyau musical.

    — Bien zûr que j’en zerai. Zuperbe !
    — Invite tous tes potes, ça va faire mal ! avait conclu le Québécois.

    Bon, deux instruments insolites et novateurs, ça s’annonçait bien. Restait à trouver l’organe vocal du trio. Là encore, il fallait du lourd, de l’inattendu, du sensationnel, pas ces foutus croquenotes qu’on entendait à longueur de journée sur Radio-Canada. Il entreprit de solliciter une compatriote chanteuse, interdite d’antenne pour des raisons mystérieuses qu’il supposait politiques, une cantatrice à la voix claire et haut perchée. Interviewée récemment au Couac, elle avait donné, à la stupéfaction générale, mais au ravissement de Jackson, un aperçu de son talent dans les locaux du journal.

    Blanche Chastefleur était l’héritière d’une riche famille établie à Mirabel, non loin de l’aéroport de Montréal, une lignée de musiciens célèbres. Pianistes, flûtistes, hautboïstes, violonistes se disputaient la généalogie des Chastefleur. Blanche n’avait pas échappé à la divine bénédiction, son instrument de prédilection était sa voix testée en diverses occasions sur ses contemporains. Pas d’acclamations ni d’applaudissements nourris, non, plutôt des regards qu’elle jugeait émerveillés et admiratifs, des connaisseurs transformés en statues de sel par son vibrato naturel et envoûtant. Malgré l’ostracisme médiatique inexplicable dont elle était victime, elle ne désespérait pas de rencontrer un jour le succès. International, à n’en pas douter. Native de Mirabel, petite, blonde, assez ronde, son inclination à se vêtir de jaune lui valait d’être surnommée « la Mirabelle québécoise » par ses fans pour qui, après « la » Callas, prévalait aujourd’hui « la » Chastefleur.

    Jackson prit la peine de lui rendre visite pour lui présenter son projet de trio avant-gardiste. Plus flattée qu’elle ne voulait se l’avouer, de sa voix aux aigus irrésistibles, Blanche mit cependant une condition à sa participation à l’aventure. Tutoiement de rigueur, comme toujours au Québec.

    — Mon cher Jackson, connais-tu l’air des bougies tiré du Ghost de Chuck Nogood ?
    — N… non. C’est quoi ça ?
    — Mais si, voyons. « Ah ! Le riz de ce soir s’y mêle en ce tiroir », ça ne te dit rien ?
    — Euh… non.
    — Comment est-ce possible ? Il va falloir te mettre à la page.
    — Euh… oui. Pourquoi ?
    — Mais parce que, mon cher Jackson, ma collaboration avec toi et ton ami Artur-Hans à L’Incroyable Journée de Nantes est absolument soumise à mon interprétation de cet air d’opéra, la madeleine de Proust de tous mes admirateurs.

    Euh… Madeleine… Proust… Quésaco ? s’interloqua intérieurement Laboulette sans rien laisser paraître de sa perplexité. Pas le choix, il voulait « la » Chastefleur, il l’aurait. Il serait toujours
    temps de peaufiner les détails plus tard. Il lui vint une réponse de diplomate.

    — Ma chère Blanche, tes désirs sont des ordres, comment te résister ? Il en sera évidemment fait selon tes souhaits.



    Samedi 29 février 2020.

    « L’Incroyable ou L’Énigmatique Journée ? » titraient en chœur Presse Océan et Ouest-France, tant Irénée Martini s’était montré discret et peu disert sur le menu qu’il proposait. Tout juste avait-il lâché aux médias régionaux quelques bribes : nouvelle expérience musicale… musiciens atypiques… instruments insolites… etc. Sa renommée et la réputation de La Folle Journée étaient les garants de l’excellence présumée de cette audacieuse manifestation intrigante. Le public nantais et de la région avait répondu présent. Gantés, coiffés de bonnets ou de chapkas, emmitouflés sous plusieurs couches de doudounes, certains mélomanes avaient même passé une partie de la nuit précédant l’ouverture de la billetterie à faire le pied de grue devant la porte de la Cité des congrès pour obtenir les meilleures places. La location sur Internet avait fait un carton.
    Les salles de concert étaient combles.

    Jackson Laboulette avait réussi à convaincre plusieurs de ses connaissances de traverser l’Atlantique en sa compagnie pour, leur avait-il assuré, « participer à ce qui restera dans les mémoires comme le Woodstock de la musique contemporaine, le nirvana du chant lyrique, et je pèse mes mots ! ». Noël Pupille avait fait le voyage, bien sûr. Le rédac’ chef du Couac ne voulait surtout pas rater les premières notes du couacophobe dont il avait un jour entrevu les plans à la photocopieuse. Il était flanqué de la secrétaire du journal, la pétulante Jeanne Beauregard, une rousse fluette à lunettes pas insensible au charme bon enfant de Jackson Laboulette.

    Accompagné de son acolyte Joseph Amplepif, un exgardien de la paix, le producteur québécois dit « Le Pacemaker », sobriquet qu’il devait à ses problèmes cardiaques récurrents, toujours à la recherche de signatures de contrats juteux et flairant la bonne affaire, s’était lui aussi déplacé jusqu’à Nantes.

    Blanche Chastefleur avait entraîné dans son sillage sa cour habituelle. Son attaché de presse, d’abord, un blondinet débrouillard à houppette qui savait lui trouver les meilleurs engagements
    et qu’elle surnommait affectueusement « mon P’tit Quinquin », rien à voir évidemment avec celui des Ch’tis français. Archimède Kodac, capitaine au long cours à la retraite légèrement porté sur la bouteille et prompt à l’invective, coiffé de son éternelle casquette, formait un couple atypique avec le professeur Courtemolle, savant émérite sourdingue se prétendant inventeur du pendule de Foucault. Dédé et Théo Pondus, faux jumeaux moustachus, membres de la police montée canadienne, toujours sur le qui-vive, étaient censés assurer la sécurité de la Mirabelle québécoise.

    Le maire du petit village perdu du nord de la Bretagne n’aurait pas voulu pour un écu rater la prestation nantaise d’Artur-Hans Tourist. Tous prénommés Abraham, nul n’aurait su dire pourquoi, les Racourt présidaient aux destinées de la localité depuis tant de générations qu’on avait dû les numéroter pour s’y retrouver. L’actuel était le sixième de la dynastie élu à la tête de ses concitoyens. Décider sa femme à l’accompagner n’avait pas été une mince affaire. Abraham Racourt VI avait ramé pour convaincre sa brune canon d’épouse, judicieusement surnommée Bellebouille par ses administrés, de faire le voyage à Nantes pour assister à cet événement musical fondamental et précurseur.

    Les deux frangins, le gros et le petit, piliers majeurs du bistrot de l’harpagon Queuede-rat, étaient aussi de la partie. Nés sous X, on les connaissait sous ce patronyme minimum, sans lien toutefois avec le cinéma porno. Le ventru, Abel X, contrastait incroyablement avec le fluet, si rachitique à sa venue au monde que l’accoucheur l’avait comparé à un cochon d’Inde, ce qui lui avait valu le nom de Hamster X. Ils n’avaient pas fait le voyage à vide. Jeannot Ramic, le vieux brasseur barbu, leur avait remis un mathusalem de son breuvage secret – il se susurrait que le chouchen en était l’ingrédient principal – avec sa formule rituelle : « Que la force soit avec vous ! »

    Tout ce beau monde occupait le premier rang de la salle où allait se produire le trio rocambolesque. Partenaire de La Folle Journée, la chaîne de télé Arte couvrait comme il se doit le nouvel événement musical proposé par Irénée Martini. Les artistes seraient filmés et leur concert retransmis en direct. De chaque côté de la scène, parmi les micros et les enceintes de retour, deux housses chamarrées recouvraient la tire-lyre et le couacophobe pour entretenir jusqu’à la dernière seconde le suspense et aiguiser la curiosité des mélomanes.

    Les caméras tournaient déjà, un court silence salua l’entrée des musiciens avant les applaudissements bienveillants de l’assemblée. Blanche Chastefleur moulée dans un ensemble jaune canari, raccord avec la couleur locale, précédait Jackson Laboulette vêtu de son habituel col roulé, chaussé de ses éternelles espadrilles bleues, et Artur-Hans Tourist engoncé dans une cape rouge du plus mauvais effet.

    Quand le Breton d’adoption dévoila la tire-lyre, déjà certains yeux de spectateurs s’écarquillèrent, mais rien de comparable avec l’étonnement général à la découverte de l’abracadabrant(esque ?) couacophobe. Comment décrire un tel assemblage hétéroclite ? Instrument à vent ? À cordes ? À percussion ? Un hybride des trois, assurément !

    L’engin se composait d’un cadre triangulaire tendu de cordes croisées, reposant sur une triade de tambourins ventrus, surmonté d’un dédale de tuyaux à pistons reliés à une embouchure, celle d’une trompette à n’en pas douter, le tout connecté à plusieurs pavillons ovoïdes d’un diamètre respectable. Le jeu consistait à souffler dans l’embouchure, à manier d’une main experte les pistons de façon à produire des notes, certes, mais aussi à focaliser le flux d’air sur le cordage pour le faire vibrer, tandis qu’un système de poulies et de câbles permettait d’actionner des maillets venant frapper en rythme les tambourins. Les sons émis étaient mélangés et amplifiés dans une sorte d’outre cousue en amont des pavillons.

    Des ah ! et des oh ! de surprise saluèrent l’apparition de la chimère musicale. Jackson les mit sur le compte de l’admiration et de l’émerveillement, voire de l’éblouissement de ceux qui découvraient son chef d’œuvre. Précédée d’un froufroutement jaune, Blanche Chastefleur s’installa devant son micro, ferma les yeux et attendit les premières notes du prélude de l’air des bougies du Ghost de Chuck Nogood.

    La tire-lyre d’Artur-Hans joua les premiers accords. Les mélomanes présents dans la salle s’en intriguèrent d’emblée. Un son inconnu. Pas foncièrement désagréable, un peu quand même… aigrelet, lancinant. Un mélange de cithare, de mandoline, de banjo et de violoncelle, jugèrent les plus avertis. Moues dubitatives, première impression mitigée… Bien peu en comparaison de ce qui se produisit quand la Chastefleur entonna son air favori.

    Ah ! Le riz de ce soir s’y mêle en ce tiroir
    Est-ce toi, ma guérite ?
    Réponds-moi, réponds vite !

    L’escadrille d’aigus survitaminés emplit l’espace en un instant comme autant de vrilles à perforer les tympans. Irénée Martini, prudent, avait pris ses précautions : il sortit prestement ses bouchons et se les enfourna dans les oreilles, au grand dam des autres spectateurs, abasourdis par ce maelström vocal, dépourvus de ces précieux auxiliaires, super amortisseurs soniques. Les courageux se tassèrent dans leurs sièges, mirent un point d’honneur à résister, quelques-uns s’enfuirent sans tambour ni trompette, instruments qui, sans nul doute, auraient eu, et de loin, leur préférence.

    Plusieurs spots de la rampe explosèrent dans une gerbe lumineuse du plus bel effet. Incapable de faire front au flux tonitruant, la porte à doubles battants commença à scander la mesure au rythme des stridulations de la Chastefleur. Complètement à l’ouest, sourd comme un pot, seul le professeur Courtemolle s’accommoda sans broncher du gazouillis tintamarresque produit par les cordes vocales de la Mirabelle québécoise.

    Du baroque, de l’incongru, de l’inouï… au sens propre du terme. L’extravagant était à venir, le couacophobe n’avait pas encore parlé… Quand Blanche Chastefleur reprit sa respiration, Jackson Laboulette en profita pour entamer sa première mesure. Pistons de l’engin main droite, câbles des tambourins main gauche, il inspira une goulée gargantuesque, retint son souffle un dixième de seconde. Son visage s’empourpra lorsqu’il expulsa dans l’embouchure de la bête jusqu’à la dernière molécule d’air de ses poumons… Rien de significatif ne se produisit dans l’instant.

    Tous les sons mélangés s’engouffrèrent dans l’outre amplificatrice avant d’être restitués aux organes de sortie, les trois pavillons qui se mirent à vibrer en cadence.

    G R A AW W W RO T C R I H O U O U O U WO I N G BROHITÔÔÔÔ

    fut à peu de chose près ce qu’ils recrachèrent.

    Au premier rang, Jeanne Beauregard, conquise, lança son habituelle œillade admirative à Jackson. Noël Pupille laissa échapper son borgtudjuuuuu des grands jours. La casquette du capitaine Kodac s’envola comme un fétu de paille. Bellebouille, effrayée, se blottit dans les bras musclés d’Abraham Racourt VI. La houppette de « P’tit Quinquin », terrassée par l’ouragan, s’aplatit comme une crêpe. « Le Pacemaker » ressentit les premiers symptômes d’un infarctus, son compère Amplepif fut pris d’un hoquet irrépressible. Abel et Hamster X, déshydratés, s’empressèrent d’écluser une rasade du chouchen magique de Jeannot Ramic. Dédé et Théo Pondus se levèrent d’un bond, décidés à mener l’enquête, tandis que le professeur Courtemolle, barbichette aux quatre vents, restait de marbre.

    TRiiTRîîîîTRii FriiFRîîîîFRii

    enchaîna la tire-lyre bretonne d’Artur-Hans Tourist.

    "Ah ! Le riz de ce soir s’y mêle en ce tiroir", reprit la Chastefleur remontée comme un coucou belge. Dans la salle, les tympans vibrèrent, les yeux s’exorbitèrent, les respirations haletèrent, les cheveux se dressèrent sur les têtes. La tire-lyre, la Chastefleur et le couacophobe réunis, c’en était trop ! Panique à bord ! Sauve-qui-peut général ! Le reflux vers la sortie prit l’allure d’un exode précipité au cours duquel quelques malchanceux faillirent être piétinés par la foule proche de l’apoplexie.

    Avant qu’ils ne rendent l’âme en fumant, les téléviseurs branchés sur Arte eurent le temps de retransmettre l’assourdissante, la fracassante couacophonie dans les villes et les campagnes. On
    raconte qu’à l’orée de la forêt de Paimpont, une harde de sangliers épouvantés s’enfuit au grand galop sans demander son reste, qu’à Lorient, des milliers de mouettes rieuses déLorientées amerrirent sur le bassin de la piscine municipale, qu’à Paris, les sismographes enregistrèrent une légère, mais incontestable oscillation de la tour Eiffel et qu’à Nantes, tous les chiens de rue se mirent à hurler à la mort à l’unisson.

    Le lendemain, toute la presse s’en donna à cœur joie. Jackson Laboulette, Blanche Chastefleur et Artur-Hans Tourist firent les gros titres de la une de Ouest-France, de Presse Océan, des quotidiens parisiens et des revues internationales. Le Breton d’adoption fut urgemment sollicité par le Télégramme de Brest pour une interview au zinc du bistrot de Queue-de-rat. Tous les hebdomadaires québécois, pas un ne manqua à l’appel, se firent l’écho de l’ébouriffante et cyclonesque prestation de leurs néo-célébrissimes ressortissants. Même Noël Pupille, le rédac’ chef du Couac dont les acouphènes peinaient à s’atténuer, dut se résoudre à rendre compte de l’événement, à publier une photo de la Mirabelle québécoise, resplendissante dans un accoutrement d’un jaune éclatant, et de Jackson Laboulette installé aux commandes de son inénarrable couacophobe.

    Au cours des mois suivants, Irénée Martini, éternel optimiste, nullement découragé par la prestation du trio infernal lors de cette première, se livra à un tour du monde pour faire la promotion d’une prochaine version revisitée de L’Incroyable bissextile Journée de Nantes dont la célébrité, grâce à nos trois pieds nickelés, était désormais planétaire.

    * * *

    Son accident de scooter n’était plus qu’un lointain souvenir. Le déplâtrage était prévu pour le lendemain. Un léger sourire flottait sur le visage d’un Franck ragaillardi. Bientôt il retrouverait son GR favori et pourrait à nouveau fréquenter le Super U Rodez. Ces trois mois d’immobilisation forcée avaient été bénéfiques et prolifiques. Lui restait seulement à finaliser une demi-douzaine de ce que les pédants nomment des phylactères, plus sobrement appelés bulles par le commun des mortels.

    Son éditeur piaffait depuis des jours, sa nouvelle BD paraîtrait au printemps. « Petite cause, grands effets », s’amusa-t-il en repensant à son vol plané de l’automne sans lequel Irénée Martini, Jackson Laboulette, Artur-Hans Tourist, Blanche Chastefleur et les autres n’auraient pas vu le jour. Un effet papillon à sa mesure dont le battement d’ailes se résumait en l’occurrence à une malencontreuse arête de sardine plantée dans la gorge de Jonathan qui, au contraire d’un goéland…

    * Chose, machin, truc… en québécois.

     

    Nouvelle extraite du recueil Folles journées, les Romanciers Nantais, éditions P'tit Louis, janvier 2017, 224 pages, 15 €. Achat en ligne sur le site de l'éditeur.


    L'auteur

    Daniel Braud, raconteur d'histoires et passeur d'Histoire

    Daniel Braud

    Nantais depuis ses dix ans, Daniel Braud a mené ses études secondaires au lycée Clémenceau. "Après le bac, j'avais le choix entre une prépa maths ou la liberté… J'ai choisi la deuxième option !". Il intègre d'abord l'Éducation nationale et devient maître auxiliaire, puis passe le premier concours administratif qui se présente et entre à La Poste. Il y passera toute sa carrière, jusqu'en 2005.

    Daniel Braud se plonge alors dans l'écriture. Après avoir travaillé à des chroniques familiales qui n'avaient pas vocation à être publiées, il signe un premier roman, Le crime de Lusanger. "Il traite de l'assassinat d'un ancêtre de mon épouse au XVIIIe siècle. Un braconnier avait alors été arrêté et mis en prison, mais il était innocent et le vrai coupable n'a été découvert que plus tard." Il enchaîne avec deux polars régionalistes, Il pleut sur Nantes et Le porte-plume du Corbu, puis s'essaye à d'autres styles : un ouvrage historique sur l'exploitation de l'étain en Loire-Atlantique, puis le thriller Le cri de la Madone en 2015 et une biographie romancée d'un assassin, Matricule 50820, en 2016.

    "Je me considère davantage comme un raconteur d'histoires que comme un écrivain", glisse-t-il humblement. Pourtant, sa nouvelle imaginée pour le recueil des Romanciers Nantais Folles Journées n'a cette fois rien à voir avec l'Histoire. Alors que son fils est pianiste et professeur de piano, Daniel Braud a choisi un ton résolument comique avec des personnages loufoques… dont la filiation est assumée : "J'ai changé leurs noms, mais en réalité je me suis amusé à réunir dans un même récit trois "virtuoses" de la BD, à savoir Gaston Lagaffe, le barde Assurancetourix et la Castafiore."

    Thibaut Angelvy

     

    Lire tous les épisodes du recueil Folles journées

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