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    La Malle sanglante du Puits d’Enfer, ép. 5/5

    L'odeur du diable

     La couverture de La Malle sanglante du Puits d’Enfer La couverture de La Malle sanglante du Puits d’Enfer

    Andrée Farré se rapproche du but. La voiture est arrivée dans le Maine-et-Loire, et le Puits d'Enfer n'est plus très loin. Mais encore faut-il que le chauffeur ne se rende compte de rien, car une odeur nauséabonde commence à sortir de la malle… et ce parfum, Andrée le connaît bien : c'est l'odeur du diable. Dernier extrait de La Malle sanglante du Puits d’Enfer, de Xavier Armange.

    En fin de matinée, après avoir dépassé Angers, dans les vignes du Layon, la voiture fait une embardée. Le pneu avant gauche vient d'éclater. Pendant que le chauffeur s'active en jurant, Andrée Farré sort prendre l'air en bravant les rafales d'un vent violent. Sur les collines elle distingue, derrière l'épais rideau de pluie, un petit château entouré de vignes. Bientôt elle aussi pourra se payer une de ces demeures de maître. Peut-être reviendra-t-elle en Anjou, pas loin d'ici, près d'Ardelay son pays, pour leur montrer à tous que la demoiselle, la fille de l'officier, la belle-fille du médecin, du maire, est de retour… et riche avec ça !

    Quand elle regagne la conduite intérieure, l'odeur confinée qu'elle perçoit, ou croit percevoir, lui provoque un haut-le-cœur tandis que ses tempes commencent à cogner. "L'odeur du diable", cette senteur douceâtre et pénétrante, elle sait bien d'où elle vient ; elle la reconnaîtrait entre mille. Comme d'hier elle se souvient de la première fois où elle l'a sournoisement envahie. On devait fêter ses sept ans ; son oncle, depuis deux jours, reposait rigide et verdâtre sur un grand lit, entouré de cierges ; ce n'était pas que le parfum de l'encens qui flottait dans la pièce obscurcie. De son anniversaire il n'avait plus été question. Trois jours après, c'était son père, le brillant officier, qui revenait du front, dans un cercueil plombé.

    C'est le jour des funérailles qu'Andrée avait souffert de sa première migraine, une douleur d'une extrême violence accompagnée de convulsions qui avaient fait craindre le pire. Maintes fois depuis elle l'a sentie, cette odeur, à la prison de Bilbao, dans les sierras… N'était-ce pas la même aussi qui flottait partout dans les rues en 1938, près de la plazza España et de la calle San Bernardo, quelques jours après les bombardements de Madrid ?

    Elle regarde le conducteur qui semble ne rien percevoir, ne s'être pas rendu compte de son trouble. L'argent, pense-t-elle, quel étonnant anesthésiant ; cet homme-là ne posera pas de questions…

    Après quelques kilomètres la femme sort de son sac un petit pulvérisateur de parfum, rouge et or, et se rafraîchit les mains et le cou. Sa migraine empire, comme l'odeur, lui semble-t-il. Elle demande à Chatelain d'arrêter la voiture pour mettre la malle sur le toit.

    — Avec le vent et la pluie, elle va être trempée et son contenu sera mouillé, fait-il remarquer.

    Elle insiste, commande, prétexte qu'elle veut s'allonger sur la banquette arrière. L'homme s'exécute. Avec de grandes difficultés, ils parviennent à hisser le pesant colis sur le fixe-au-toit.

    — C'est au moins des mitrailleuses lourdes que vous transportez là-dedans, se hasarde à plaisanter l'homme, sans déclencher de la part de sa cliente d'autres réactions qu'une moue hautaine et réprobatrice.

    Ses souvenirs tourbillonnent. Chassée de sa chambre de bonne elle séjourne en urgence quelques semaines chez Suzanne Schlosser, son amie d'enfance. Son mari, le "capitaine" Schlosser, qui connaît peu son histoire, lui indique que quelqu'un de leurs connaissances recherche une domestique, rue Jouffroy.

    — Dans un beau quartier. C'est un vieux monsieur, rentier, tout à fait comme il faut ; il a beaucoup d'argent.

    Quand elle sort du métro Wagram et qu'elle pousse la porte du bel immeuble, au numéro 64, près du boulevard Malesherbes, Andrée Farré sait qu'elle obtiendra la place. C'est sa chance ; elle ne la laissera pas filer. Un vieillard, on peut toujours l'épouser ou devenir sa maîtresse. Elle connaît des moyens pour s'attacher les hommes, les rendre amoureux et surtout généreux. La guerre et la misère lui ont appris à utiliser bien des ruses. L'amour, elle n'y croit plus, y a-t-elle jamais cru, d'ailleurs… une fois peut-être ? Revenue de l'enfer elle sait que seul l'argent peut lui redonner bien-être, considération et lui permettre de retrouver la place qui était celle de sa famille, avant, et à laquelle sa naissance lui donne un droit naturel.

    Elle s'informe auprès de la concierge. Celle-ci lui indique qu'elle va la conduire, que M. Thélier l'attend, mais ne peut facilement se déplacer. L'ascenseur stoppe au troisième étage, la concierge ouvre la porte de face ; Monsieur va la recevoir. Au milieu d'un grand salon chargé de meubles et de tableaux, un homme est assis dans un Voltaire. Il se soulève lorsque la femme s'approche ; il s'excuse de ne pouvoir se lever totalement, car il souffre d'une crise de rhumatismes aigus. Son visage régulier, peu ridé, plutôt jeune, contraste avec la blancheur de sa moustache et sa calvitie presque totale.

    — Andrée, Mme Andrée Farré… Andrée, dit son interlocuteur affable, savez-vous ce que signifie ce nom ? Andros, en grec, c'est l'homme, celui qui est fort ! Avez-vous fait du grec ?

    Andrée Farré a fait de bonnes études, elle indique qu'elle a été reçue à son premier baccalauréat, mais n'a pratiqué que le latin.

    — Je me suis mariée très jeune…

    — Vous êtes mariée ?

    Elle annonce son veuvage, laisse entendre qu'elle a suivi son mari pendant la guerre d'Espagne, mais ne parle pas de sa fille.

    — La guerre… oui, la guerre, atroce… reprend l'homme pensif. Et savez-vous tenir une maison ?

    Elle lui précise qu'elle n'est pas une domestique, qu'elle appartient à une famille de médecins, d'officiers, d'ambassadeurs, très honorablement connue en Anjou. Son grand-père était le docteur C., le bon docteur C., le médecin des pauvres, le bienfaiteur de Cholet. Ce sont les difficultés du temps qui la poussent à solliciter cette place, non de bonne, mais de gouvernante. Comme toute femme elle saura prendre soin de lui avec beaucoup d'attentions.

    — Et la cuisine ?

    Andrée Farré s'en occupera, bien sûr. Elle portera le linge à la blanchisserie, mais ne veut pas s'occuper du ravaudage.

    — Peu importe, la concierge le fait très bien ! J'ai été dans les affaires, voyez-vous, continue le vieil homme. Je suis à l'abri du besoin, Dieu merci, et je veux continuer à vivre ici une existence calme. J'attends de ma… il hésite… de ma gouvernante, qu'elle prenne en charge tous les petits soucis matériels. Avez-vous des lettres de recommandation ?

    Andrée Farré s'est préparée à cette demande. Habilement elle contourne la difficulté et brouille les pistes, trichant sur les lieux et les dates :

    — Elles ne vous seront pas d'une grande utilité ; je suis revenue de Burgos il y a peu de temps. J'ai enseigné l'espagnol dans une pension de… Versailles… Chez vous ce serait mon premier

    poste de cette nature. Il est difficile de trouver une situation, M. Schlosser a pensé que je conviendrais parfaitement…

    — Je le connais un peu, c'est une personne très honnête, ancien résistant… Eh bien, conclut le vieil homme, c'est d'accord, sa recommandation me suffit. Quand pouvez-vous commencer ?

    Il règle décemment la question des appointements, montre à Andrée la chambre qu'elle occupera, au bout du couloir, près de l'entrée de service.

    — Vous serez bien ici ; je tâcherai d'être un bon patron, conclut-il en lui donnant rendez-vous pour le lendemain matin.

    En redescendant dans le métro, Andrée Farré calcule. L'appartement lui a semblé immense, au moins six pièces. Dans le salon et la salle à manger elle a repéré une jolie commode Louis XV qui, si elle est signée, vaut bien à elle seule plusieurs centaines de milliers de francs. La tapisserie du mur semble très ancienne. Sous une vitrine, des porcelaines précieuses, des objets de cristal et de l'argenterie doivent aussi représenter un beau paquet de billets. Elle tente d'évaluer ce que peut valoir l'ensemble de l'ameublement : huit cent mille, un million de francs… peut-être plus. Et combien un homme qui a un tel mobilier peut-il conserver en banque ? Il faudra également qu'elle se renseigne pour savoir si le vieux monsieur possède ou loue son appartement…

    Quand la concierge montera le soir préparer le souper de M. Thélier, elle ne partagera pas l'enthousiasme du rentier. La femme lui a fait mauvaise impression, son air hautain peut-être, mais elle se taira pour ne pas déplaire.

    — Ça va me changer de l'autre petite dévergondée. Celle-là, je crois que je peux lui faire confiance.

    Comment le vieil homme pourrait-il deviner que par son choix il vient de signer son arrêt de mort ?

     

    Extraits de La Malle sanglante du Puits d’Enfer, de Xavier Armange, éditions d'Orbestier, novembre 2015, 160 pages, 15 €. Achat en ligne sur le site de l'éditeur.


    Xavier Armange, auteur-éditeur globe-trotteur

    Xavier Armange, auteur-éditeur

    Xavier Armange est né à Nantes en 1947. Auteur d’une trentaine de romans, il a aussi collaboré pour la presse jeunesse. Il a créé en 1995 aux Sables d'Olonne une maison d’édition aujourd’hui gérée pas son fils, Cyril Armange, à Saint-Sébastien-sur-Loire : les Editions d'Orbestier. Xavier Armange s'intéresse à l'Asie, "surtout à l'Inde et plus particulièrement à Bénarès." Il est d'ailleurs l'auteur de l'ouvrage Bénarès, au-delà de l’éternité. Passionné de voyage, il a parcouru une soixantaine de pays dans le monde depuis quarante ans. Il vit près de Nantes et participe, comme intervenant, à divers événements et festivals, anime dans les écoles et les bibliothèques des rencontres et conférences ainsi que des ateliers de lecture et d'écriture.

    Pauline Jahan

     

    Tous les épisodes de La Malle sanglante du Puits d’Enfer

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