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    Nantes voyage, ép. 5/5

    Nantes, lieu d’un unique voyage

    La couverture du recueil de nouvelles Nantes Voyage La couverture du recueil de nouvelles Nantes Voyage

    Pour cette nouvelle, Pascal Pratz, poète et musicien, s'est inspiré de Barbara et de sa célèbre chanson sur Nantes qui évoque la mort de son père incestueux. Cinquième et dernier épisode du feuilleton consacré au recueil Nantes Voyage des Romanciers Nantais.

     

     

     

     

     

    Il fallait Nantes
    Il fallait que ce soit Nantes
    À cause de Barbara
    de sa si triste chanson
    Ma sœur avait insisté
    mon frère insistait
    maman pleurait
    pourtant tout en moi résistait
    je ne pouvais pas faire ça
    c’était au-dessus de mes forces
    je ne pouvais pas
    après toutes ces années
    l’ordre de pardonner
    me faisait l’effet d’un coup au foie
    Je ne pouvais pas
    malgré sa lettre,
    à moi adressée,
    ouverte par d’autres mains,
    malgré l’annonce de sa mort proche
    malgré l’annonce de son retour
    pour moi synonyme
    de la réapparition de l’aigle noir,
    ancienne sentinelle
    de tous mes cauchemars,
    non, je ne pouvais pas
    je suis quand même montée dans un train.

    Je descends sur le quai de la gare de Nantes. Il ne pleut pas. Ce n’est pas tout à fait la chanson mais, pourtant, l’histoire est la même. La ville m’est inconnue et il m’est revenu. Je sors côté sud et je commence à marcher vers la ville. Première vision marquante, le bassin rempli de bateaux, Nantes le port, Nantes comme une annexe de la mer. Puis le chapeau baroque d’un bâtiment siglé LU, un peu mitre, un peu pièce montée, avant d’en arriver au pont qui franchit les voies de chemin de fer.

    Une foule immense, massée sur les trottoirs, m’attend de l’autre côté. On semble attendre le passage d’un carnaval ou d’un autre défilé. Je m’arrête. La chaussée est vide. Au loin, vers la gauche, je peux percevoir une agitation bruyante. Je n’ai aucune idée de ce qui va surgir. Quelques minutes plus tard, un murmure d’admiration émerge du public tout entier. Au bout de l’avenue, je vois paraître une sorte de grue et je mets un long moment à distinguer exactement, au pied de l’engin, le précédant, une gigantesque marionnette. Je suis arrivée le jour du défilé du Petit Géant. Autour de moi, tout le monde est émerveillé et je ne vois que des yeux d’enfants, de grands enfants soudain ramenés à leur plus jeune âge, celui des fééries, du rêve, de  l’insouciance. Je regarde passer la bestiole. Avec un peu moins de naïveté, peut-être, que mes contemporains. Le but de mon voyage en est la cause.

    Je trouve pourtant le spectacle assez fabuleux, l’idée, bien sûr, mais également sa mise en œuvre, la mécanique à l’action, le bal des servants, en livrée, tirant corde après corde pour faire marcher ce géant sympathique. Sympathique et noir. Me remémorant mes cours anciens, je me réjouis de ce fait dans l’une des villes négrières les plus célèbres de l’Histoire de France. Une sorte de revanche. Comme beaucoup d’autres gens, je me mets à suivre ce grand bonhomme de bois qui enchante le monde sur son passage. Lentement, nous remontons un boulevard qui, plus loin, descend vers un nouveau bassin contenant, lui, quelques embarcations seulement, beaucoup moins que le précédent. Droit devant, un nouveau boulevard qui remonte. Je me rends compte que j’ai perdu mon but de vue.

    Je suis au pied d’un monument dédié aux 50 otages de Châteaubriant. Une ville décidément pleine d’histoire, la grande. J’entrevois sur le trottoir d’en face un plan de la ville. La rue que je recherche n’est pas celle de la Grange aux Loups, que je trouve, néanmoins, vers le nord de ma position actuelle. Mon but est autre et plutôt macabre, dans le contexte. Rue de la Fosse.

    Le plan m’indique que je dois abandonner mon grand jeune homme noir animé. Je prends donc une avenue très large, du nom de Cours des 50 otages. Elle me conduit vers le centre ville. Je marche à contre-courant de la foule. J’oblique un peu prématurément sur la droite, ce qui me mène dans un quartier très ancien, fait de ruelles, puis vers une gigantesque bâtisse religieuse, église, cathédrale, je ne sais, et, enfin, sur une place ornée d’une fontaine aux statues de bronze verdies par le temps. C’est imposant.

    Un piéton interrogé m’enseigne que je ne suis plus très loin de mon but. Je le sens. Comme si je pouvais encore ressentir sa présence, son arrivée vers la porte de ma chambre, la terreur que m’inspirait alors le son de son pas. Imitant quelques quidams présents sur le lieu, je m’assois sur le bord de la fontaine. J’en profite pour passer un coup d’œil sur les alentours. Une rue remonte sur ma droite. Je vois quelques enseignes. Les marques qu’elles portent me confirment dans mon impression. Je suis au centre du chic nantais. Pourtant, devant moi, une ruelle, qui va me conduire au cœur du sordide, dans les anciens bas-fonds d’une ville de marins, ses hôtels borgnes, ses souvenirs de prostitution, ses bars louches.

    Il y a trente ans, vieille ordure, tu es passé par ici pour t’embarquer vers Tombouctou, Ouarzazate, Haïti, Mururoa, je ne sais plus, n’importe où, pourvu que ce ne soit plus la France, parce qu’en France, la justice était sur le point de te capturer, vieux salaud, pour m’avoir violentée, tripotée, violée, pendant des années. Tu es revenu. Tu es revenu au point de départ. Et tu crois pouvoir y régler toutes tes saloperies. Tu espères que je vais te pardonner. Tu as poussé l’abjection jusqu’à n’écrire qu’à moi, comme si j’étais la seule qui, pour toi, ait jamais compté. Dans ta lettre immonde, tu écris que tu m’aimes, que tu souffres de ne plus me voir. C’est répugnant. Plus extravagant qu’on ne pourra jamais l’imaginer, tu as obtenu l’ascendant de tous ceux que tu négligeais par ce geste même, maman, mon frère, ma sœur. Il faut que je te pardonne. Je ne peux pas. Je veux te voir mort.

    Je me lève et m’y rends, pourtant, le cœur au bord des lèvres, la nausée au ventre. Un hôtel minable. Ta chambre est au troisième. Trois personnes m’attendent. Deux hommes, une femme. C’est trop tard. Tu es mort. Je suis contente que tu sois mort, je jouis de ta mort. Tu es revenu t’échouer là, espérant, sans doute, que, par ce geste, tu pourrais te faire absoudre. Je ne t’aurais pas pardonné. Tu as eu cette apparente élégance de mourir avant mon arrivée. Tu ne dois ton salut ultime, la paix que tu emportes à jamais, qu’à une marionnette noire que tu aurais sûrement dénigrée.

    Je ne dis rien, pourtant, certaine qu’aucun de tes acolytes ne pourrait comprendre ma joie indécente. Ils ne te connaissent pas. Je remercie en secret le sort qui m’a fait arriver trop tard. J’ai tellement rêvé de voir ton corps inerte, incapable de nuire.

    Sans un mot, je redescends vers les quais. Le trois-mâts historique, Belem est son nom, qu’une longue file de quidams rêve de visiter, m’y attend, majestueux. Plus loin est amarré un bateau militaire. C’est sur un bateau de cette sorte que tu as fui, il y a tant d’années, croyant échapper à ma haine. Je t’ai rattrapé. Ma vengeance, ce poison de la vie possible, est enfin assouvie. J’ai vu ton cadavre. Ma joie est entière et la légèreté m’envahit enfin. Je n’ai plus rien à faire à Nantes, que, sûrement, je ne reverrai jamais. Mes pas me conduisent à la Place du Commerce, puis à un quartier qu’on nomme Bouffay, sorte de quartier latin nantais. J’y fais une halte. L’ambiance y est propice à la recouvrance d’une certaine paix intérieure.

    La foule présente à mon arrivée s’étale maintenant partout, en petits groupes joyeux. Dans une heure, je vais pouvoir retrouver la solitude d’un wagon de TGV. À mon arrivée, j’aurai le loisir de vomir ma haine à la face de tous ceux qui m’ont incitée à ce voyage définitif. Je pense à Barbara qui, malgré quelques chansons magnifiques, l’une particulièrement, à jamais rattachée à la ville de Nantes, et contrairement à moi, n’aura jamais eu l’audace d’affirmer à la face du monde que son père l’avait violée.

     

    Nantes Voyage, ouvrage collectif, éditions Durand-Peyroles, 210 pages, 14 €. Disponible chez tous les libraires et dans les points Le Voyage à Nantes. Achat en ligne sur le site de l'éditeur.

     

    L'auteur : Pascal Pratz

    Romancier coquin et musicien soixante-huitard

    Portrait de Pascal Pratz

    "Fatigué par l'Éducation nationale", Pascal Pratz, 63 ans, est à la retraite depuis... 25 ans ! Une disponibilité qui lui a permis de multiplier les expériences dans l'art. Photographe en freelance pour une agence parisienne, il a aussi été auteur-compositeur-interprète de chanson française. "J'ai fait quelques trucs sympas, comme le festival de Bourges ou celui de la Route du Rhum, mais sans connaître un très grand succès. Et surtout, j'étais trop "traqueux", donc j'ai arrêté la scène."

    Installé à Nantes depuis les années quatre-vingt-dix, Pascal Pratz se dédie désormais à la littérature. Son premier ouvrage a été publié en 2002 et il est l'auteur de "plein de petits machins" sur des thèmes aussi divers qu'originaux (Quatre contes traditionnels de Palestine, Prélude à l'éclosion d'un Janus irlandais, Le géant heureux et autres fables, Petite histoire subjective et romancée de la pêche à la truite en France...). En 2008, il a également lancé la maison d'édition associative Asphodèle qui propose de petits livrets de poésie de 12 pages à 2 €.

    Plus surprenant, il s'est aussi spécialisé dans les polars érotiques et en a publié une demi-douzaine au format numérique sur skaediteur.net. Et ça le fait bien marrer. "Je suis un soixante-huitard, j'aime la provocation !"

    En savoir plus : http://pascalpratz.blogspot.fr - http://ecriresportdecombat2.blogspot.fr

    Thibaut Angelvy


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