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    Nantes voyage, ép. 4/5

    Pour une affaire de jupon

    La couverture du recueil de nouvelles Nantes Voyage La couverture du recueil de nouvelles Nantes Voyage

    Josy Praud est en train de finir son premier polar (cf. portrait). Pour le recueil Nantes Voyage, elle a écrit une nouvelle qui est une sorte de spin-off, et dans laquelle on retrouve les deux personnages principaux de son roman : le commandant de police Thomas Baretti et Muriel, la séductrice manipulatrice.

     

    L’homme véritable veut deux choses : le danger et le jeu.
    C’est pourquoi il veut la femme, le jouet le plus dangereux.

    F. Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra)


    Sans les effluves orientaux, il n’aurait pas tourné la tête vers la passagère assise à ses côtés. Le même parfum entêtant porté par la file qui, au coffee-shop, occupait la table à côté de la sienne durant son escale à Roissy. Isolé dans ses pensées, il ne l’avait qu’entrevue. L’embarquement était à présent terminé. L’Airbus A320 atterrirait à Nantes Atlantique dans moins de deux heures. Dans l’allée centrale, deux hôtesses débitaient les consignes de sécurité, passant de l’interdiction de fumer à la procédure d’évacuation de l’avion en cas d’urgence sur le même ton monocorde. La plupart des passagers feignaient l’indifférence blasée, certains détournaient la tête et jacassaient aussi fort qu’ils avaient la trouille.

    Fatigué par un long séjour professionnel qui l’avait expédié outre-Atlantique pour deux mois, Édouard Bailly avait mal au crâne. Les vapeurs du parfum assaillaient ses narines et n’arrangeaient rien. Réfugié derrière un magazine qu’il ne lisait pas, les paupières lourdes, l’estomac sens dessus dessous, il espérait s’isoler et s’endormir. Sans être misanthrope, il ne demandait qu’une chose : qu’on lui fiche la paix.

    Côté hublot, la file s’agitait. Elle fourrageait dans son sac à main. Énervée mais méthodique, elle y touillait des deux mains le bric-à-brac qu’elle trimballait avec elle. Machinalement, le regard d’Édouard s’inclina vers ses jambes. Fines et longues, elles luisaient d’un éclat pain d’épice assorti à une petite robe noire qui n’avait qu’un défaut : indocile, elle s’était repliée un peu trop haut.

    Quand la jeune femme aux cheveux caramel croisa les jambes, le frottement de sa peau moite ouvrit, dans le crâne d’Édouard, un concert de maracas qui vint concurrencer le tam-tam orchestré par ses maux de tête. Un prélude physiologique au malaise dont il ne savait plus s’il devait l’attribuer au jetlag, à une légère claustrophobie, au parfum capiteux, ou à l’effet produit par les charmes de sa voisine. Le souffle court, il sentit un serpent de feu lui brûler les tripes. Les attributs de la jeune femme semblaient vouloir l’emporter sur les autres hypothèses. Venu de loin, un lieu commun maternel à la peau dure fltta à la surface de son charivari intérieur : « Il suffi d’un jupon pour que les hommes pensent avec leur engin et ça les rend crétins ». Une maxime dont la pertinence restait à démontrer, mais suffisamment explicite pour qu’il tue dans l’œuf l’embryon d’un fantasme. Ce fut facile, à cinquante-cinq ans, il avait passé l’âge des brasiers post-adolescents et, surtout, il n’avait pas envie de se prendre un râteau en public.

    Il détourna la tête pour se concentrer sur Murielle. Sa compagne aussi avait de jolies jambes et vingt ans de moins que lui. Un coup de foudre qu’il n’espérait plus les avait réunis l’été dernier. Elle était alors en vacances à Nantes. Pour lui, elle y était restée. Depuis, elle dirigeait le Club Physic Light, petite entreprise appartenant aux Bailly. Elle s’était vite intégrée et se révélait capable de tenir son rang parmi la bourgeoisie nantaise où les Bailly évoluaient de génération en génération. Pour lui aussi, elle avait entrepris la rénovation du 200m² donnant sur la place Saint-Pierre. Il avait hérité de l’appartement l’an passé, au décès de sa mère. Trop têtue pour entendre raison, à 82 ans, Marie-Angèle Bailly s’obstinait à se hisser sur un escabeau pour nettoyer elle-même la grande baie vitrée du salon. Selon elle, la femme de ménage bâclait le travail. Le pire s’était produit au début de l’automne. Elle avait perdu l’équilibre et s’était écrasée sur les pavés, cinq étages plus bas. Édouard s’en remettait mal. Pour atténuer le traumatisme, Murielle avait proposé de transformer les lieux pour évacuer les images du drame qui ne manquaient pas d’assaillir Édouard à la faveur de cauchemars récurrents. Peu avant le départ de son compagnon pour la Floride, elle avait collecté des devis. À présent, les travaux touchaient à leur fi ; Édouard avait hâte de découvrir le nid rénové où le couple emménagerait en novembre, après une union officielle. Dans cette opération, Murielle avait mis du cœur et du talent. Beaucoup d’argent aussi, mais l’objectif justifiait l’ampleur de cet investissement.

    Son couple avait le vent en poupe et l’avenir s’annonçait heureux. Il était hors de question qu’il se conduise comme un crétin.

    L’Airbus roula lentement jusqu’au dernier virage pour se placer face à la piste. Dans un vacarme de fi du monde, les turboréacteurs lancés à plein régime tétanisèrent les passagers. L’appareil concentra son énergie dans une puissante immobilité avant de s’élancer comme une brute, déterminé à soulever ses soixante-dix tonnes dans les airs. Un jeu d’enfant… À dix mille mètres d’altitude, il poursuivit sa route en vitesse de croisière.

    La voisine d’Édouard était enfin parvenue à ses fis. Tout ce remue-ménage pour une barre chocolatée écrabouillée dans son emballage ! Elle avait aussi retrouvé son vaporisateur et s’apprêtait à s’en servir. Édouard intervint sèchement :

    — Dans un lieu confié comme celui-ci, le parfum est dérangeant. Je suis sujet à l’asthme. Aussi, si vous vouliez bien…

    Pour la première fois, il entendit sa voix. Rauque, légèrement cassée, elle flirtait avec un accent venu d’Asie. Son visage aussi, de type eurasien. Confuse, la jeune femme fit disparaitre le vaporisateur dans son fourre-tout.

    — Vous vous sentez mal, vous voulez que j’appelle l’hôtesse ?

    — Non, merci. J’ai mal à la tête et les odeurs fortes m’indisposent. Rien de plus. J’ai été désagréable avec vous, j’en suis désolé, mademoiselle.

    — Vous pouvez m’appeler Carol. Ce n’est rien, je comprends. Vous devriez boire. Il fait très chaud, la déshydratation favorise les maux de tête. Elle lui tendit sa bouteille, aux trois quarts pleine.

    — Tenez, je ne la finirai pas. Prenez, c’est de bon cœur.

    Édouard regretta vraiment d’avoir brusqué la jeune femme. Elle était sympathique. Il prit la bouteille offerte pour, au goulot, la vider presque d’un trait.

    — Hum… c’est un peu amer, non ?

    — Eau minérale et jus de citron pressé. Sans sucre.

    — Merci. Vous aviez raison, j’avais soif. Vous habitez à Nantes ?

    — Disons entre Nantes et Paris. C’est compliqué, je jongle entre deux employeurs, un centre antipoison à Nantes, un laboratoire de recherche à Paris. Ils sont partenaires sur de nombreux projets, comme actuellement l’utilisation de la toxicité des venins à des fis thérapeutiques. La convention met en commun certains des employés, dont je suis. Et vous ?

    — C’est compliqué aussi. J’habite Nantes, mais je passe plus de temps dans les avions et partout ailleurs. Je négocie des contrats importants pour un groupe industriel. Cette fois-ci, je crois que mes bronches n’ont pas apprécié deux mois de climat tropical… Merci encore pour l’eau et vos conseils. Je vais essayer de dormir un peu.

    La voix grave du commandant de bord le tira d’un demi-sommeil. Édouard n’avait presque plus mal à la tête et s’en réjouit. L’appareil amorçait sa descente. Il atterrirait à l’heure prévue, 11 h 40, il faisait très beau à Nantes, 27° au sol. Carol avait les yeux fermés. Édouard revint à son visage : des paupières légèrement bridées, une peau d’enfant, des lèvres fies et pleines, un métissage particulièrement réussi… Oui, mais il s’était promis de ne pas se conduire comme un crétin. Il allait falloir qu’elle redresse son siège. Il la secoua légèrement. Derrière les hublots, Nantes flamboyait en contrebas ; de plus en plus proche, la ville semblait monter à l’assaut de l’appareil pour le gober.

    La foule déambulait dans tous les sens. L’île de Nantes accueillait un melting pot bariolé, venu profiter du soleil et des animations organisées par le Voyage à Nantes. À dix heures, Carol avait trouvé une table libre sur la terrasse du Café de la Branche. Un exploit en cette période. De là, elle pouvait voir passer le Grand Éléphant. Majestueux, gigantesque, angoissant aussi quand il barrissait puis balayait la place de sa trompe d’où s’échappaient des jets de vapeur d’eau. Oublié sur la table, un journal daté de la veille attira l’attention de Carol. En page 4, l’article reprenait le communiqué diffusé par la chaîne d’informations régionales. Le titre racoleur la fit grimacer :

    Alerte aux envahisseurs : les tueurs viennent d’Asie

    L’examen pratiqué à l’IML de Nantes a confirmé l’origine accidentelle du décès du quinquagénaire nantais. Son corps avait été découvert la semaine dernière, dans sa voiture stationnée boulevard de la Prairie au Duc. L’homme a succombé à une crise cardiaque consécutive à un choc anaphylactique provoqué par des piqûres de frelons. Selon toute vraisemblance, ces derniers auraient pénétré par la vitre baissée, la climatisation du véhicule étant en panne. Le frelon asiatique « Vespa velutina », repéré pour la première fois en Dordogne en 2004, tend manifestement à coloniser tous les départements. Un flau qui détruit les ruches en tuant les abeilles pour s’en nourrir, et qui, contrairement au frelon local, semblerait aussi s’attaquer aux humains. La gravité de la piqûre du frelon asiatique dépendrait, selon nos sources, de l’état de santé et du degré d’allergie potentielle des individus. Comme sa compagne l’avait confimé aux enquêteurs, la victime présentait des facteurs de risque importants puisque l’homme souffrait d’un asthme saisonnier associé à une possible allergie aux piqûres d’hyménoptères qui aurait pu s’installer quelques mois avant, à l’occasion d’une piqûre d’abeille dans le Jardins des Plantes.

    La suite de l’article n’intéressait pas Carol. Elle refermait le journal quand elle aperçut l’ado s’approcher sur l’esplanade. Très à l’aise sur son skate, il slalomait comme un professionnel du free-style entre les grappes de touristes. Il stoppa net devant la table.

    — C’est toi, « Carol » ?

    Elle confirma. Le garçon lui remit une enveloppe rebondie et disparut.

    À pied, elle remonta la Galerie des Machines où les visiteurs circulaient difficilement en se croisant sur deux files compactes. Elle prit la direction de la place de la République où l’attendait son Audi. À l’abri des vitres fumées, elle déchira l’enveloppe. Comme prévu, elle y trouva vingt-mille euros, en liasses de billets de cent. Elle posa son téléphone portable sur la table. Dix minutes plus tard, elle décrocha.

    — Carol ?

    — Oui.

    — On vous a donné l’enveloppe ?

    — Oui.

    — Pure curiosité de ma part, vous aviez ces saletés de frelons avec vous, dans l’avion ?

    On y est, se dit Carole. Elle laissa le silence planer quelques secondes. Pas question de flancher, l’enjeu était capital.

    — Oui. Des spécimens du laboratoire où je travaille à Paris. Dans mon sac, endormis par le froid dans une pochette isotherme. À la sortie de l’aéroport, monsieur Bailly a proposé de me déposer dans Nantes. Quand il s’est garé pour me laisser descendre, il a fait le tour de la voiture pour venir m’ouvrir la portière. C’est… C’était un homme très courtois. J’en ai profité pour sortir la pochette, libérer les frelons et les placer sous le siège avant où ils allaient retrouver toute leur vigueur. Monsieur Bailly est reparti, sans savoir que quelques minutes après, les frelons affolés passeraient à l’attaque. La suite, vous la connaissez, c’est dans les journaux.

    — Efficace et discrète. Vous êtes géniale !

    — Je suppose. Je vous laisse, je suis pressée.

    Elle raccrocha sans le remercier.

    Le front en appui sur le volant, elle ferma les yeux. Aucun doute, elle avait réussi. Ardouin confirmait ce qu’elle pensait de lui : il était le propriétaire d’un demi-neurone étouffé sous quatre-vingts kilos de muscles. Elle mit le contact et démarra.

    Lionel Ardouin éteignit son portable. Un coup de maître ! Il avait repéré la petite Asiatique deux semaines auparavant, autour d’une table où, comme lui, elle jouait au poker. Elle n’était pas très douée. Avec l’aide d’un compère aussi peu scrupuleux que lui, il était parvenu à la mettre en difficulté. Comme il l’espérait, elle s’était entêtée, multipliant les blinds de plus en plus élevées au fur et à mesure qu’elle perdait. Il l’avait rejointe au petit matin, à la sortie du casino où elle attendait un taxi. La débâcle se lisait sur son visage défait.

    — J’ai tout perdu ! De l’argent qui ne m’appartenait pas… emprunté dans la caisse de mon employeur. Je ne pourrai jamais le rembourser. Maintenant, je vais être accusée de vol et perdre aussi mon emploi !

    Lionel Ardouin avait pris sa tête de bon Samaritain. Le précédent pigeon repéré la semaine passée n’était pas aux abois et l’avait envoyé sur les roses. Cette fois-ci, c’était la bonne !

    — Je peux peut-être vous aider ?

    Elle avait tourné son regard larmoyant vers lui. Il y avait lu tout le désespoir du monde, une porte grande ouverte sur la vulnérabilité de la jeune femme. Il s’était lancé :

    — C’est bien payé, vingt-mille euros cash. Un peu risqué, mais c’est à vous de voir. Vous êtes libre de refuser.

    — Dîtes toujours…

    — Il faut éliminer un gêneur. Discrètement. Un accident, vous voyez ?

    La jeune femme n’avait pas réagi, toujours attentive à ses propos. Lionel lui avait alors délivré les informations utiles à la réalisation du contrat.

    — C’est un meurtre… je ne sais pas si je vais pouvoir faire ça… Elle avait renâclé quelques minutes durant lesquelles Ardouin avait retenu son souffle. Finalement, elle avait accepté. Sa situation était telle qu’elle était prête à tout pour échapper aux conséquences désastreuses de son addiction aux jeux. Elle avait d’ailleurs déjà un plan possible à lui proposer, une histoire de venin de guêpe, d’abeille ou de frelon qu’elle pouvait se procurer facilement, et…

    Ardouin s’en fichait, elle avait carte blanche. Seul le résultat comptait. Elle recevrait la contrepartie de ses efforts dès que « l’accident » ayant entraîné le décès de la cible serait officiellement confirmé comme tel.

    Aujourd’hui, pour tout le monde, Bailly était mort par « la faute à pas de chance ». L’Asiatique allait s’évaporer dans la nature. Il ne lui restait plus qu’un coup de fil à passer avant treize heures. D’ici là, il avait encore le temps de sortir ses haltères pour ses épaulés-jetés quotidiens.

    Depuis le drame, Murielle n’ouvrait plus le Club Physic Light l’après-midi. Les habitués de la salle de sport et les gens du quartier respectaient sa douleur et saluaient son courage. À treize heures trente, elle ferma les grilles du club et, pensive, se dirigea lentement vers la place Saint-Pierre pour rejoindre l’appartement où elle s’était installée. Elle faisait peine à voir. Livide, épuisée par des nuits d’insomnie qu’on imaginait peuplées de tourments, abattue par le chagrin.

    À peine la porte refermée, elle envoya valdinguer ses chaussures dans le vestibule. Un Gin Tonic frappé à portée de main, elle s’étendit sur le canapé du salon. Ici seulement, elle pouvait se laisser aller. Vide d’émotions, elle pensa à Ardouin. Il n’avait pas téléphoné au club. Un signe qu’elle allait devoir prendre en compte rapidement. Lionel Ardouin était un client chez qui elle avait détecté très tôt les stigmates du pigeon. Séducteur, narcissique, un peu niais aussi. Exactement ce qu’il lui fallait. Trois déhanchements équivoques, quatre battements de cils ravageurs et quelques cinq-à-sept bâclés plus tard, il était mûr, pris dans ses filets comme la tanche qu’il était ! Il avait été facile de le convaincre qu’ils pourraient partager un avenir commun s’il n’y avait pas Édouard. La graine avait germé toute seule sur le petit pois occupant le crâne de Lionel. Et si ça tournait mal, rien ne la rattacherait à l’affaire des frelons. Les vingt-mille euros, peut-être, encore que la recrue d’Ardouin n’allait sûrement pas se vanter de ses œuvres. De toute façon, les billets n’étaient pas traçables. Tout au plus, pourrait-on suspecter leur origine, ce dont elle se fichait totalement. Suspecter n’est pas prouver.

    Elle s’accorda un deuxième verre, son regard mordoré allant du beau coffret en bois de rose posé sur la table basse, à la décrépitude pathétique du vieil appartement bourgeois. Le coffret, premier cadeau d’Édouard, contenait les fonds pour des travaux qui ne seraient jamais entrepris. Parce qu’il serait absent pendant la rénovation, Édouard avait laissé à sa future épouse quelque quatre-vingt-mille euros sur un compte ouvert à son nom. Murielle l’avait soldé peu après le départ de son généreux compagnon pour transformer ce pactole en espèces. Soixante-mille euros dormaient encore sagement à l’abri du bel écrin. De quoi voir venir.

    Rassurée, Murielle tendit son verre en direction du portrait accroché près de la baie du salon. La mère d’Édouard, Marie-Angèle Bailly, la fiait d’un air hautain qui la fi rire.

    — À la vôtre, Marie-Angèle ! Vous aviez raison de radoter aux oreilles d’Édouard qu’il suffit d’un jupon pour que les hommes pensent avec leur engin au point d’en devenir crétins. Mais, plutôt que de s’en plaindre, on peut aussi en tirer parti… C’est une question de point de vue, n’est-ce pas ?

    Ratatiné sur la banquette en béton de la cellule réservée aux gardes à vue, Ardouin n’en menait pas large. Hier, les flics avaient sonné à sa porte avant qu’il n’ait eu le temps de téléphoner au club. À l’arrivée dans l’hôtel de Police, on lui avait fait connaître ses droits, dont celui d’attendre l’arrivée de son avocat avant d’être entendu, s’il le souhaitait. Il avait refusé : « Je n’ai pas besoin d’avocat, je n’ai rien fait ! » avait-il rétorqué, la tête haute. Il s’en était tenu là pendant deux heures, submergé par un flot ininterrompu de questions ; même devant les vingt-mille euros que le commandant Baretti avait étalés sur la table, sous son nez. Non, il n’avait rien à voir dans cette affaire de contrat et ne connaissait pas de Carol ! Et d’ailleurs, de quoi lui parlait-on ? Le type avait été victime d’un accident, c’était dans les journaux…

    On l’avait laissé réfléchir tranquillement dans la pièce pendant une demi-heure. À la reprise de l’audition, le commandant Baretti l’avait dérouté :

    — Deuxième acte, Monsieur Ardouin. Parlez-moi de la chute soi-disant accidentelle de Madame Bailly, la mère de la victime des frelons… C’était l’année dernière, vous vous souvenez ?

    — …

    — Rien à dire ? La mère, et un an après, le fils… Nous,les flics, on ne croit pas beaucoup aux coïncidences ou à la loi des séries. D’autant moins que nous disposons de deux témoignages récents qui établissent un lien personnel entre vous et Murielle, la compagne d’Édouard Bailly. Celui de la réceptionniste d’un hôtel où, depuis quelques mois, Murielle et vous preniez une chambre pour quelques heures, en plein après-midi. Monsieur Ardouin, on appelle ça un cinq-à-sept, si vous voyez ce que je veux dire… Et celui de l’ancienne femme de ménage de Marie-Angèle Bailly qui laisse peu de doutes quant à la personnalité singulière de votre copine et les relations qu’elle entretenait avec vous pendant les absences d’Édouard Bailly. Il aurait fallu être un peu plus discret… À Nantes, comme dans toutes les villes, les quartiers forment de petits villages où les rumeurs circulent à grande vitesse. En conclusion, je vous livre ma pensée : qui veut tuer le fis aurait très bien pu assassiner la mère aussi. Vous me suivez, Ardouin ? Pour le fils, vous pourriez peut-être bénéficier d’une certaine indulgence de la part des juges. Ce qui ne sera pas le cas si on parvient aussi à vous inculper pour l’assassinat de la mère. À vous de voir…

    Sous la menace, Lionel Ardouin avait capitulé. Oui, le contrat, c’était lui, mais sous l’influence de Murielle qui lui laissait entendre qu’Édouard Bailly était un obstacle irrémédiable pour leur avenir à deux. En revanche, il n’avait rien à voir avec la mort de la mère d’Édouard. Délité, le visage enfoui entre les mains, il avait entendu Baretti sortir de la pièce et, dans le couloir, inviter le capitaine Reverdi à prendre sa place. Le timbre de la voix du capitaine et son parfum capiteux eurent l’effet d’un électrochoc.

    — Capitaine Carol N’guyen-Reverdi, affectée à Paris, brigade de répression des infractions aux courses et aux jeux. En mission de contrôle dans les casinos de votre belle région. Les présentations étant faites, c’est à moi que revient le troisième et dernier acte. Celui où l’on remplit les blancs. Notre rencontre au casino, mes pertes au poker n’ont pas été le fruit du hasard, comme vous pouvez vous en douter à présent. Avant moi, vous aviez, sans succès, tenté de recruter un autre joueur malchanceux pour éliminer Édouard Bailly. Il s’est plaint à la direction de l’établissement, j’ai été prévenue. Compte-tenu de la nature du contrat que vous proposiez, j’ai contacté mes collègues de la criminelle et nous avons fait équipe, avec la bénédiction de nos hiérarchies respectives, pour vous piéger. J’ai joué le jeu, j’ai même fait le voyage Paris-Nantes en compagnie de votre cible au cas où vous auriez eu l’idée de me faire surveiller. Nous nous sommes séparés à la sortie de l’avion, mais si j’avais su que le hasard s’acharnerait sur lui… Quoi qu’il en soit, si cela peut vous rendre la pilule moins amère, sachez que le décès de monsieur Bailly résulte effectivement d’un accident, tel qu’il a été décrit par les médias. L’ironie du sort a voulu que ce soit un frelon qui en soit la cause, alors même que je vous avais laissé croire que j’envisageais d’accomplir le contrat en utilisant le venin de cette charmante bestiole ! À partir de là, nous n’avions plus qu’à récupérer les vingt-mille euros pour « boucler la boucle » et resserrer encore les mailles du filet. Vous voulez du café, un verre d’eau ? Non ? Tant pis. Il me reste à vous donner un conseil : choisissez bien votre avocat. Bonne chance, monsieur Ardouin.

    Baretti et ses hommes n’eurent pas à frapper à la porte.

    Elle était entrouverte. Murielle était partie, ne laissant derrière elle aucun objet qui lui soit personnel dans les pièces ou les placards. D’une propreté exceptionnelle, les lieux ne livreraient probablement pas d’indices. Un flash traversa l’esprit de Thomas Baretti. Quand il avait croisé Murielle à l’IML, elle portait des gants en coton blanc. Sur l’instant, il avait pensé à une coquetterie féminine. Il était passé à autre chose… Des gants, pour ne pas laisser d’empreintes ?

    Sur la table du salon, Baretti trouva une enveloppe contenant un courrier lui étant destiné et deux coupures de presse relatant des faits qui s’étaient déroulés à Toulouse et à Lorient, deux et trois ans auparavant. À Toulouse, un homme marié, chef d’entreprise connu dans la région, s’était suicidé. Au cours d’un séminaire professionnel, il avait cédé aux avances d’une jeune femme rencontrée au bar de l’hôtel où il était descendu. Quelques jours plus tard, elle l’avait menacé de faire circuler des photos compromettantes sur les réseaux sociaux s’il ne lui versait pas une somme très conséquente. Il avait payé. Les photos avaient quand même été mises en ligne. Sur les clichés, on distinguait mal la partenaire, une certaine Élodie. À l’hôtel et dans les alentours, personne ne l’avait jamais vue.

    Deux ans plus tard, à Lorient, si l’homme ne s’était pas suicidé, la technique employée était identique. La suspecte, prénommée Charlène, s’était, elle aussi, volatilisée avec son butin.

    « Cher commandant Baretti,

    Vous arrivez trop tard. Sans me vanter, j’ai toujours une bonne longueur d’avance ! J’ai quitté Nantes hier. Ne perdez pas votre temps à me rechercher, Murielle n’existe plus. En quelques clics, on peut aujourd’hui s’offrir une multitude d’identités. Sur le Dark Web, bien sûr, pas sur l’internet de surface destiné à l’internaute moyen. Une aubaine pour une voyageuse discrète et toujours en mouvement. Vous réalisez certainement que vous n’avez pas affaire à n’importe qui, n’est-ce pas ? Je vous le confirme.

    Toulouse, Lorient… Nantes, où la rencontre avec Édouard m’a fait prolonger un séjour d’ordinaire beaucoup plus bref. Cela valait la peine, l’opportunité était prometteuse et au bout du compte, très lucrative. Une expérience plus ambitieuse que les précédentes, où j’ai pu déployer les ailes de mon talent. L’essai est concluant. À reproduire, ailleurs et autrement, peut-être…

    Qui a tué Marie-Angèle Bailly ? Je vais vous décevoir : ce n’est pas moi, je n’ai pas assassiné cette vieille toupie. Détestable, arrogante, méprisante, oui, mais elle l’a payé autrement : par ma seule présence auprès de son fis et les sentiments qu’il me portait. Une sérieuse menace pour la dictature qu’elle exerçait sur lui ! Elle n’en est pas morte.

    Comme vous, je pense qu’on l’a fait basculer par la fenêtre.

    Mais, moi, je le pense parce que… je sais qui l’a poussée. Toujours cette longueur d’avance.
    Qui ? À vous de le découvrir, c’est votre métier !

    La femme de ménage qu’elle traitait publiquement de souillon fainéante ? Un des locataires auxquels elle louait des studios miteux à des tarifs exorbitants ? La main de Dieu (je plaisante !) ?
    Et pourquoi pas un gentil vieux garçon soumis depuis toujours aux quatre volontés d’une mère égocentrique qu’il trimballait comme un boulet de galérien ? Un homme sevré de vie privée, asphyxié, qui découvre l’amour à plus de 50 ans et réalise subitement que sa mère fait et fera tout pour empêcher qu’il puisse le vivre ? Y avez-vous songé, commandant ? »

     

    Nantes Voyage, ouvrage collectif, éditions Durand-Peyroles, 210 pages, 14 €. Disponible chez tous les libraires et dans les points Le Voyage à Nantes. Achat en ligne sur le site de l'éditeur.

     

    L'auteur : Josy Malet-Praud

    La soif de savoirs et le défi du polar

    Portrait de Josy Malet-Praud

    Concilier passions, études, métier et famille. Tel est "le défi commun à bien des femmes" que Josy Praud a voulu relever. À 60 ans, elle estime y être parvenue... "même s'il a fallu que ce soit en faisant les choses à l'envers. Mais je ne le regrette pas du tout". Elle rêvait "d'être chercheur au CNRS", mais sa priorité fut de fonder une famille : elle a donc "passé le premier concours possible pour travailler". Secrétaire médicale, puis chef du personnel, elle reprendra ses études tout en travaillant.

    Elle suit un cursus juridique lui permettant d'entrer pour deux ans en classes préparatoires à l'ENA. "Au terme de cette prépa qui m'a beaucoup appris, la carrière d'énarque ne m'attirait plus. J'ai opté pour l'univers hospitalier et passé le diplôme de Directeur d'hôpital délivré par l'École des hautes études en santé publique (EHESP). Ensuite, j'ai occupé plusieurs fonctions de direction : services financiers, services des investissements, travaux et stratégie médicale, direction des ressources humaines."

    Mais Josy Malet-Praud a "le goût du mouvement, du changement" : après 30 ans dans les hôpitaux, elle se réoriente en tant qu'indépendante dans la formation et le conseil. En 2005, nouveau tournant. Elle se consacre au projet qui lui tient à cœur depuis longtemps : écrire. Elle participe à des ateliers d'écriture où elle se "teste" puis publie deux recueils de nouvelles.

    Actuellement, elle travaille à un polar qu'elle espère terminer en fin d'année. Un défi, car le genre est nouveau pour elle. L'occasion aussi d'étendre ses connaissances et de les mettre au service du roman : "je lis beaucoup, me documente, ne cesse jamais d'apprendre, notamment grâce aux Mooc* : en deux ans, j'ai suivi trois modules portant sur la criminalité (CNAM), sur le virus Ebola (OMS), et sur la géopolitique mondiale (Sciences Po). Inscrite en parallèle à un DU en criminologie, j'ai néanmoins dû remettre ce projet à plus tard pour donner la priorité à l'écriture du polar !"

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    En savoir plus : www.josy-malet-praud.com

    Thibaut Angelvy


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