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    Je à treize, ép. 3/3

    Rejetons

    Couverture de l'ouvrage Je à treize Couverture de l'ouvrage Je à treize

    Le troisième et dernier épisode du feuilleton consacré au recueil de nouvelles Je à treize met à l'honneur le récit (résumé) de Gérard Guillet, romancier nazairien de 65 ans. Avec ce texte, il réussit le tour de force de mélanger à la fois récit tragique, dialogues percutants et poésie.

    - Silence ! Hurle le rougeau, boudiné dans son uniforme gris, en le plaquant violemment contre le mur.

    Henri sent le métal dur de l’arme dans ses cotes. Il a juste envie de pisser et froid. Tout s'embrouille dans sa tête : sa fille Viviane, son rire sonore, l'odeur de la sciure dans son atelier, la table en bois de cèdre qu'il a mise en chantier... La bouche sèche, il attend la balle, il écoute. Il ne voulait pas en être : l’inféconde guerre l’a rattrapé.

    Un quart d’heure plus tôt, il observait instinctivement par-dessus le talus du chemin creux. Panier d'osier rouge au bras, en quête de morilles, de son bâton il écartait la dentelle perlée des jeunes fougères. Il y allait à vue de nez, humant la présence parfumée du précieux cadeau. Les champignons, les châtaignes, le cresson ne sont que des alibis. Il avait rendez-vous !

    Presque chaque matin, Henri cherche une paix qui console ses remords de survivant. Il a tutoyé le néant, marché en funambule sur son seuil, comme tant de camarades qui n’en reviendront jamais complètement : le semeur putréfié dans le sillon de la tranchée, le moissonneur fauché dans la fange, tout glacé de rosée. Aux crocs barbelés des lambeaux de plaintes battent de l'aile vers le ciel des mamans. Là s'étrangle le cri des enfants ennemis, enlisés dans une agonie commune. Après l'intime résistance de la nuit, le cœur lâche. L’aurore aspire l’ultime souffle du moribond. Les âmes se lovent dans le dernier pli des langes noirs. Transis, regard brumeux, les vains guetteurs de paix se bouchent les oreilles. L’enfer du jour leur fera regretter les cauchemars de la nuit !

    Parce qu’il a vu, "monsieur le curieux" il a entendu ! Là-bas, quelqu'un a crié ? Hissé tant bien que mal sur le talus, sans sortir du taillis, Henri a scruté du coté de la Maldrerie. Tout se précipite dans un souvenir immédiat : des silhouettes grises s'agitent autour de la grosse ferme. A l'angle du pailler deux voitures ronflent, phares braqués sur la façade, portières ouvertes. Un camion bâché occupe la cour : la milice ! Une détonation claque. On sort précipitamment toute la famille dehors, les mains sur la tête. Rudement poussés vers le camion, ils paraissent résignés. Soudain le père bouscule un milicien créant une confusion d'où fusent des vociférations. Profitant du désordre, un prisonnier s'enfuit : un des gosses ! Il l'a vu contourner la grange et disparaître dans la haie. Il l'a vu. Les miliciens réagissent vite, la chasse va commencer. Dieu sait combien d'uniformes gris pulluleront bientôt dans le secteur ! Et lui, avec son panier, lui qui s'est juré de rester à l’écart de cette saloperie, le voici au centre de la battue...

    Imprudent, il a cru s’être mis hors du jeu, il s’était dit : ça va grouiller, les balles vont siffler ! Les jeunots de la milice n’ont pas les nerfs solides. Justes formés à terroriser les gens, ils lâchent vite une rafale vers un bruit, une ombre. Il suffirait de demeurer calmement là, assis, adossé au talus. Herminie et Viviane, sa femme et sa fille, s'inquiéteront. Soudain une envolée de pies criardes sonne l'alerte. Deux "mille-chiens", comme il dit, déboulent, se ruent sur lui qui lève lentement les mains.

    - Halte ! Bouge pas grand-père ! Hurle le premier.

    L'autre, imberbe, renverse le panier d'un coup de botte, inutile. Cinq minutes plus tard, le dos au mur de la grange, Henri fixe le regard clair du garçon casqué qui le vise au bout de son pistolet mitrailleur. Ce jeune fier-à bras, imbibé d’orgueil imbécile, n'hésitera pas à le tuer pour glorifier son escadron. Ces fanatiques ne pensent plus, comme les larves de frelons. Leur miel empoisonne le monde : une peste semant ses victimes, pourvu que vive la haine.

    - A la Nation ! Hurle une voix.

    - Pure et Nouvelle ! Répondent les autres, la main droite levée vers le ciel.

    "Purée nouvelle" entend malicieusement Henri, hélas le ridicule ne tue pas !

    Son sort est-il déjà joué ? On ne lui a rien demandé. Peut-être le poussera-t-on lui aussi au camion, vers une destination inconnue, sans laisser de trace. La nuit de plomb, le no man’s land, le pays sans humain l’effacera !

    Par défi, il concentre son esprit sur l'enfant. Il y a toujours une brèche, une piqûre d'épingle qui laisse poindre le jour : cette étincelle-là, il veut qu'elle brille dans son dernier regard. La vie galope dans la campagne sur les épaules d'un feu-follet. La bête les voulait tous, il lui en manquera un et sa victoire n'existe plus ! Elle voulait le secret sur ce honteux fait de guerre: il y aura un témoin, un survivant, un accusateur qui, tôt ou tard, criera la vérité ! Sous la bâche la mère entonne une berceuse pour ses petits.

    Une poule s'égosille et des mille-chiens rient. Le père Broux écoute... Des pas crissent sur les graviers, des portières claquent, le camion démarre. Le bruit du moteur diminue et meurt au loin. Immobile, Henri guette, pèse le silence. Une coccinelle gravit le crépi, juste devant son nez. Il doit bien être huit heures. A l'étable les vaches appellent. Henri décide de se retourner. Il est seul sous le soleil. La volaille innocente picore sur le seuil de la maison violée. Le temps d’uriner il devine le mouvement de rideaux de la cuisine : les miliciens guettent l'enfant.

    Il avance, hésitant, sa jambe le fait souffrir : récupérer son panier, son bâton, rentrer chez lui. Mains tremblantes, respiration courte, l’émotion le saisit maintenant, le fait frissonner. Il a mal au ventre, soif. Non ! Cette dégueulasse guerre ne le concernera pas. Il ne veut rien lui concéder... Il ne doit rien, il a payé ! Au village, on lui trouve l'écorce rude, le caractère ombrageux, voire bourru. Gaillard fermé, blindé, quinquagénaire, taillé à la serpe, planté tel un chêne, il en impressionne plus d'un du haut de son mètre quatre-vingt. Il y a longtemps qu'on ne l'appelle plus que "père Broux". Rétif aux réunions, il ne discute pas. Il donne son avis à qui le demande, sans chercher à convaincre, sans mépriser ceux qui le contestent. Il ne fait partie ni du comité des fêtes, ni du conseil municipal, ni d’aucune association. Son comité à lui tient ses réunions sur le monument aux morts, entre les ifs du cimetière ! Que des braves gars morts pour la patrie… qui organise aujourd’hui la traque aux enfants ?!

    Cela lui écœure l'âme. S'il était ce gosse, les cachettes ne lui manqueraient pas ! La plus sûre, la plus inconcevable serait le vieux châtaignier des Prinzes. Combien de fois, à cache-cache avec sa fille, il feignait de la chercher. Elle jaillissait du tronc éventré dans un éclat de rire ! Malgré l'apparente ruine, ce vieil arbre trompe encore les saisons. Certainement, le petit fugitif de la Maldrerie le connaît aussi. Henri allonge le pas, claudiquant sur son pied raide: s’il se trouvait là ? On verra, on verra, se dit-il, sans s'avouer qu'il l'espère, qu'il y croit déjà.

    Un claquement sec, une balle siffle, une morsure brulante au cou… Henri s’écroule, la tête en avant. Son corps s’écrase sur le panier vide… Difficilement, il redresse son buste. Jambes inertes, Il retombe doucement, visage sur le coté pour mieux respirer… Une brume sombre obscurcit son ciel. Il suffit d’attendre, Herminie va s’inquiéter. Des voisins vont arriver. La douleur est là.

     

    Tapi dans le creux de l'arbre, l'enfant gémit, petit exilé au pays de la grande terreur, celle qui vous sépare de tous, de tout. Il a reconnu le coup de feu ! Viviane aussi, à la rencontre de son père ! Suivant le parcours habituel où elle l’a accompagné tant de fois, elle a atteint le bois des Prinzes. Petite elle appelait ce châtaignier "l’arbre des princes" ! Bientôt vingt ans que ce tronc jalonne son histoire avec son père. Ce matin, il la cachera encore… Inquiète elle s’approche…

    - Que fais-tu là-dedans ?

    Un sanglot étouffé répond. Ebahie, Viviane découvre un gamin, recroquevillé de peur sur lui-même! Doucement elle l'attire au jour, le geste sage, maternel. Il apparait, la tête la première bardée de ses bras, paupières closes, dans l'attente du coup redouté. Elle le hisse sans effort. Léger, il a peut-être six ans, sept au plus, grelottant de froid, de panique. Son capuchon sale laisse apercevoir un pyjama rayé.

    - Moi c’est Viviane…

    - Le camion ? Il est parti…Ils sont partis… Sanglote l’enfant.

    Sans un mot de plus, elle s'empare de ce corps contacté, pétrifié, qui sent l'urine et le terreau. Son cœur bat très fort, pour deux. Elle suppose que c’est un gamin de la ferme, en dessous. Le coup de feu venait de là…

     

    Extrait de Je à treize, quatrième recueil de nouvelles des Romanciers Nantais, Éditions Durand-Peyroles, 2014, 166 pages, 14 €. Achat en ligne sur le site de l'éditeur et informations sur www.lesromanciersnantais.com.

     

    Gérard Guillet : un océan de mots et des mots sur l'océan


     Portrait d'Gérard Guillet.

    "Je crois que j'écris depuis que je sais écrire". Gérard Guillet, 65 ans, se plonge avec délice dans ses souvenirs d'enfance. "L'aventure a vraiment commencé lorsque j'étais collégien, grâce à un prof qui m'a mis en selle." Né à Saint-Nazaire, le romancier vit aujourd'hui à Nantes. "J'ai toujours été un gars du bord de mer. J'aime voir un grand horizon dégagé". L'océan est d'ailleurs très présent dans ses romans. "Au début, j'écrivais pour moi, sans chercher vraiment à avoir des lecteurs. Et puis, vers l'âge de trente ans, je me suis demandé quel était le sens de cette action solitaire." Avec des amis qui partagent la même passion que lui, il créé alors l'Association des poètes du pays nantais. Leur premier recueil est publié aux éditions Traces, en 1974. Après avoir été enseignant, en particulier auprès d'enfants déficients intellectuels, il décide de se consacrer totalement à sa passion pour l'écriture. Son ouvrage Entre Sel et Tourbe sort en 1983. Trois ans plus tard, Les Faneurs de la mer est publié aux éditions Flammarion. Suivront ensuite Le village enfoui, puis Le Bateau Maudit, toujours aux éditions Flammarion. "Cet ouvrage est mon best-seller. Il est réédité régulièrement depuis 20 ans. J'ai ensuite rédigé Bricolo Héritier en Haïti en m'inspirant de mes séjours au Nord de l'île." Gérard Guillet est en effet fondateur de l'association nantais Afhad (Association France Haïti Artibonite Desdunes), créée il y a 20 ans. Aujourd'hui marié et père de trois enfants, il participe toujours activement à des actions de développement, particulièrement en république d'Haïti. "J'y étais au moment du tremblement de terre", indique-t-il. Il reste aussi très attaché au pays nantais et en particulier à la Brière. Il conserve précieusement les marques de son enfance rurale. Son dernier livre, Contes et légendes de Brière, a été publié aux éditions Sutton, en 2013. Il est aussi l'auteur de nombreux ouvrages de poésie, notamment Poézoo, "Un bouquin que je trimballe partout, une sorte de bestiaire dont les sujets sont les animaux d'ici : les grenouilles, les hérissons… J'écris des petits textes courts, anthropomorphiques, puis je dessine à l'encre de Chine mes petits animaux. J'en attrape un par la patte et je lui fais son sort !

    Pauline Jahan

     

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