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    Requiem à quatre mains, ép. 2/4

    Sans tambour ni trompette

    La couverture du roman Requiem à quatre mains de Roger Coupannec. La couverture du roman Requiem à quatre mains de Roger Coupannec.

    Augustin Donnet Du Vallon est un mauvais rejeton de bonne famille. Fainéant, réac, homophobe et cynique, il coule des jours paisibles au Pouliguen, dans un confort doré, en suivant sa maxime favorite : "sans tambour ni trompette". Deuxième extrait du roman policier Requiem à quatre mains de Roger Coupannec.

    On racontait avec fierté de génération en génération dans la famille d’Augustin Donnet Du Vallon que l’empereur Napoléon Bonaparte était venu inspecter en Mayenne l’élevage Donnet qui fournissait à son armée les plus beaux chevaux et que satisfait de sa visite il avait ennobli son hôte, autorisé à s’appeler désormais Donnet Du Vallon. Augustin descendait en quelque sorte d’un baron d’Empire. Cette prétention nobiliaire, qu’aucun document ne confirmait, se traduisit très tôt chez ce fils unique par une arrogance qui exaspéra ses premiers maîtres et qui épouvanta ses proches. Son parcours scolaire chaotique, loin de l’assagir, l’ancra dans la certitude que le monde appartenait à ceux qui le prenaient de force, à la hussarde mais surtout sans tralala. Tout compte fait c’était dans la confusion des troubles révolutionnaires que s’était accumulée la fortune dont il héritait, grâce à des accaparements discrets, à des placements juteux et aussi à quelques belles entourloupes. Maintenant, lui, il entendait jouir à plein de la vie facile que lui offraient ses géniteurs, mais sans esbroufe, en affichant un respect profond pour les conventions sociales, c’est-à-dire, selon son expression préférée, sans tambour ni trompette.

    Propriétaire au Pouliguen, depuis plus de vingt ans, d’un bar que lui avaient offert, pour son trentième anniversaire, ses riches parents désespérés du manque d’ambition de leur rejeton, il avait scrupuleusement gardé tel quel le décor vieillot de la grande salle aux boiseries noircies par les fumeurs et agrémentées de quelques remarquables croûtes. On pouvait admirer en rentrant sur le mur à gauche, l’incontournable Retour de la pêche avec, en fond, bien reconnaissable, le port local. Ajoutez en premier plan, un homme vaillant mais marqué par la fatigue et, attendrie, sa femme, humble et soumise, tenant par la main deux marmots morveux. Juste à côté, dans un contraste fort, la lutte courageuse d’un petit bateau blanc, immatriculé à Saint-Nazaire, dansant comme un bouchon sur la mer verte de rage, avec, de profil, le visage impavide du capitaine breton.

    La seule innovation se situait à droite, avec le portrait en pied du patron du bar. Un peintre complaisant avait croqué l’immeuble de face sans oublier aucun détail de la maçonnerie. Il avait reproduit à l’angle de la maison la plaque de rue "Quai Jules Sandeau" et au-dessus de la porte on lisait, en capitales bleues, BAR DUDEVANT. Sur le seuil, bras croisés, le menton avantageusement relevé, on reconnaissait le nouveau patron, figé pour la postérité à trente-deux ans et trois mois, à la fleur de l’âge en quelque sorte.

    L’ancien propriétaire tenait de son oncle ce bien, de tout temps appelé le Café des Vagues bleues. Cédant à la pression des parents qui trouvaient ce nom trop ordinaire, et même, selon l’expression péremptoire du père, quelque peu "cucul la praline", Augustin avait forcé sa nature paresseuse pour qu’ils lui fichent enfin la paix. Il s’était enquis des exploits militaires de ce Jules Sandeau, certainement un officier napoléonien auquel la municipalité du Pouliguen avait dédié l’artère la plus fréquentée de l’agglomération. Un écrivain ? Tiens, quelle idée ! Oui mais, lui précisa le buraliste chez qui il était allé acheter ses cigarettes turques, un écrivain honorablement connu au XIXe siècle qui avait, paraît-il, séjourné un peu dans ce village de pêcheurs où il situait son roman La Roche aux Mouettes. Le clerc de notaire qui s’occupait de l’acte de vente compléta son information. Ce Jules Sandeau, ami de Balzac et premier romancier reçu à l’Académie Française, était resté célèbre aussi et surtout parce qu’il avait été le mari d’une romancière mondialement connue qui lui avait emprunté, en guise de pseudonyme, ses quatre premières lettres : George Sand. Son nom de jeune fille était Aurore Dudevant.

    La consonance du nom réveilla chez Augustin des souvenirs truculents. Il l’adopta en cocasse référence à sa jeunesse estudiantine. Ayant traîné de longues années dans les bistrots de Paris sous couvert de fumeuses études, il connaissait par cœur quantité de chansons paillardes où fleurissaient des allusions grivoises au derrière et au-devant des belles peu farouches qui s’offraient aux caprices des mâles en goguette. Il ne lui déplaisait pas d’anticiper sur les plaisanteries faciles que lanceraient chez lui ses futurs clients. Un client qui rit consomme allègrement, c’est bien connu ! À ses parents il souligna l’intérêt particulier de l’allusion littéraire que percevraient, comment en douter, les gens de goût. Ils se réjouirent de constater que leur fils, contre toute attente, avait au moins la bosse du commerce et peut-être un peu de culture. Ils s’éteignirent peu après tous deux.

    Quand il acquit le Café des Vagues Bleues, Donnet Du Vallon répugna à vivre dans le logement attenant à ce bistrot et il trouva, à quelques rues de là, déjà tout meublé, un ancien atelier de menuiserie aménagé en loft par un architecte audacieux. Choqué d’abord que l’agent immobilier ait pu lui proposer quelque chose d’aussi moderne, d’aussi peu semblable à ses desiderata, d’aussi peu en rapport avec sa personnalité réfractaire à l’innovation, il réalisa assez vite qu’à d’autres égards rien ne pouvait mieux lui convenir. Ce qui le frappa et le réjouit, c’était, face à l’entrée principale, un phallus de près de trois mètres dont l’érection grandiose forçait la mezzanine au galbe arrondi. Il n’avait jamais vu de poêle de faïence aussi imposant et il éclata ade rire en constatant que l’artiste qui l’avait habillé de carreaux de céramique avait reproduit, à hauteur d’homme par pudeur, quelques scènes lubriques réjouissantes trouvées dans les ruines de Pompéi. L’architecte lui expliqua que le charme particulier de la grande salle reposait sur la mise en espace des quatre éléments, les fondements du monde pour Empédocle. Aux trois premiers, la terre, l’air et le feu, qu’on trouvait dans le poêle de faïence, venait s’ajouter devant un autre mur, dans un contraste détonnant horizontal/vertical, un aquarium long de deux mètres, donc le quatrième élément, l’eau. Le bassin de verre aux parois épaisses s’allongeait à l’aplomb de la mezzanine pour qu’on pût l’admirer quand on se trouvait à l’étage. Assez vite Augustin prit l’habitude, avant de se coucher, de contempler, en se penchant, les évolutions des poissons multicolores venus des Tropiques.

    Il eut tôt fait de jauger l’employé principal du Café des Vagues Bleues, Pierre-Jean Chapelain. Celui-ci aimait son travail et, à vrai dire, le commerce prospérait grâce à lui. Modeste et effacé, peu bavard mais finaud en affaires, il en imposait aux représentants qui le trouvaient coriace dans les marchandages et aux clients turbulents qu’il calmait d’un "C’est bon, l’ami" à l’efficacité étonnante. Par-dessus le marché il était honnête : les commerciaux qui avaient essayé de lui graisser la patte pour truander le patron en avaient été pour leurs frais, il les avait écartés sans ménagement ; d’autre part il tenait une comptabilité claire qu’il présentait tous les quinze jours à son patron précédent. Il aurait été stupide de se séparer de cette perle rare, au demeurant peu gourmande question salaire. Pour s’attacher définitivement ses services, Donnet Du Vallon l’intéressa aux bénéfices, pas trop de crainte de lui donner des envies folles mais assez pour le stimuler encore et, cerise sur le gâteau, il lui proposa contre un loyer dérisoire le logement du fond dont il ne savait comment se débarrasser. Pierre-Jean, heureux de dormir sur place, faillit en pleurer d’émotion mais il se retint, soucieux des convenances. Ils étaient tous les deux à peu près du même âge mais l’un comme l’autre tenaient à maintenir entre eux, notamment par un vouvoiement constant, la distance que la tradition établissait entre maîtres et serviteurs.

    D’autres patrons de bar s’arrachaient les cheveux à s’inquiéter de l’avenir, à tirer des plans sur la comète pour améliorer sans cesse l’accueil, le décor, la disposition des tables, l’ambiance musicale ou pour introduire des machines à sous. Lui se la coulait douce, sans autre ambition, sa fortune personnelle étant coquette, de maintenir son petit train de vie de petit-bourgeois "sans tambour ni trompette", répétait-il volontiers. Le tandem fonctionnait à la perfection, chacun à sa place. "Les emmerdements, disait sentencieusement Augustin, ça commence quand on veut changer l’ordre des choses. La tradition, y a que ça de bon !" Tout s’inscrivait dans un rythme bien établi, même les soirées particulières du lundi qui réunissaient autour de lui, parfois au-delà de minuit, d’autres mordus du tarot. L’essentiel de la journée reposait sur les épaules de Pierre-Jean qui assurait notamment l’ouverture à 7 heures pour les matineux après avoir balayé la salle, discutait avec les commerciaux, veillait au réapprovisionnement des denrées. Pause entre 13 heures et 15 h 30. Le patron prenait le relais à 18 heures au retour de sa marche. L’heure de l’apéro, c’était sacré, un rite encore.

    Mais pas question pour un Donnet Du Vallon de se salir les mains ou de se choper des varices à rester debout des heures dans la salle. Un autre employé, souvent un étudiant payé avec un lance-pierre, entrait en action et ne chômait pas. Le patron, lui, plastronnait derrière son comptoir sur un siège surélevé, donnant son avis sur tout en phrases définitives. Comme rien ne se déroulait à sa convenance, son esprit acerbe trouvait à s’employer sur des sujets aussi divers que les grèves qui ruinent l’entreprise, les fonctionnaires tous des fainéants, les politiques tous pourris, les caisses de la Sécu vidées par les étrangers parasites. La clientèle était à son image, prompte à râler contre le reste de l’humanité, pourvu que la bière fût fraîche et le pastis bien proportionné.

    S’il y avait un sujet qui enflammait l’assemblée dans une réprobation féroce, c’était l’évolution des mœurs.

    — La libération des mœurs, qu’ils disent, maintenant. Mais les mots ont un sens, nom de Dieu ! La Libération, c’était autre chose.

    — Ne me dis pas que tu y étais, pépère ! Ou alors tu ne fais pas ton âge !

    — Je vais te dire, moi, petit con. Je connais l’Histoire. De Gaulle, il avait des couilles. C’était pas une lopette !

    Les clients de vieille date évoquaient avec une gourmandise jubilatoire l’épisode "Cozanet". Cet imbécile, un marin-pêcheur originaire de La Turballe, éméché sans doute, avait interpellé le patron un sourire aux lèvres :

    — Pierre-Jean et toi, vous vous entendez vachement bien, pas vrai ?

    Vous êtes comme deux frères…

    Pas de réaction. Donnet Du Vallon, imperturbable, servait deux soiffards au comptoir.

    — Ou encore comme les deux doigts de la main…

    Atmosphère lourde d’un orage approchant.

    — Comme cul et chemise, quoi… Pas vrai, les gars ? avait lancé Cozanet à la cantonade, quelque peu désorienté par le silence qui accueillait sa blague.

    L’inconscient avait ajouté dans un hoquet de rire :

    — Pierre-Jean et toi, hein, vous n’seriez pas un peu pédés ?

    Alors là, mes enfants ! En deux secondes Donnet Du Vallon avait contourné son comptoir.

    — Répète un peu, dis !

    — Ben quoi, c’est pour rigoler. Si on peut plus s’amuser maintenant…

    Je disais, pour rire hein : Vous n’seriez pas un peu p… Le poing du patron s’était écrasé sur le museau du rigolo. Une dent avait giclé sur le bar.

    — Amuse-toi ailleurs, mon gars, et pas à mes dépens. Tu apprendras qu’ici on ne plaisante pas sur n’importe quoi. On a des valeurs, Monsieur. Dégage, Ducon ! Et ne remets plus les pieds dans cette maison ! Récupère ta dent, crétin, et demande à la petite souris de te donner deux sous de jugeote.

    Pédé, lui ? Ah ! Elle était bonne, celle-là ! Parce qu’il était resté célibataire ? Il ne s’était jamais marié pour de bonnes raisons. "J’entends être maître chez moi", répétait-il lorsque des personnes bien intentionnées le plaignaient de rester seul. À quoi bon s’encombrer d’une bonne femme quand il était si commode de contenter ses appétits sexuels dans les bonnes maisons de Nantes. Sans doute parce qu’il n’avait fréquenté très tôt que des filles faciles qui lui pompaient son argent sans état d’âme, il affichait sur le mariage une idée bien arrêtée : "Tout mari est un cocu qui s’ignore." Et, après toutes ses fredaines de jeunesse, il ne se voyait pas jouer à son tour ce rôle comique.

    Depuis près de trois mois d’ailleurs il avait trouvé une solution parfaite pour "satisfaire la bête" sans le tralala des déplacements fatigants et coûteux. Avec le temps sa fringale de la chose s’était calmée. Comme dans les plus beaux romans à l’eau de rose qu’il achetait en douce pour s’endormir tranquillement, le hasard l’avait servi sur le chemin piétonnier de la Côte Sauvage. Tous les jours vers 16 heures, bravant la pluie, le soleil ou le vent, il abattait sept bons kilomètres le long de la mer, respirant goulûment l’air du large, persuadé qu’il avait trouvé là, sans le secours des médecins, tous des incapables prétentieux, le meilleur moyen de purger son organisme des excès de la table auxquels il n’avait jamais renoncé. Un jour du mois de février où la pluie nocturne avait rendu le sol glissant, il s’était chaussé en conséquence et il s’amusait de la démarche précautionneuse de la jolie jeune femme qui venait sur le même chemin dans sa direction. "Je miserais bien vingt euros qu’avant cinq minutes elle se casse la margoulette !" Pari gagné. Ce fut précisément au moment où ils se croisaient que le dérapage se produisit. Elle amorça une glissade, agita comiquement en l’air ses menottes, retrouva un équilibre instable, et son ultime tentative de rétablissement la précipita tout contre sa poitrine. Elle s’excusa de sa maladresse tout en riant des circonstances avec grâce. Son parfum était suave. Rien à voir avec les senteurs accrocheuses des femmes de plaisir. Elle s’écarta prestement pour le laisser passer, renouvela ses excuses et s’aventura à nouveau derrière lui. Elle n’avait pas fait cinq pas qu’elle trébuchait encore et cette fois elle se retrouvait le nez dans la boue. Il détestait d’ordinaire les embarras de la politesse convenue et pourtant, là, il se retourna en l’entendant s’affaler et vint à son secours. Elle se plaignait de sa cheville droite. La terre sale qui lui barbouillait la frimousse et les mains nécessitait un nettoyage. Il lui tendit son mouchoir un peu à contrecœur, bien convaincu qu’il serait contraint de le lui abandonner.

    — Vous ne pourrez pas continuer ainsi, voyons. Laissez-moi vous aider. Vous êtes venue en voiture ?

    — Oui. Elle est juste à cent mètres. Je venais de commencer ma promenade sans me rendre compte que mes escarpins n’étaient pas appropriés.

    — Aucun doute là-dessus ! Vous apprenez vite.

    — Vous vous moquez de moi. Je le mérite mais ce n’est pas gentil.

    — Appuyez-vous sur mon bras, Madame. Je vous raccompagne. Vous n’êtes pas en état de conduire.

    — Je suis confuse, Monsieur, vraiment confuse. Cependant je vais accepter votre offre. Regardez comme ma cheville est enflée. Il n’était pas toubib. Comment évaluer les dégâts ? Il haussa les épaules tout en appréciant le galbe du mollet. Elle habitait dans une maison discrète entre Batz et Le Pouliguen. Une location, précisa-t-elle. Elle venait de se séparer de son mari et, pour retrouver sa sérénité, elle avait opté pour un mois ou deux d’oxygénation marine.

    — Que diriez-vous d’un petit verre de Porto ? Je ne voudrais pas vous retarder mais vous me feriez plaisir en acceptant !

    Plus tard il se dit que c’était en trempant ses lèvres dans ce Porto qu’il ressentit la fulgurance : il lui fallait cette femme, à tout prix. Le lendemain il se présenta à la même heure sous le prétexte commode de prendre de ses nouvelles. Elle allait bien mieux. Encore quelques jours de repos tout de même. Il s’attarda. Le courant passait. Ainsi il apprit qu’elle s’appelait Isabelle Massard, qu’elle avait tenu quinze ans un magasin d’habillement à Rennes, qu’elle n’avait pas d’enfant, que la vie conjugale ne lui avait causé que des ennuis, qu’elle entendait profiter de sa liberté retrouvée. Son père lui avait laissé une petite fortune qu’elle gérait prudemment. Elle ne dépendait plus de personne.

    "Une aubaine", pensa Donnet Du Vallon, après s’être présenté à son tour. Tel un maquignon d’autrefois sur le champ de foire, il avait évalué sa proie : des cheveux châtains bien plantés, des yeux bleus lumineux et agiles, un petit nez mutin bien proportionné, des joues saines sans couperose, une poitrine ni trop petite ni trop volumineuse, juste de quoi remplir la main d’un honnête homme, un mètre soixante-cinq à peu près, entre soixante et soixante-cinq kilos, bien nourrie mais sans embonpoint. Restait à voir comment elle se comportait pour la cabriole au plumard. Il patienta un mois, répéta ses visites, se fendit de petits cadeaux. L’enchaînement porta ses fruits. L’essai fut concluant. Elle était chaude, la gueuse, sans esprit d’invention mais sacrément coopérative. Dans la foulée il lui proposa un marché. Puisque rien ne la retenait ailleurs, elle resterait dans cette maison. Il prendrait à sa charge la moitié du loyer, ils garderaient tous deux leur indépendance. Une fois par semaine, le dimanche soir, ils se retrouveraient les jours pairs chez elle, les jours impairs chez lui en toute discrétion pour éviter les commérages, sans tambour ni trompette, quoi. Personne ne devait être au courant de leur aventure. Isabelle fut enchantée de leur accord et Augustin s’enorgueillit d’avoir rondement mené son affaire. En regagnant son domicile il se regarda avec orgueil dans la glace de l’entrée : il avait manœuvré comme un chef. D’autres, à son âge, nécessitaient déjà le secours d’une personne pour les menus soucis de santé. Lui, il se suffisait dans ce domaine. Il avait tiré le gros lot : il avait désormais à sa disposition plus qu’une aide à domicile, une assistante de vit !

    Cet arrangement ajoutait un plaisir à son existence. Il se la coulait douce, méthodiquement, dans le confort de ses habitudes. Celle du matin par exemple. De tout temps il avait aimé flemmarder au lit mais ce point de vue voluptueux n’était partagé ni par ses parents jusqu’à ses douze ans ni par ces maudits cons de l’internat des Trois Cèdres où on l’avait fourré pour le dresser. Désormais il n’émergeait de ses draps de soie que vers 8 heures et il trouvait sur la table de la salle à manger son chocolat et ses croissants préparés par Rosalie, la femme de ménage, précieuse comme un adjudant et laide comme un pou. Instants divins où le roucoulement des tourterelles, les cris des gosses sur le chemin de l’école et l’agitation extérieure l’engourdissaient dans sa paresse de nabab. Autre moment privilégié : le repas de midi. Il entendait choisir lui-même sur les étals du marché couvert les victuailles de la journée, selon les arrivages soulignés avec complaisance par les marchands ou tout simplement selon ses envies soudaines. Avec précaution il jaugeait les pièces de viande, il soupesait les fruits, il tripotait les légumes, il scrutait les ouïes et les yeux des poissons. Ensuite il confiait à Rosalie le soin de lui confectionner un repas savoureux et cette femme, peu gâtée par la nature, trouvait à contenter son maître la plénitude de son existence médiocre. Le dévouement de cette créature sans âge, l’abnégation industrieuse de Pierre-Jean Chapelain le protégeaient, c’était évident, des mauvaises surprises. Aussi longtemps que ces deux larbins le serviraient, sa tranquillité était assurée.

     

    Extraits de Requiem à quatre mains, de Roger Coupannec, éditions D'Orbestier, novembre 2015, 160 pages, 15 €. Achat en ligne sur le site de l'éditeur.

     

    L'auteur : Roger Coupannec

    Défi relevé pour le professeur globe-trotter

    Roger Coupannec - auteur du PouliguenChacun son tour. Après avoir passé des années à demander à ses élèves de bien raconter leurs histoires, Roger Coupannec, professeur de lettres classiques et chef d'établissement à la retraite, s'est lancé le même défi. "Et toi, mon bonhomme, es-tu capable de tenir la longueur ?" La réponse est oui : 10 ans plus tard, il écrit encore et publie environ un livre par an. Avec une recette immuable : "un tiers de morts, un tiers d'amour et un tiers d'humour !".

    Tous ses romans se déroulent sur la presqu'île guérandaise, l'auteur habite au Pouliguen et il a été correspondant pour L’Écho de la Presqu'île à Herbignac. N'allez pour autant pas croire qu'il s'agit d'un pantouflard : Sénégal, Mali, Côte d'Ivoire, Algérie, Rwanda, Mexique... Roger Coupannec a passé les deux tiers de sa vie professionnelle à l'étranger. Et du local à l'international, il "invite la réalité" dans ses récits imaginaires en abordant des sujets qui fâchent : "la pollution des côtes, l'invasion publicitaire, le projet d'aéroport à Notre Dame des Landes, le rôle ambigu des ONG dans les pays en développement, les âneries sur le quatrième âge..."

    Mais avec ses livres, Roger Coupannec "cherche avant tout à distraire". Auteur de polars humoristiques, dans la lignée de Léo Malet ou Charles Exbrayat, il prend un malin plaisir à s'amuser avec les lecteurs qui jouent aux détectives, et notamment en commençant par une grille de mots croisés qui donne des indices sur l'intrigue. À votre tour de relever le défi !

    Thibaut Angelvy

     

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