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    Je à treize, ép. 2/3

    Tiago

    Couverture de l'ouvrage Je à treize. Couverture de l'ouvrage Je à treize.

    Dans cette nouvelle, la romancière Fabienne Thomas livre un récit plein de sensibilité sur une amitié naissante entre deux enfants : une petite fille aveugle et un enfant du voyage. Voici le deuxième épisode du feuilleton consacré au recueil Je à treize, qui rassemble les nouvelles de treize romanciers de Loire-Atlantique.

    Il est arrivé un matin de novembre. Le gémissement de la porte a fait cesser le brouhaha de la classe. Une appréhension à franchir le seuil malgré l'invitation polie, puis le glissement des chaussures sur le sol, des propos chuchotés. À voix basse, le professeur s'entretenait avec une femme au timbre un peu rauque, au son rugueux et sauvage. Les paroles ne me parvenaient pas. Juste la mélodie de ses mots. La manière un peu abrupte de les prononcer évoquait des contrées qui m'étaient inconnues, que j'avais peine à imaginer. J'entendais le bruissement des tissus. L'étoffe épaisse de ses jupes se froissait en cadence dans un frémissement doux, trahissait l'imperceptible embarras du corps. Elle se balançait d'une jambe sur l'autre, hésitation et crainte mêlées. Elle est partie, la porte s'est refermée. Il est resté là, sous les regards de tous les autres.

    On lui a indiqué une place au fond. Il a traversé la salle, remontant entre les rangs de tables. Son pas était franc et humble. Comme une houle balayant un champ de blé, les élèves ont tourné la tête à son passage, déplaçant les effluves de savon et d'eau de toilette des enfants bien nés. Il est venu s'asseoir à côté de moi. Il ne m'a pas regardée. Je sais qu'il ne m'a pas regardée, qu'il a avancé tête baissée, tenté de se faire invisible parmi les chevelures blondes et les visages roses. Le banc n'a presque pas vibré lorsqu'il s'est assis. Il avait la grâce et la légèreté des oiseaux migrateurs. Il portait les parfums des pins et du feu de bois, l'odeur des granges et la chaleur des bêtes. Il portait aussi le soleil de sa terre, la mélancolie de l'exil.

    J'ai souri et je lui ai dit mon prénom.

    À la récréation, je suis restée, comme à mon habitude, à l'écart des jeux mouvementés. Je me suis adossée au platane de la cour, pour goûter l'air qui effleurait mon visage, sentir la géographie de l'écorce sous mes doigts, écouter les bourdonnements des ramures et de la vie discrète qui nichait là. L'automne n'avait pas échevelé tout à fait mon arbre et ses dernières feuilles chantaient encore dans le vent. J'aimais, en retrait, participer au monde. À ma manière, à ma mesure.

    J'ai perçu des arômes de bois et d'espace, j'ai senti sa présence. Comme moi, il cherchait le calme dans l'agitation criarde. Il n'a rien dit. Il avait vu. Il ne pouvait pas ne pas avoir vu. Nous sommes restés un moment dans une muette retenue, chacun respectant la solitude de l'autre. Je n'avais pas encore entendu le son de ses mots. Je ne connaissais de lui que l'odeur singulière des chemins. Alors, je lui ai demandé si je pouvais toucher sa main. J'ai senti le petit mouvement de recul interrogateur, cette façon à peine sensible de se rétracter en soi-même, puis, tout de suite après, un certain relâchement, comme une possible confiance. Il m'a regardée. Je sais qu'il a levé les yeux vers moi.

    Il a approché sa main de la mienne. Elle était chaude, un peu râpeuse, érodée déjà par la vie. Une main carrée, large et puissante, une main d'homme en devenir. Mes doigts ont cherché sa paume, j'ai senti qu'il m'autorisait à découvrir encore. Les lignes formaient les dessins sinueux d'un destin et la peau, plus délicate à cet endroit, répondait par des vibrations. Tu lis ? La voix était limpide, souple et mouvante comme un ruisseau. Je n'ai pas compris la question. Il s'en est aperçu et s'est retiré dans le silence.

    C'est ainsi que j'ai fait la connaissance de Tiago, un matin de novembre. Le froid transforme le sol en solide carapace et invente de nouveaux reliefs que mes pieds découvrent en chemin. J'aime entendre, lorsque je marche, mes pas qui font crépiter la petite croûte de gel. Décembre transit les toits et les ruelles, glace nos joues. Sous nos bonnets et nos écharpes, les récréations sont nos territoires d'évasion et de partage. Tandis que les autres s'interpellent haut et fort, se chahutent, nous nous retrouvons, Tiago et moi, au pied du platane. Sans avoir besoin de prendre rendez-vous.

    Beaucoup de silences, d'abord, en écho à celui de mon arbre désormais dévêtu. Au fil des jours, pourtant, l'apprivoisement. Tiago s'enhardit d'une phrase, d'une exclamation lorsque je lui décris mon éternelle nuit. Jamais de questions, simplement une inflexion dans sa voix qui m'invite à me confier davantage. Je sens en lui un accueil, une bienveillante curiosité à l'égard de mon étrange univers de sons, de parfums et de textures. Une envie vraie de découverte et de rencontre. Notre manière d'être, chacun, à l'écart du monde, nous rapproche et nous lie. Pacte tacite des exclus. Une évidence.

    Dans le froid de l'hiver, une nouvelle année succède à l'ancienne. Tiago, un matin, se risque à la parole. Il est là, tout près de moi. Je perçois la chaleur de son souffle. Il me parle. J'accueille ces instants fragiles. Sa voix a la clarté rocailleuse d'une rivière, la fraîcheur d'un torrent.

    Sous ses mots jaillissent des caravanes et des paysages, l'arôme lourd du café, l'effervescence et les rires des femmes affairées à la cuisine. Elles ont installé le brasero dans la grisaille du jour. La chaleur les rassemble. Dans un cliquetis des cuillères et de plats, elles se bousculent d'un coup de coude, dans un gloussement aigu, avant de baisser le ton pour des cachotteries et des secrets. Puis les éclats de rire reprennent de plus belle. Pour peu de temps encore, il a l'âge d'être accueilli dans le cercle bruissant et rassurant des femmes.

    Il dit la petite musique de l'huile dans la poêle, un chant de grillon suivi d'une explosion sonore lorsque sa mère y jette une petite louchée de la préparation. Dans un grésillement odorant, la pâte blonde se recroqueville un peu puis se pare d'un ventre rond et d'oreilles dorées. D'un geste habile, armée d'une écumoire, elle retire le beignet et le dépose brûlant sur un plat. Le crépitement du sucre dont elle saupoudre les petites merveilles dodues aiguise la gourmandise. D'un geste plein d'amour, elle en donne une à Tiago.

    Les mères pleurent aussi. Il les a vues, souvent. Elles ont peur pour leurs enfants, elles luttent avec audace, chaque jour, pour les nourrir. Elles ont peur de l'hiver et s'ingénient à faire pour eux provision de chaleur dans la caravane. Un radiateur paresseux, des couvertures et les corps, vivants, aimants, pour défier la froidure.

    Les petits frères ne sont pas en âge d'aller à l'école. D'ailleurs, à quoi sert l'école dans une vie d'errance et de voyages ? La loi oblige, pourtant. Alors, Tiago est inscrit. Le soir, il retrouve sa vie. La marmaille piaille, dans des jeux à perdre haleine, à oublier janvier et l'humide de ces journées si courtes. Les nez qui coulent, les bottes crottées, les chandails déchirés sont le quotidien.

    Il dit aussi les hommes affairés autour de la voiture, sur le terrain. Le froid mord les doigts, la musique à tue-tête réchauffe les cœurs et les chants. Il s'approche de ce monde masculin massif et rugueux, il s'approche de la force vive des siens. Il a envie de grandir.

    L'année s'installe. Février le bref signe le dernier assaut des mauvais froids. Au bout de ma canne, la terre discrètement s'assouplit. Sous le platane, nos jeux sont ceux de la parole et des histoires. Je raconte les légendes de chez nous, les histoires qui ancrent et retiennent les gens, immobiles, d'une génération à l'autre, sur cette même terre. Je raconte les planchers et les chambres, l'intérieur des maisons et la nécessité pour moi d'un monde balisé, un monde auquel mes yeux ne me permettent pas d'échapper.

    En échange, il me décrit les départs, souvent précipités, les installations vétustes, le piquant des frimas sur la peau ou la lumière éclatante des grands soleils arides. Il me confie les chemins immémoriaux de son peuple vagabond, la nostalgie d'un pays que les siens gardent au cœur et qui n'est plus le leur.

    Nous sommes deux enfants qui partageons nos vies, courtes de quelques années, longues d'une multitude d'ancêtres, porteuses de peuples entiers. Les mots entre nous tissent une subtile toile dont j'ignore encore l'importance. Peut-être sommes-nous deux chants jumeaux, deux échos d'une même soif de vivre.

    Les bourgeons s'enhardissent. Les oiseaux s'interpellent d'une branche à l'autre, s'agitent dans un froissement d'ailes qui annonce la préparation des nids. J'offre mes yeux clos à la douceur du premier soleil. Mars est là. Et ces mots, à nouveau. Tu lis. Cette fois, ce n'est plus une question. L'affirmation me trouble. Il sait le sensible de mes doigts qui me guident sur l'alphabet des petits points en relief, qui me mènent à la découverte des textures, des matières, qui dessinent les collines et les vallons d'un visage. Pourtant, je sais que ce n'est pas de cela dont il s'agit. Alors, il me parle de la Vieille, la toute courbée sous le poids des années et des peines. Le monde ne se montre plus à elle depuis longtemps. Le monde est en elle. Elle ne voit plus la lumière du jour : elle perce les ombres de la nuit. La Vieille garde mémoire et voit autrement, au-delà. Elle lit les signes du ciel et de la Terre, elle lit dans les âmes, dans les lignes des mains.

    Les paroles de Tiago s'insinuent dans tout mon corps. Sa voix de torrent a soudain des intonations de fleuve, une puissance grave qui provoque en moi un chaos inconnu. Elle précipite un nuage de brume qui échauffe mes joues, elle accélère le tempo de mon cœur dont les échos battent à mes tempes. À l'intérieur de mon ventre, un trouble étrange. Je ne comprends pas. Pas avec ma tête. Il insiste. Tu ne le sais pas encore, peut-être.

    Un matin, je me suis éveillée avec une étrange impression, celle que laissent parfois les rêves. L'espace était envahi par des bruits de moteurs. Les vitres vibraient longuement, oppressant ma tête, comme lorsqu'un camion remonte la rue. À l'heure où l'obscurité se retire, j'ai senti la lumière qui s'échappait. Une sensation subtile, une intuition. Je savais que c'était un signe. Je me suis préparée pour l'école, la gorge étrangement nouée. Je me sentais autre, dépossédée d'une part de moi.

    Je me suis adossée au platane, Tiago est arrivé peu après. Lorsqu'il m'a pris la main, j'ai vu. Les caravanes attelées, les voitures préparées, le campement abandonné et la route s'enfuyant vers l'infini et le vide de l'horizon. J'ai serré plus fort, il serrait la mienne en retour, comme si nous avions le pouvoir de ne jamais désunir ce lien. Je lui ai posé la question. De tout mon être, J'espérais me tromper. Tu pars ? Mon corps tremblait, dans ma poitrine un nœud serré oppressait ma respiration. Je priais pour qu'il démente.

    Je suis venu te dire au revoir.

    Nos visages étaient tout proches, souffles mêlés.

    Je sais. J'ai vu.

    Tiago est reparti un matin de mars. Il emportait l'histoire d'un peuple. Et une parcelle de la mienne.

     

    Extrait de Je à treize, quatrième recueil de nouvelles des Romanciers Nantais, Éditions Durand-Peyroles, 2014, 166 pages, 14 €. Achat en ligne sur le site de l'éditeur et informations sur www.lesromanciersnantais.com.


    Fabienne Thomas : "Je m'autorise à donner une vraie place à l'écriture"


     Portrait de Fabienne Thomas.

    "J'ai toujours aimé écrire. Mais, petite fille, on m'a dit que ça n'était pas un métier." Originaire des Bouches-du-Rhône, Fabienne Thomas a passé son enfance dans le Béarn. Elle s'est mariée avec un Breton et aujourd'hui, à 52 ans, elle vit à Sainte-Luce-sur-Loire (44). Après avoir suivi des études littéraires, elle s'est dirigée vers l’enseignement. Elle a ensuite choisi de se spécialiser auprès de jeunes en difficulté d’apprentissage et a enseigné pendant six ans en Institut médico éducatif. "Ma fille est en situation de handicap. Cela a été un grand déclic, une épreuve qui m'a obligée à me construire d'autres repères. Cette situation de vie me pousse à trouver mon essentiel, à trouver en moi une richesse extraordinaire, jamais soupçonnée." En 2006, Fabienne Thomas quitte l’Éducation nationale pour vivre de l'écriture. "Ma fille n'est pas étrangère à mon changement de métier." Elle se forme à l'animation d'écriture et monte sa structure, Crayon libre. Elle intervient dans la région nantaise, à l'école d’orthophonie, à la faculté de médecine de Nantes, la MFR de Sainte-Luce-sur-Loire, dans les écoles d'éducateurs, les CFA… Elle conçoit et anime des ateliers d'écriture dans les médiathèques, CCAS, les écoles, IME, classe relais, associations… Et propose aussi aux particuliers de les aider à rédiger leur biographie. "Je me suis donnée le temps pour m'installer dans l'écriture, de trouver ma propre démarche artistique et mon univers. Je m'intéresse beaucoup aux rapports humains, mes écrits sont plutôt intimistes." Son premier roman, Ombre portée, est édité par Le Petit Véhicule en 2010. La publication de L'enfant roman, en 2013, aux éditions Passiflore, coïncide avec l'entrée de l'écrivaine dans l'association des Romanciers Nantais. "Aujourd'hui, je m'autorise à donner une vraie place à ma passion, et c'est ça le bonheur !"

    Pauline Jahan

     

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