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    La Malle sanglante du Puits d’Enfer, ép. 4/5

    Un voyage en enfer

     La couverture de La Malle sanglante du Puits d’Enfer La couverture de La Malle sanglante du Puits d’Enfer

    Nouvel extrait de La Malle sanglante du Puits d’Enfer, de Xavier Armange. Andrée Farré a trouvé un autre chauffeur pour l'amener aux Sables d'Olonne avec sa grande malle en osier. Pendant le trajet, elle se plonge dans les souvenirs de sa vie et la dégringolade de son statut social…

    Qu'il est long le voyage vers la délivrance, pense Andrée Farré…

    Recroquevillée sur la banquette avant, enroulée dans un plaid pour tenter d'échapper à l'air glacial qui s'insinue par les portières et sous les joints des vitres, la gouvernante regarde défiler les pancartes d'entrée de ville, fouettées par la pluie. Le jour a bien du mal à percer la grisaille… Maintenon, Chartres… Traversée interminable entre les maisons noires de Nogent-le-Rotrou…

    Attendre… J'attends depuis plus de trente ans, depuis que mon père est mort, songe Andrée Farré. Bientôt la quarantaine… J'entre dans le clan des vieilles… encore quelques saisons et après il sera trop tard. Trop tard pour quoi ? Trop tard pour vivre tout simplement !

    Une déviation.

    — Attention ! crie Andrée Farré au chauffeur. Elle se rend compte qu'elle est trop nerveuse, stupide même ; mais si la voiture se renversait…

    Demain je serai libre et riche, pense la femme. Libre de vivre sans être obligée de me vendre à un vieillard avare ou à n'importe qui, libre de profiter des années qui me restent, sans rien devoir à personne ; riche pour retrouver mon rang, celui de ma naissance…

    On s'arrête à Connerré pour prendre un café. Chatelain mange un morceau, c'est le pays des rillettes.

    — Vous devriez faire comme moi, dit-il à son étrange cliente en regardant le pâle breuvage qu'elle boit à gorgées rapides et qui sent encore la chicorée des restrictions.

    Étrange cliente en effet. Plusieurs fois il a tenté d'engager la conversation mais celle-ci a toujours tourné court. Il a aussi essayé en vain de savoir ce que contenait l'énorme malle installée sur la banquette arrière. Mais pose-t-on des questions quand on est aussi bien payé ? remarque Chatelain. Ce n'est pas tous les jours que le bistrotier-taxi-bougnat peut faire une aussi belle course, sans frais et avec une voiture qui n'est pas à lui ! Assuré que c'est son jour de chance il ne fait que peu d'objections quand sa cliente, après avoir dépassé La Flèche, lui annonce que la destination a changé, qu'on va aux Sables-d'Olonne.

    — Jusque sur la côte ! Vous auriez mieux fait d'y aller en train, ça vous aurait coûté moins cher parce que ça ne va pas être le même prix… Et puis on ne pourra pas revenir ce soir, faudra coucher à l'hôtel.

    Elle sent qu'elle ne doit pas tergiverser cette fois, qu'elle court à sa perte si cet homme à son tour la laisse tomber.

    — Je vais vous dire ce que contient la malle. Elle est pleine d'armes ; je dois les livrer à des "correspondants", aux Sables d'Olonne. Ils m'attendent ; c'est très important.

    Chatelain émet quelques réticences. Il ne court pas après les ennuis et ne veut pas être mêlé à des choses louches. Il en a vu pourtant des choses louches pendant cette foutue guerre ! Il lui reste même encore deux fusils cachés dans la remise où il entrepose sa bière et son charbon. Quand Paris a été libéré, s'il s'en est un peu servi, c'était surtout pour la parade…

    — Je dois rendre, sur la côte, les armes que l'on m'a confiées. Il y aura encore 10 000 F pour vous si vous faites ce que je vous dis, ajoute la femme. Elle sort de son sac la liasse que lui a rendu Charles-Jules et la glisse sur la planche de bord, sous le Saint-Christophe magnétique.

    — Ça, c'est la première partie, dit-elle. Autant au retour…

    L'homme acquiesce. Elle mesure alors tout le pouvoir de l'argent, de celui que l'on montre et auquel on ne résiste pas ; d'un argent qu'elle possède maintenant en quantité. La seule chose pour laquelle il faille vivre, avec qui on peut tout acheter, les hommes, les biens, les idées…

    Un sacré périple, pense Chatelain en comptant mentalement les billets à portée de son volant, et une sacrée bonne femme. Comment s'appelle-t-elle d'ailleurs ? Il ne connaît toujours pas son nom.

    Le paysage défile, noyé de pluie, triste, froid et vide.

    — Encore heureux qu'il n'y ait pas de verglas, fait remarquer le chauffeur.

    La femme, à côté, se tait. Son voisin la surveille à la dérobée. Il note que pas un instant elle n'a sommeillé. L'œil fixe, elle paraît plongée dans des pensées profondes.

    — Pas bavarde, mais elle sait ce qu'elle veut !

    Une sacrée bonne femme, vraiment… L'homme songe aux héroïnes de la Résistance à qui la presse tresse des couronnes depuis l'armistice. Quelque chose pourtant ne colle pas. La tenue peut-être, plutôt modeste et banale pour une femme qui semble avoir beaucoup d'argent, et puis cette sécheresse dans le ton, ce mépris presque caricatural…

    Au rythme des cahots de la route les souvenirs trottent dans la tête d'Andrée Farré, affluent par vagues lancinantes, comme quand elle a ses maux de tête. 1946, le monde est reparti, l'espoir renaît. Beaucoup s'enrichissent, ont retrouvé leurs biens, une situation, une famille. Elle, elle revient d'Espagne après avoir subi l'outrage et le cachot… sa fille, Liliane, bientôt une femme, son mari parti au Chili, fusillé politique… la guerre, Franco, fascistes, républicains, communistes, anarchistes, Allemands, maquisards, elle veut tout oublier… son suicide manqué par amour… son désespoir et les ruelles de Barcelone.

    A-t-elle jamais eu honte de sa conduite ? Est-elle perméable à ce genre de sentiment ? Il faut recommencer, revivre, mais que faire quand on n'a plus rien, que personne ne vous attend, que l'on est même pas jolie et plus très jeune ?

    Elle revoit le 90 de la rue Parmentier, elle a connu plus gai. Une triste chambre de boniche sur cour, au sixième, près du Père Lachaise et de la Roquette. Sa fille qu'elle doit envoyer chez ses grands-parents et, la nuit, tous ces hommes qui la retrouvent quand le café où elle aide a fermé ses portes… Combien d'hommes ? Beaucoup, et pas des plus huppés ; les cris, les coups, les insultes. Et alors, ça regarde qui ? Ce n'est pas le propriétaire du meublé qui, en l'expulsant en septembre pour "mauvaise conduite", va lui faire la leçon. Lui, l'argent, on sait d'où il sort et à quel prix sa femme n'a pas été tondue…

    Elle donne alors quelques cours d'espagnol dans une pension chic de Neuilly. Si elle parle bien la langue de Lope de Vega, après des années passées en Espagne, ses manières ne conviennent pas à la directrice qui n'aime ni son arrogance ni son allure et soupçonne qu'elle se drogue.

    La drogue… l'odeur de l'éther, l'excitation qu'elle a ressentie quand on lui en a fait boire pour la première fois dans un bouge du Barrio Chino pour s'échapper, vaincre son dégoût… Elle qui, du temps de la richesse de son mari, quand elle était la "Señora Farré", a été reçue à la table de la reine… et souvent encore…

    N'était-elle pas un Grand d'Espagne ? Et puis l'habitude, comme une serre qui vous agrippe le cerveau et dont on ne peut se défaire ; les marques rouges autour du nez ; les nausées ; l'envie de tuer quand elle fait l'amour… L'éther dans son flacon de verre bleu comme la nuit, cette odeur qui évoque l'encens de sa jeunesse, écœurante et divine à la fois ; ce fluide glacé, mortel, qui s'évanouit à l'instant où vous basculez aux marches de l'extase, comme au bord d'un précipice…

     

    Extraits de La Malle sanglante du Puits d’Enfer, de Xavier Armange, éditions d'Orbestier, novembre 2015, 160 pages, 15 €. Achat en ligne sur le site de l'éditeur.


    Xavier Armange, auteur-éditeur globe-trotteur

    Xavier Armange, auteur-éditeur

    Xavier Armange est né à Nantes en 1947. Auteur d’une trentaine de romans, il a aussi collaboré pour la presse jeunesse. Il a créé en 1995 aux Sables d'Olonne une maison d’édition aujourd’hui gérée pas son fils, Cyril Armange, à Saint-Sébastien-sur-Loire : les Editions d'Orbestier. Xavier Armange s'intéresse à l'Asie, "surtout à l'Inde et plus particulièrement à Bénarès." Il est d'ailleurs l'auteur de l'ouvrage Bénarès, au-delà de l’éternité. Passionné de voyage, il a parcouru une soixantaine de pays dans le monde depuis quarante ans. Il vit près de Nantes et participe, comme intervenant, à divers événements et festivals, anime dans les écoles et les bibliothèques des rencontres et conférences ainsi que des ateliers de lecture et d'écriture.

    Pauline Jahan

     

    Tous les épisodes de La Malle sanglante du Puits d’Enfer

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