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    À Montparnasse, ép. 4/4

    Une vie de bohème... en restant à quai

    La couverture du roman À Montparnasse de Léna Ellka. La couverture du roman À Montparnasse de Léna Ellka.

    La première étape du tour du monde de Renan dure plus longtemps que prévu : le jeune Brestois s'est installé à Montparnasse. Il a trouvé un petit boulot, partage un squat avec des sans-papiers, devient un expert de la récup' et observe attentivement, l'appareil photo à la main, le tumulte de la gare et les destinées qui s'y croisent. Dernier extrait du roman À Montparnasse de Léna Ellka.

     

    Vendredi 30 août, 16 h 30, niveau 0, accueil Transilien

    Renan hésite longuement sur l’emplacement de la caisse de livres. Les passagers des grandes lignes sont déjà bien assez chouchoutés comme cela. Ils ont même un piano en libre-service, mais les voyageurs gâtés préfèrent s’en servir comme table à pique-nique. Il se rend à l’étage des trains de banlieue, nommés Transiliens parce que ça fait plus élégant. Renan lâche sa caisse entre deux distributeurs automatiques de billets. Il a l’impression de participer à une opération commando ultra-dangereuse et ça l’amuse beaucoup. Renan s’éloigne vite de la caisse, comme si elle allait exploser telle une valise. Il se poste à bonne distance et attend qu’un lecteur potentiel prenne son Transilien. Le hall est très dense à cette heure-ci. Les habitués tracent leur route au plus vite et au plus court, distribuent au besoin des coups du coude pour avancer. Ils ne baissent pas les yeux et ne voient pas la caisse. Ce sont les badauds bousculés qui se penchent au chevet des livres et les habitués désœuvrés qui ont fini leur réunion trop tôt par rapport au train.

     

    Je le lirais bien, celui-là.

    Qui a mis ça là ?

    Tiens, les livres se recyclent comme des piles ? Voilà ma contribution.

    Bonne idée, cette caisse. Je vais proposer ça au prochain conseil municipal. Ça plaira au maire.

    Dommage que la SNCF n’y ait pas pensé avant.

    Trop bien, une bédé de Boule et Bill.

    Parfait, hop, je me déleste de ce bouquin assommant. Je ne vois pas du tout pourquoi on en fait tout un plat.

    Eh, eh, je pourrais les revendre, ils sont en bon état.

    Oh, regarde Paulin, on l’avait lu pendant le voyage de noces, tu te souviens ?

    Je pourrais l’offrir à Estelle, elle sera contente que j’aie pensé à elle.

     

    Ils farfouillent, hésitent. Ils regardent autour d’eux pour voir qui est à l’origine du don. Personne. Quelques romans sont adoptés, bien que cornés. Renan sourit, caché derrière un pylône et déguisé en banlieusard. La situation se gâte plus vite que la pointe de vitesse d’un TGV. Voyant les pionniers tout souriants, voyant que personne ne vient réclamer de l’argent, le troupeau de passagers se jette dans la caisse. Ils se battent pour les derniers opus. Peu importe le titre, pourvu qu’ils aient la gratuité. Quelle violence pour Renan, qui déteste tant les conflits qu’il s’arrange pour ne pas avoir à arbitrer même des disputes minuscules. S’il n’a pas réussi à fuir assez tôt, il louvoie, esquive et photographie. Même Étienne avait fini par être agacé, sans parler de ses amies. Car on a beau dire, il est sain de se fâcher parfois : ça creuse les liens. Face à ce pugilat, il pourrait crier d’arrêter. Non, comme d’habitude, Renan ne peut que prendre des photos en silence. Une demi-heure après le dépôt des ouvrages, il n’y a plus aucune trace du forfait. Les livres ont disparu, la caisse aussi.

    [...]

    Renan file sur son chariot de ménage comme si c’était une trottinette. Il arrive beaucoup trop tôt à la réunion d’équipe, mais ce n’est pas grave.

    Quand il a dit à ses collègues qu’il allait faire un tour du monde, ils l’ont regardé comme un doux dingue. Pourquoi partir alors qu’il était blanc avec des papiers en règle ? Ensuite, tous ont proposé de l’accueillir dans leur famille, là-bas au bled, au village, dans la tribu. C’est idéal pour son expédition future, il a bien fait de prendre son temps à la gare. Renan a vite eu un tas d’adresses partout dans le monde. Enfin, surtout en Afrique et en Europe de l’Est. L’Inde attendra encore un peu.

    Renan ne comprend pas ce que racontent ses collègues quand ils parlent entre eux, mais ça fait une jolie musique. Entre personnes de la même langue, ils relâchent leurs épaules, s’affaissent un peu comme s’ils mettaient leurs chaussons chez eux. Renan a eu l’envie d’apprendre quelques dialectes en vue de son voyage. Après un gros problème d’indécision sur le choix de la langue, il apprend quelques mots de peul avec un vieux griot. Ce n’est pas sûr qu’il s’en serve, mais il est comme ça, Renan. Ce n’est pas l’utilité qui le guide, c’est la sonorité rebondissante de la langue.

     

    Aujourd’hui, Renan est affecté au TGV 8610 en provenance de Brest. Celui qui est parti à 4 h 40. Ce « retour » à Brest l’amuse beaucoup. La grande chance de Renan, c’est qu’il trouve un intérêt à tout ce qui lui arrive. Dans le TGV, il a découvert une jeune femme assise sur un fauteuil en plein sommeil. Elle était pliée en trois, les genoux bloqués contre le siège de devant, les pieds pendant dans le vide. Renan a éteint son aspirateur et l’a soigneusement contournée.

    Renan aime préparer le nid des voyageurs pour qu’ils puissent coller leur front aux vitres, faire des siestes, pique-niquer, dessiner. Les toilettes, c’est moins drôle. Par bonheur, depuis qu’il vit dans la gare, son odorat s’est considérablement endurci. C’est très rapide, un nez, à s’adapter. Même les détritus et les affaires oubliées dans les rames, ça lui raconte des histoires, et il les photographie s’il a pu apporter son appareil. En plus des livres, Renan trouve un tas de trucs : des sandwichs, des desserts, des écharpes, des chapeaux, des lunettes, des dessins. Des t-shirts, des bouquets de fleurs, des cravates, des doudous. Ses co-squatteurs sont contents de ce nouveau job et surtout des délicates attentions que Renan leur ramène. Il n’y a plus besoin de faire les courses, Commandant a même eu en cadeau des cuisses de poulet avec des os.

     

    À la fin de son service, une fille de l’équipe l’attend. Renan cherche à se faufiler par une autre porte, mais elle le suit. Depuis l’arrivée de Renan dans l’équipe, elle est la troisième à tenter de le prendre dans ses filets. Un Blanc porteur de papiers à portée de main, c’est tentant. Mais Renan n’a pas de tressautement pour cette fille plus que pour les deux autres et ne sait pas comment s’en dépatouiller. Il n’a jamais été très doué pour s’exprimer, Renan. C’est bien pour ça qu’il est heureux avec ses photos : c’est un moyen de communication comme un autre. Pour l’instant, il a plus emmagasiné qu’extériorisé, mais on ne sait jamais. De toute façon, ce n’est pas le moment de tressauter, puisqu’il va partir à l’autre bout de la planète. Évidemment, s’il trouvait une compagne qui voudrait faire le tour du monde avec lui, il serait content. Mais, même lui, Renan, le grand optimiste chez qui la chance a ses habitudes, il n’y croit pas.

     

    À Montparnasse, de Léna Ellka, éditions Lunatique, juillet 2015, 184 p., 18 €.
    Plus d'informations
    sur le site de l'éditeur et achat en ligne sur le site de la Fnac.

     

    L'auteur : Léna Ellka

    L'onirisme pour garder une âme d'enfant

    Léna Ellka, auteur de À MontparnasseLéna Ellka, 39 ans, a grandi à Plouzané, dans la région brestoise, et passait ses étés au Conquet. "C'est un territoire un peu particulier, car on est loin de tout... mais lorsque j'ai quitté Brest, je me suis rendu compte que cette identité forte permettait paradoxalement de se rapprocher des autres ! Des Bretons, bien sûr, mais pas seulement : la Bretagne a une bonne image et ne laisse personne indifférent."

    Après un cursus modèle (bac littéraire, Hypokhâgne, SciencesPo Rennes puis un master à SciencesPo Paris), Léna Ellka s'est dirigée vers la communication. Elle est désormais à temps partiel pour pouvoir écrire, une passion démarrée il y a près de dix ans. D'abord de la littérature jeunesse, bien qu'elle n'avait pas encore eu ses deux jeunes enfants. "Lorsque j'étais petite, les livres étaient très importants pour moi. J'écris en pensant à l'enfant que j'étais et je m'amuse. La littérature jeunesse est un style assez libre, qui peut être poétique ou humoristique, et les textes sont courts : on peut prendre le temps de travailler chaque mot et ses sonorités, de jouer avec, voire d'en inventer de nouveaux."

    Depuis la publication de son premier ouvrage en 2009, l'auteur a déjà gonflé sa bibliographie avec plusieurs livres pour enfants, mais aussi des nouvelles et deux romans pour les plus grands. Un exercice différent, "qui s'apparente davantage à une course de fond". Mais dans Le goût de la crêpe au chocolat et À Montparnasse, on retrouve l'attirance de Léna Ellka pour l'innocence, la poésie des petits riens et les rêveurs éveillés. Car tout comme les voyages, les rêves forment la jeunesse. Même quand ce sont des cauchemars, le thème de son prochain livre pour les plus petits...

    En savoir plus : http://lenaellka.hautetfort.com

    Thibaut Angelvy

     

    Tous les épisodes du roman À Montparnasse

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