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Indicateurs de richesses : d’abord une affaire de citoyens

Tribune Terri(s)toires : Hélène CombesLes indicateurs de richesses sont partout, et induisent les décisions de ceux qui nous gouvernent. Pourquoi ne pas tenter d’en prendre le contrôle ? C’est tout l’enjeu de la démarche sur les nouveaux indicateurs qui se déploie actuellement en Pays de la Loire. (par Hélène Combe)

Les indicateurs peuvent être porteurs de sens et de souffle, ou d’erreurs d’analyse et de danger, en fonction de ce qui les compose, des personnes qui les utilisent, et des conclusions que l’on en tire pour l’action sur le terrain.

Ainsi le Produit intérieur brut (PIB) ne nous aurait pas forcément "aveuglés" si nous l’avions collectivement laissé dans son juste rôle – analyser des flux de production monétaire – plutôt que d’en faire "l’étoile du sud" de notre modèle de développement. Entendre parler chaque matin du CAC 40 à la radio ne représenterait pas un problème en soi, si cet indice boursier n’était pas considéré par moult décideurs comme le nouveau phare des choix économiques et comme un baromètre sociétal pour orienter les politiques publiques.

Bal statistique : attention prudence !

Si un indicateur est potentiellement un "veilleur", il peut allumer des feux de différentes couleurs, en fonction des règles du jeu sur lesquelles il est construit. Ainsi, le nombre de nationalités représentées au sein de la population de Seine-Saint-Denis (autour de 200) peut être vu comme un handicap, ou au contraire être regardé comme un fabuleux potentiel de richesses multiculturelles. Les chiffres dits « de suivi de la délinquance » peuvent être présentés comme une illustration du mal-être social et mis en exergue au Journal de 20 heures, ou bien être analysés pour ce qu’ils sont, c'est-à-dire une photographie de l’activité d’un service public, à savoir la police. Dans le même registre, le choix d’un indicateur déterminera à qui l’on s’adresse et au bénéfice de qui l’on veut agir. Par exemple, l’accès aux soins peut être abordé en parlant techniquement de la structure d’une profession (ex : nombre de médecins spécialistes pour 1 000 habitants), ou de façon plus opérationnelle, pour agir en faveur de ce que perçoit la population (ex : durée moyenne d’attente pour l’obtention d’un rendez-vous chez un médecin spécialiste).

Savoirs académiques vs expérience et vécu

Le couscous de Georges

Il était une fois un samedi soir, quelque part dans une ville de France, une tablée de 11 convives, dont la plupart se découvrait suite à une invitation improvisée.

Georges avait préparé un couscous, s’inspirant des recettes apprises des mères de ses élèves lorsqu’il était professeur d’histoire-géographie, et des autres savoirs culinaires issus de ses voyages. Un grand plat au milieu de la table, des discussions partagées autour du futile des loisirs urbains, ou du plus grave concernant le devenir du monde…

À l’aune du PIB, cette assemblée paraissait bien pauvre, puisque la préparation du repas n’avait donné lieu qu’à très peu d’échanges monétaires : les légumes venaient du potager du voisin, la graine de couscous avait été reçue d’un ami au retour de son séjour Outre-Méditerranée, le temps passé par Georges "n’avait pas de valeur". Seuls l’agneau et les merguez avaient été achetés dans une boucherie hallal de la ville. Le vin et les olives provenaient d’une épicerie espagnole.

Côté statistiques sociales, pas d’équivoques possibles, les personnes présentes étaient les mêmes avant et après le dîner : un senior, deux dirigeants de PME, un assistant familial, une psychologue, trois moins de 30 ans, trois nationalités différentes…

Pourtant, les 11 convives l’ont assuré lorsque la soirée s’est achevée : ils se sentaient nourris d’un couscous copieux aux saveurs délicieuses. Mais, peut-être plus encore, ils se considéraient désormais tous plus riches du temps partagé, des différents points de vue échangés, des nouveaux espaces de solidarité inventés. Pour eux, quelque chose d’important, qui n’existait pas hier, les liait / leur appartenait, à partir de ce soir-là.

Alors, expliquez-leur que la statistique qui régit le monde les a vus pauvres et sans caractéristiques communes : ils vous riront au nez. Et ils vous inviteront à chercher, avec eux, de nouveaux repères pour parler de "ce qui compte le plus", de "ce qui fait richesseS" !

Un indicateur peut nous éclairer, à condition que nous souhaitions voir. Et comme un phare, il donne de la lumière là où nous lui demandons d’orienter ses faisceaux. Reste donc à savoir dans ce domaine quel est le projet visé, qui pilote le dispositif, et qui tient la barre pour tenir le cap.

À l’heure de définir de nouveaux indicateurs de richesseS, la question du "qui fait quoi" prend une acuité particulière. Qui est donc légitime pour définir ce qui "compte le plus" ?

Ainsi, entrer sur le terrain des indicateurs conduit généralement à la question de "l’expertise" ; la complexité supposée du sujet renvoyant dos à dos les "sachants" (les maestros du chiffre et de la technique) et les novices (les autres). C’est vrai que le voyage en terre d’indicateurs relève pour l’instant plus du parcours du combattant pendant une nuit sans lune que d’un chemin initiatique sous un ciel étoilé !

Pourtant nous sommes tous et chacun(e) concerné(e)s par les indicateurs, parce que nombre d’entre eux parlent de nous, et parce que leur utilisation exerce une influence considérable sur notre vie. Or, les bouleversements écologiques, économiques et sociaux que connaît actuellement le monde modifient profondément la donne par rapport à la question de la prise de parole. Face aux défis que nous devons relever, les seuls savoirs académiques ne suffisent plus pour comprendre les événements et pour construire les arbitrages : l’expérience et le vécu constituent des sources de connaissances primordiales, une réelle expertise de terrain.

Être acteur de notre destin commun

Dans ce contexte, nous avons tous le droit, et sans doute plus encore la responsabilité citoyenne, de comprendre ce que sont – ou ne sont pas – les données qui régissent nos choix sociétaux ; de contribuer à définir ce qu’elles pourraient être ; et ce à quoi elles devraient servir.

Dans le domaine des indicateurs, l’opacité technique n’est pas inéluctable. Le débat public sur le contenu et la méthode de(s) lecture(s) des indicateurs est incontestablement possible. Pour peu que nous adhérions ensemble au principe selon lequel définir ce qui compte le plus, ce que nous voulons partager et laisser en héritage, ce qui compte, mais que nous ne voulons pas compter, relève d’une responsabilité collective. Pour peu que nous acceptions chacun(e) de nous mobiliser et d’entrer dans des dialogues jusque-là improbables.

Faute de quoi, quelques économistes et autres savants ou décideurs, sans doute de bonne foi, mais ne parlant qu’en leur voix, décideront pour nous du cap et de la boussole. Soyons conscients que nous leur attribuerions dans ce cas le rôle de pilote de l’humanité, et que nous leur concéderions la barre de notre propre destin.

 

Hélène Combe Hélène Combe

En charge de la chaire "développement humain durable & territoires", École des Mines de Nantes ;

Déléguée générale, Observatoire de la décision publique

 

Et si les Terristoriens donnaient leur(s) avis ?

La communauté des amis de Terri(s)toires appelée à se mobiliser pour répondre au questionnaire sur les nouveaux indicateurs de richesse (ça se passe par ici)…

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