Après avoir déambulé, de fêtes en festivals, dans plus de 80 villes françaises et européennes, on les a encore vus récemment dans les Alpes ou, plus près d’ici dans les allées fourmillantes d’un parc angevin. Ils ? Deux mille-pattes ! De 13 et 23 mètres de long !
L’aventure de ces deux fantaisistes myriapodes commence, à l’aube de ce millénaire, sous la forme d’un slogan rimeur lancé dans l’air comme un défi par une membre de la compagnie Drôle d’Hydraule : “En 2000, on vous épate, on fait deux mille-pattes !” Lionel Epaillard, fondateur de ce Drôle-là, aime le mot ainsi jeté. Défi lancé donc ! Ne reste plus alors qu’à parcourir le matériel chemin qui du mot mène à la chose.
Tubes en tête
Il est vite convenu que le mille-pattes sera fait de tubes. Idée en tête, succinct croquis en poche, rendez-vous est pris, à Sablé-sur-Sarthe, avec le directeur d’Alphacan, alors fabricant de tubes en PVC. Le slogan amuse, l’idée plaît, l’entreprise aidera donc. Elle fournira les tubes. S’ensuivent des semaines d’échanges avec Robert Chaignon, l’un des techniciens de l’entreprise chargé par la direction de suivre le projet. “Je fournissais les tubes. Petit à petit la bête a pris forme.”
Mais rapidement apparaissent les incontournables problèmes techniques. De fournisseur de matière première, le technicien se mue alors, pour un temps, en spécialiste “hydraulien” cherchant à mettre au point un système simple d’articulation des rigides tubes PVC. Cela afin de permettre à l’engin de serpenter aussi aisément que l’insecte dont il s’inspire. “Ce prototype, je l’ai fait en partie sur mon temps de travail. Parfois, je restais le soir pour le continuer. C’était amusant”. Tellement amusant d’ailleurs qu’en fin de journée de production, spécialement pour Drôle d’Hydraule, l’entreprise teint des tubes dans la masse, poussant le jeu jusqu’à imprimer, sur chacun d’eux, nom et coordonnées de la compagnie.
Le corps de l’animal conçu, il s’agit ensuite de construire une ossature qui le supportera et… que porteront les candidats à la promenade insectophile ! Elle se doit donc d’être légère et solide. L’aluminium alliant ces deux qualités, contact est pris avec Péchiney Aviatube Carquefou. Là encore, l’entente téléphonique est immédiate : “Venez à Nantes ! Nous vous mettons de côté un peu de notre alu spécial”. D’un même élan, la CIMS accepte d’apporter son aide pour les soudures, la SILMECA la sienne pour des perçages : l’ossature est prête.
Une histoire sans refus
“Là, on s’est dit qu’il fallait des roues”, continue Lionel Epaillard. Nouvel appel, à la société GUITEL. “On a une responsable du marketing comme interlocutrice. Nous lui expliquons ce qu’on fait et cherche. Et elle de nous répondre : Pas de problème ! On vous les envoie à quelle adresse ? Il y avait quand même pour 1 500 euros de roues !”
“En fait, on n’a pas eu de refus”, lance Nicolas David, régisseur de la compagnie. Au gré des besoins constatés, les PME continuent d’apporter leur aide matérielle. Le perçage de précision des tubes PVC pour passer les axes des roues fournis par BEAUPLET ? ATEM accepte de l’assurer. Besoin de goupilles pour fixer les roues aux axes ? Contact pris avec la société PEGUET : “Pourriez-vous nous en fournir 200 ?” Et les 200 arrivent. “— Désolé mais elles font 8 mm. Ce sont des goupilles de 10 dont nous avons besoin ! — On vous en renvoie”. Et puisqu’il faut quelques boulons pour assembler le tout, la société BVS devient un des mécènes de l’aventure. S’ensuivent à leur tour BONIN, OSRAM, SOGEDEX.
L’étrange et statique animal de tubes est bien né. C’est désormais aux passagers qui l’empruntent comme atypique moyen de transport en commun de lui donner vie en marchant, une patte après l’autre !
Et ça marche !
L’invitation est à rebours de ce qui se fait habituellement”, reconnaît Lionel Epaillard. Aucun tape-à-l’oeil effet de lumière, aucune musique aux décibels toujours plus grandiloquents ne cherchent à imposer l’attrait. “Ici, la déambulation est silencieuse”. Tandis que les passagers-promeneurs, casques sur les oreilles, vivent une courte vie de mille-pattes, aidés en cela par le conducteur qui de son micro ponctue l’improbable promenade de cocasses car animalières remarques, les quidams-spectateurs voient silencieusement déambuler, sourire et rire affichés, une multitude de paires de pattes harnachées à un curieux engin de tubes et de roues, suivi d’un second, plus petit, à destination des plus jeunes. D’autant plus curieux d’ailleurs que le but visé par la compagnie n’est pas l’exacte reproduction du modèle. Il s’agit de mettre en place les conditions de la plus imaginative des vraisemblances. De celles qui, d’un rien, permettent de faire naître l’enfantin “on dirait qu’on serait un mille-pattes !”. Et, par magie toute “hydraulienne”, on l’est vraiment !
Pour autant, exploiter commercialement un tel mode de transport ne peut efficacement se faire sans une structure pour l’organiser. La Compagnie des Promenades en Mille-Pattes (CPMP) voit donc tout naturellement le jour. Cinq employés la composent. Elle met à disposition un lieu d’attente et un point de vente de billets. Pour la guérite qui fait office de ce dernier, il faut trouver la matière première et le professionnel capable d’en assurer la confection. Jointe, la COVEX, spécialisée dans la transformation des matières plastiques, décide de prendre à sa charge la fourniture et la fabrication.
Dans toute cette aventure, on ne sait ce qui, de l’animation proposée ou du spontané des aides apportées par les entreprises, apparaît comme le plus singulier. L’originalité du projet, la raisonnable demande matériel peuvent certes expliquer en partie la spontanée entente entre la compagnie et les entreprises. Mais, à écouter Lionel Epaillard, quelque chose de plus informel a peut-être incité tous ces mécènes à aider l’aventure : “Au final, les entreprises contactées nous ont fait part d’un même plaisir ressenti. Celui, à mille lieues des stricts impératifs et autres normes, de collaborer à la réalisation d’un projet… rigolo !”
http://pagesperso-orange.fr/droledhydraule
Photos : Stéphanie Fuentes



Prenez une compagnie de spectacles de Sablé-sur-Sarthe qui, en guise d’animation de rue, a l’idée d’un poétique et “tubulofaunesque” mode de transport. Ajoutez la participation d’une quinzaine d’entreprises, de Sarthe et d’ailleurs, à sa construction. Vous obtenez alors l’indissociable histoire d’une aventure culturelle et d’un type de mécénat des plus matériellement pragmatiques.


















