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Ah ! Ma planète Amap, ép. 5

Au-delà de la carotte, débattons

un portrait dessiné de Daniel Vuillon Consommation, engagement ou les deux ? Entre la carotte et le débat à bâtons rompus, les Amap se cherchent des équilibres.

Si le nom d'Amap fixe l'enjeu, le "maintien pour une agriculture paysanne", cet objectif n'est pas toujours complètement partagé par tous. Deux profils de participants coexistent : les plus militants, et d'autres qui ne s'intéressent qu'à la livraison de produits frais bio près de chez eux. Le comportement de consomm'acteur n'est pas toujours au rendez-vous.

L'ancrage nantais offre un bel exemple de cette difficulté. On sait que le projet d'aéroport à Notre-Dame-des-Landes ferait disparaître quelque 2 000 hectares, et que 36 vraies fermes seraient soit fragilisées soit carrément supprimées. Pour l'avenir de l'agriculture de proximité, ce serait priver l'agglomération d'un potentiel de terre nourricière, au plus près. Les Amap actuelles et futures sont donc directement concernées, soit 5 000 familles amapiennes, mais qui parfois consomment plus qu'elles ne se sentent associées à un enjeu d'une agriculture au service de la société.

L'InterAmap 44 a été sollicitée pour prendre position l'an dernier, mais rien n'a pu être décidé, celle-ci expliquant qu'elle n'est qu'une instance de coordination et de conseil technique, sans pouvoir prendre parti au nom des Amap, toutes souveraines. Depuis, seule l'Amap du Friche Blanc, à Bouvron, a affirmé son opposition, revendiquant face à ce projet d'aéroport confié au géant du BTP Vinci, la "préservation des terres agricoles, dont les surfaces se réduisent actuellement très rapidement, [ce qui] accentue davantage les difficultés rencontrées par les porteurs de projets d’installations agricoles pour accéder au foncier", tout en soulevant les contradictions avec "les objectifs de limitation de "l’étalement urbain", de soutien à l’agriculture de proximité, de "développement durable"… objectifs pourtant largement relayés dans les discours et les orientations affichées des décideurs nationaux, régionaux et locaux".

Les rapports entre les Amap et l'aéroport ont connu un épisode discret mais significatif en ce début d'année. Chargée du volet "développement durable", une cadre de Vinci (qui gère l'aéroport actuel depuis le 1er janvier), a lancé une invitation à l'InterAmap 44. Il s'agissait d'apporter ses conseils – et sa caution – à une initiative de créer une Amap auprès des salariés de l'aéroport. "Séduction, récupération, greenwashing" ont été finalement dénoncés par l'InterAmap après débat interne, qui refusait de collaborer à cette initiative, de toute façon contraire aux principes, puisqu'elle n'émanait pas des salariés eux-mêmes, mais de leur direction. La réunion-débat (prévue après le film de Coline Serreau Solutions globales pour un désordre global) a été annulée.

Ces exemples manifestent la difficulté d'un mouvement, qui, à la base, a regroupé des militants, pour maintenir la notion d'engagement dans les Amap. Ces clivages se retrouvent aussi dans le fonctionnement, les vieux réflexes et comportements pouvant facilement reprendre le dessus. Toutes les Amap ont entendu certains de leurs membres râler qu'ils n'en ont pas pour leur argent cette semaine-là, qu'il y a trop de choux l'hiver, que la composition de leur panier n'est pas conforme à ce qu'ils souhaitent. Certains oublient leurs devoirs de permanences, se cantonnant à un comportement d'abonnés à une livraison hebdomadaire. Démarche collective, ou comportements individuels, la confrontation est bien permanente, dans les Amap.

 

Daniel Vuillon

Le précurseur et le curseur


Élan militant ou processus marchand ? Les membres des Amap oscillent entre ces deux comportements. Et le curseur peut bouger, selon les rappels de pédagogie interne. L'opinion de Daniel Vuillon, fondateur de la première Amap de France, lors d'un passage à Nantes où il s'est toujours engagé contre le projet d'aéroport.

Daniel Vuillon est une figure du mouvement des circuits courts et de cette nouvelle relation entre producteurs et "mangeurs", comme on dit dans les Amap pour éviter le poids et le passé du mot "consommateur". C'est même, avec son épouse Denise, le précurseur, le pionnier en France, le père fondateur, si l'on veut. Venu passer trois jours dans l'agglomération nantaise pour rendre visite à un des réseaux d'Amap les plus denses de l'Hexagone, il a aussi pris la parole le 7 mai lors de l'action de débroussaillage d'une friche appartenant au conseil général, et dédiée à l'aménagement de l'aéroport, s'il se réalise. L'été dernier, il était aussi là pour débattre des circuits courts lors du rassemblement des opposants à l'aéroport à Notre-Dame-des-Landes.

 

Le clivage entre les plus engagés et les plus consommateurs est-il une constante dans les Amap ?

"Les profils des amapiens sont divers. Les premiers sont effectivement des militants. L'Amap que nous avons créée dans le Var en 2000 est née autour du mouvement Attac, avec l'envie de concrétiser la réflexion et de mettre en pratique des convictions. Mais c'est vrai, les 40 premières familles d'Aubagne sont de plus en plus noyées dans la masse de nouveaux arrivants, couples plus jeunes qui sont essentiellement motivés par la sécurité alimentaire pour leurs enfants. La "clientèle" type n'a plus du tout confiance, ni dans la grande distribution, ni dans l'État pour assurer la santé. Et ce depuis la crise de la vache folle. Les Amap regroupent des gens de gauche et du centre, des cathos et des Verts, des communistes, des gens à faibles revenus comme des professions libérales. Ne pas oublier que la clientèle des discounts est composée à 40 % de cadres. Et que plus généralement, le budget consacré à l'alimentation tourne autour de 12 % (alors qu'il était de 45 % après guerre) et qu'on le trouve toujours trop élevé, alors que le budget voiture est aujourd'hui de 17 %."

 

Comment rester fidèle aux fondements ?

"Les Amap appartiennent aux amapiens. Chacune a son autonomie. Ce n'est pas un système pyramidal, mais bel et bien transversal. En Loire-Atlantique, à l'évidence, il y a une difficulté de communiquer sur le projet d'aéroport, à Notre-Dame-des-Landes. Ceux qui sont engagés au Parti socialiste sont bien embêtés. Pour eux, c'est un sujet tabou, à éviter. Les Verts sont le cul entre deux chaises dès qu'approchent les échéances électorales. Le mouvement des Amap est très hétéroclite, c'est un peu l'expression de la biodiversité humaine… Et personne ne peut revendiquer de parler au nom des Amap. Restent les principes, le maintien de l'outil de travail agricole, le bio étant la cerise sur le gâteau."


Votre opinion sur les relations Amap - projet d'aéroport ?

"Si le transport aérien décline vite pour des questions de ressources pétrolières, si le projet d'aéroport ne se fait pas, on peut dire qu'on a une chance exceptionnelle pour le développement de nouvelles Amap. Les terrains appartiennent au conseil général, c'est-à-dire à tout le monde. C'est une opportunité sans équivalent, en France. Et il existe des textes, jamais appliqués, c'est vrai, qui permettraient de transformer la ZAD en ZAP*, assurant une protection plus verrouillée que le classement en "zone agricole" des plan locaux d'urbanisme. Avec 800 hectares disponibles déjà détenus par la collectivité, il y a de quoi en installer, des jardins et des exploitations maraîchères. On compte 700 m2 pour nourrir une personne. Rien qu'avec les 800 ha déjà détenus par le conseil général, on nourrit 11 500 personnes… Des surfaces qui seront très utiles, si demain les denrées alimentaires ne sont plus transportées d'un continent à un autre. L'ironie de l'histoire, c'est que je viens d'être consulté par le préfet de la Région Lorraine pour savoir ce qu'on pourrait faire d'un ancien aéroport militaire désaffecté !"

 

Quel est l'enjeu pour ces terres périurbaines ?

"Préserver la terre agricole relève du principe de précaution. Le classement en ZAP est un formidable outil. Et on a ici une opportunité unique en France, avec Strasbourg qui dispose de 1 000 hectares pour une relance agricole orientée vers la communauté urbaine. Mais il faudrait vraiment sortir ces décisions des mains des maires qui sont soumis à la pression permanente du court terme. Le Japon, la Suisse ont fait après guerre un inventaire des meilleures terres, qui ont été classées "nourricières pour l'éternité". 60 ans après, c'est toujours respecté."

 

Comment éviter le clivage militant - marchand qu'on voit s'installer dans les Amap ?

"La grosse contrainte de l'engagement réciproque – producteurs / mangeurs – est en partie inhérente au concept qui s'apparente à l'éducation populaire. Il faut passer son temps à expliquer. Plus chacun avance dans la compréhension des enjeux, du savoir paysan, des pratiques agricoles et du rythme des saisons, des changements climatiques, de l'apprentissage du goût, et plus il faut remettre le couvert pour les nouveaux arrivants, passer beaucoup de temps à des rencontres, amener les gens à venir voir le désherbage, à participer, à découvrir que la terre est basse… Sans obliger personne, mais en donnant envie. On vient tous de la société de consommation. On n'entre pas d'un coup de baguette magique dans d'autres pratiques, d'autres relations."

 

À moyen terme, les Amap ont-elles un rôle à jouer pour les générations à venir ?

"C'est évident. Il faut donner des repères aux enfants pour qu'ils emportent ça dans leur disque dur. C'est un boulot permanent. On trouve parfois que ça ne va pas assez vite, mais il faut de la patience. C'est comme un paysan conventionnel qui va vers le bio. Ça ne se fait pas du jour au lendemain. Je discutais il y a quelques jours avec le paysan de l'État de New-York qui nous a donné l'idée de lancer la première Amap en France. Il m'explique que par rapport à ses débuts, la notion d'abonnement renouvelable a évolué, beaucoup de familles ayant adopté un genre de contrat à durée indéterminée. Une formule qu'on sent venir avec certaines fermes où les amapiens adoptent le virement automatique, sans limite de durée."

 

* Zone d'aménagement différé, l'outil foncier pour geler les terres en attente du projet. Zone d'agriculture protégée, statut garantissant la vocation agricole des terres et la viabilité des exploitations dans le temps.

Nicolas de La Casinière - Journaliste
Nicolas de La Casinière - Journaliste

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